‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 36 sur 62 · JULES DE GLOUVET · texte numérisé non relu

JULES DE GLOUVET

Le Père. — 1886

Le Père y tel est le titre du roman que M. Jules de Glouvet, à qui Ton doit de belles études, je dirai presque de natures mortes, vient de publier chez Victor Havard. Cette fois ce n'est pas à la nature inanimée que l'auteur a demandé son inspiration ; c'est à la nature humaine, à ses passions. Le milieu dans lequel vit l'auteur, dont je respecte l'anonyme, lui a permis de traiter facilement une grande question de droit. Sa science judiciaire n'a pourtant pas refroidi ses élans d'écrivain, et le Père est certainement [un des événements littéraires de cette semaine.

En deux mots voici, l'action du roman :

M. de Vauldenay a, dans sa jeunesse, rencontré une femme mariée, M"*® de Loisail ; le mari était

absent, une petite fille naquit de cette liaison. M. de Loisail ne désavoua pas Tenfant dont il chercha vainement le père ; la pauvre femme mourut, et, éperdu de douleur, M. de Vauldenay fit enlever Tenfant. Elle grandit et devient une charmante jeune fille qui, loin de Paris, vit dans la retraite avec son père, M. de Vauldenay. Mais Christine, c'est son nom, aime un jeune voisin, Jacques de Nolles qui, naturellement et honnêtement, veut l'épouser. Refus de M. de Vauldenay, qui ne peut donner d'état civil à son enfant. De charmantes pages décrivent les angoisses de ces trois personnages, et je n'ai qu'un regret, c'est de ne pas pouvoir les citer. J'arrive au dénouement. M. de Loisail apparaît un jour ; il s'est remarié. Jacques va droit à lui, et puisqu'il est le père quem nuptiœ demonstranty il lui demande la inain de sa fille. Autre refus. M. de Loisail se vengera de M. de Vauldenay en le torturant et en usant de ses droits. C'est un personnage inattendu, la seconde femme de M. de Loisail, une charmante création, qui dira le mot qu'il faut pour que le bonheur vienne éclairer le dénouement. Je n'ajouterai rien, laissant au lecteur le plaisir de chercher le reste dans ce livre sagement, honnêtement écrit et rempli d'épisodes charmants.

Malgré ma résolution de ne rien citer, je ne puis m'empêcher de reproduire cette page si délicatement écrite :

Cette causerie d'une heure, qui devait décider de deux destinées, ne détermina ni chez Jacques ni chez Christine le vague émoi et les battements de cœur qui, d'ordinaire, précèdent ou accompagnent les crises intérieures. Ils s'étaient abordés en inconnus et se quittaient en étrangers; la jouissance fugitive qu'ils avaient goûtée ne leur inspirait ni le regret du départ ni le désir du retour. Le moment, le cadre et l'imprévu de la rencontre en avaient augmenté le charme sans en changer le caractère : c'était un sourire du hasard et non un lien. Ce contact unique ne pouvait rapprocher par son fil ténu deux existences si distantes. Ils avaient traversé ensemble un val riant où chantait le rossignol, et de là s'en allaient par des routes diverses ; voilà tout.

Ces deux jeunes gens, si libres d'esprit, n'avaient pas même le pressentiment de l'amour ; ils n'en emportaient pas moins le germe avec eux. C'est ainsi qu'il naît dans la vie réelle. Après la minute de l'apparition, on s'éloigne calme ; mais, une fois à distance, on s'en souvient. Le souvenir revêt ses grâces printanières, on l'accueille avec complaisance, on lui fait fête. Ses traits sont indécis et flottants ; aux yeux du mondain qu'agite une vie compliquée, il ne laisserait demain qu'une trace insaisissable ; mais, devant le solitaire pensif, il se fixe, prend du relief et grandit. Il le hante chaque jour avec une intensité nouvelle, s'impose comme une habitude, s'exagère avec les illusions d'optique d'une rêverie. Le souvenir alors est devenu le compagnon. Les pâleurs de l'aube ont fait place à l'éclat du soleil levant. Le rêveur évoque avec avidité les détails de la minute passée : la physionomie du lieu où elle s'écoula, le temps qu'il faisait, la couleur d'un ruban, le sens des phrases échangées. Il ferme les yeux pour mieux revoir un visage; il se rappelle un geste, un parfum, un silence qui fut gros de pensées... le tableau s'élargit, s'étend, occupe à la fin l'horizon. On porte au fond de soi une image préférée, on

la cache en jaloux, on tressaille. Ce n^est pas encore l'amour, mais c^est déjà l'aspiration.

La jeunesse, qui n'est point faite pour vivre dans la contemplation du passé, ne s'arrête jamais à cette halte. Elle avait vu : son éternelle amie PEspérance la prend par la main et l'entraîne en avant pour revoir. On revoit; mais cette fois, sous l'empire des émotions amassées, la réalité prend des proportions surnaturelles; on la divinise. Le fantôme charmant a un cœur, beau comme son enveloppe ; ses lèvres s*agitent au souffle des promesses infinies; le souvenir d'un jour se fond dans la joie immense qui crée une seconde vie : cette fois c'est l'amour.

Ainsi qu'on le voit, la Justice, dont M. Glouvet est un des grands prêtres, ne dessèche pas les cœurs comme on pourrait le croire; et c'est même une singularité à observer dans la nature de l'auteur que les deux moitiés très nettes de sa personnalité. Nulle part on ne soupçonne le juge dans son œuvre littéraire, et le plus habile ne peut trouver dans le romancier qu'un poète ou un admirateur sincère de la nature. Le sujet du Père pouvait être traité suivant le co de, et c'est le cœur seul qui se charge d'en trouver le dénouement.

Page 1