‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 31 sur 62 · EMILE BERGERAT · texte numérisé non relu

EMILE BERGERAT

Le Viol. — 1885

Commençons par le roman à sensation que M. Emile Bergerat vient de publier chez OUendorff ; le titre est gros et inquiétant : le Viol. Aussi n'a-t-il été probablement choisi que pour attirer le regard et intriguer l'esprit. D'un accent ironique et gouailleur, l'auteur nous soumet une des plus cruelles énigmes du cœur humain. Il me sera plus aisé de m'expliquer en citant le livre lui-même.

Voici en quelques lignes la donnée de ce drame étrange, qui ne tend à rien moins qu'à prouver que , sans l'adultère, il y aurait moins de bons ménages qu'on n'en compte généralement.

La comtesse Flore de Frileuse, veuve d'un général, a depuis un mois marié sa nièce Gilberte ; elle

lui a fait épouser un romancier, Maxime, qui est servi par un domestique, un garçon répondant au nom de Brutus, lequel se croit poète, et joue in petto les Ruy-Blas ; sa jeune maîtresse est à son goût ; il ae le lui dira jamais, mais il le prouvera par un crime. Un soir, Maxime apprend que son père est mourant au Havre ; il part. Mais un accident lui a fait manquer l'heure; il rentre dans la nuit pour passer le temps d'attendre un autre train. Ne voulant pas causer Témotion de la surprise à sa femme, il reste au coin du feu avec sa tante. Un bruit se fait entendre dans le jardin de Thôtel isolé. Maxime s'élance et revient atterré au bout d*un quart d'heure. Sa femme, endormie par le choroforme, a été, sans avoir pu s'en apercevoir, victime du plus ignoble et du plus lâche attentat. Gilberte ne saura jamais rien et le criminel sera puni. Son frère, qui, avec un ami, le docteur Livournet, était là le soir du crime, s'est chargé du soin du châtiment. Il va à Londres, où s*est réfugié Brutus, et lui fait sauter la cervelle. Puis il revient.

En vain l'âme de Gilberte est-elle restée immaculée, la souillure de son corps inspire un dégoût invincible à Maxime. Aussi, quand Xavier, soa beau-frère, vient lui dire : « J'ai tué le misérablal » il ne trouve à lui répondre que cette phrase : « Ton meurtre est-il donc une solution? » Brutus mort est et restera toujours vivant pour lui. Tout ce que la raison humaine peut renfermer de logique est en

vain employé pour ranimer Tamour de Maxime pour sa femme; il écoute, il essaye de se vaincre ; la nature plus forte Téloigné de cette femme, à qui il ne peut rien reprocher et qui ne comprend pas la répulsion qu'elle inspire.

Xavier le supplie de raisonner. Le hasard fournit à Maxime son plaidoyer par un exemple. Une douzaine de poires a été apportée par un commissionnaire à demi ivre; le sentiment du devoir a abandonné le pauvre Auvergnat, qui, en chemin, a mis la dent sur une des poires qui lui ont été confiées. Pour répondre à Xavier, Maxime va chercher le fameux panier de fruits :

Il revint avec la corbeille, qu'il porta sur la table. Et y prenant celle que le commissionnaire avait entamée :

— Voici un fruit rare, précieux et digne des plus nobles lèvres. Un ignoble goujat y a laissé la trace de ses mâchoires. Prends ce fruit, Xavier, et finis-le!

Et il lui tendit la poire.

Xavier eut un mouvement instinctif de recul.

Interdit, il fit un effort, prit la poire et la regarda.

— Pouah I dit-il.

Et il la jeta devant lui.

— Je n*ai plus rien à te dire, observa Maxime, qui prit son chapeau et sortit.

Xavier ne trouva pas un mot pour le retenir.

L'argument de la poire était concluant, sans réplique, iri'éfutable. Il allait directement de Thomme à Fhomme et frappait en pleine masculinité.

Le frère lui-même était cloué au mur par le mari.

— Finis la poire !

Rien à répondre.

honte de la béte qui est en nous!

S'il ne pouvait pas, lui, Xavier, placer ses dents sur la trace des dents d'un rustre, à plus forte raison Maxime ne pouvait-il poser ses lèvres là où la bouche d'un goujat avait pâmé.

Cela ne se raisonnait pas. C'était instinctif, absolument I

La tète sur le billot, Xavier n'eût pas fini la poire.

Il la ramassa, non pas à pleine main, mais par la queue, entre l'index et le pouce, comme une chose dégoûtante, et il la plaça sur le coin de la table. Elle arrivait à lui faire horreur !

Pourquoi ?

N^était-ce pas un homme comme lui, ce commissionnaire? Ses dents étaient-elles d'un autre ivoire que les siennes?

— Est-il possible? se disait-il. Qu'est-ce que j'ai donc?

Il prit un couteau à papier sur le bureau de Maxime, et il poussa la poire de façon à ne plus la voir que du côté où elle était intacte.

Même de ce côté, il la trouvait ignoble.

L'attaquer par là, au rebours de la morsure, en la tenant avec ce couteau à papier?...

— Non, tout le fruit était souillé.

Et il avait invoqué devant Maxime la force de l'équité !

Il en avait appelé à son honneur d'être raisonnable et pensant!

Il avait parlé du rôle de l'àme dans l'amour!

De quoi étail-il fait, Pamour du mâle, s^il regimbait contre une fatalité évidente, une irresponsabilité, un hasard, un crime?

Ce n'éiaient même plus les mœurs sentimentales de la monogamie chrétienne qui disaient : Non ! C'étaient les sens.

La nature éteignait sa flamme ; elle reniait sa loi de re-

production; elle démentait ses décrets de l'attraction des sexes; elle apostasiait devant un viol.

L'amour mâle n'était donc pas autre chose que Tégoïsme inavoué de la jouissance I

— Finis la poire !

Alors il y revint, à cette poire !

U essaya de surmonter son dégoût.

Il ferma les yeux pour la toucher.

U mit ses gants!...

Il la piqua avec le couteau à papier et l'approcha de ses lèvres :

— Si tu y mords, se disait-il pour s'encourager, ta sœur est peut-être sauvée. Maxime n'osera plus parler de répulsion. Ne feras-tu pis cela pour Gilberte, ta sœurette bîenaimée?

Hais une nausée lui monta à la gorge et le fit saliver I II dut renoncer à sa résolution.

Ahl oui, la tante Flore avait raison, et c'était une drôle de bête qu'un homme !

Et il comprit alors toute la profondeur du mot qu'elle lui avait dit la nuit de l'attentat : le danger n'est pas dans le crime, mais dans la souillure qu'il laisse à la victime.

Xavier avait tué Brutus pour rien.

A vrai dire, c'est ici que commence le roman, j'allais dire la pièce; la comtesse Flore, qui, corûme je l'ai dit, regarde l'adultère comme une nécessité conservatrice des bons ménages, imagine de faire croire à son neveu que sa femme nourrit un secret sentiment pour un autre que lui. Ici, révolution complète dans le cerveau de Maxime et développement de cette thèse, que la tach . morale est autrement flétrissante que la tache pl^ysique. Je renvoie

au livre pour les détails du plaidoyer qui y sont très curieusement présentés. Mais, à la fin, Maxime devine la comédie, et tout serait perdu si le docteui* Livournet ne constatait une grossesse de quatre mois, alors qu'il n'y en a que trois du fait que tout le monde devra toujours ignorer. Cet enfant, celiri de Maxime, enlève tout, il efface tout, il emporte le viol avec lui.

Telle est la donnée de ce livre à qui la hardiesse du fond et l'originalité de la forme assure dès aujourd'hui un succès de curiosité ; l'autre succès peut venir après, malgré l'espèce de répulsion, d'antipathie qu'inspire le sujet. Beaucoup d'esprit, de saillies, de ce sel qu!il faut au théâtre, où nous verrons peut-être quelque jour se débattre (sous un autre titre) la dernière œuvre de M. Emile Bergerat.

Finissons par ce mot charmant de la comtesse Flore, à qui son neveu dit, en l'entendant professer certaines opinions : — Vous vous calomniez; moi, je suis sûr que vous avez toujours été une très honnête femme. — Ton oncle Ta prouvé dans trois duels! répond-telle avec une charmante étourderie !

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