‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 37 sur 62 · CATULLE MENDES · texte numérisé non relu

CATULLE MENDES

Zo'Har. — 1886

Zo'Har est le roman que M. Catulle Mendès vient de publier chez Charpentier : t roman contemporain » , a ajouté Fauteur. J'avoue être fort embarrassé pour dire à un écrivain de la valeur de M. Catulle Mendès que je ne suis pas du tout de l'avis du public qui fait en ce moment à son livre un succès que je reconnais incontestable. Succès de curiosité, de curiosité malsaine, comme on dit, mais non de curiosité artistique, littéraire, et c'est là qu'est le châtiment. Le reproche que je ferai à M. Catulle Mendès n'est pas tant d'avoir fait reposer toute l'idée de son roman sur l'inceste du frère et de la sœur, mais d'en avoir décrit jusqu'aux moindres souillures avec une déplorable conscience, avec une rare

complaisance. Certes , l'antiquité n'a pas reculé devant le spectacle de ces unions monstrueuses, mais dans la grandeur de l'ensemble de la composition disparaissaient les honteux détails de la dégradation humaine .

Je ne nie pas que la dépravation ne soit aujourd'hui fort à la mode et que tout, jusqu'aux puérils poèmes des opéras wagnériens, ne roule sur de prétendus incestes; mais ces troubadours qui, comme le disait Berlioz , portent des trombones au lieu de guitares en bandoulière, reconnaissent bien vite leur erreur ; le frère n'est pas le frère , la sœur n'est pas la sœur, c'était un enchantement, il y a désenchantement, et tout finit par des chansons. Malheureusement ce n'est pas là le cas des héros de M. Catulle Mendès, ils se savent incestueux et n'y trouvent que plus de plaisir ; je sais bien que, pour donner une petite satisfaction aux préjugés du bourgeois, M. Catulle Mendès a retiré la raison au frère dès qu'il connaît son crime ; mais la sœur, une gaillarde que je vous recommande, ne s'arrête pas pour si peu ; elle déguste son amant, sachant bien qu'il n'est autre que son frère, justement parce qu'il est son frère ! Elle l'aime fou, elle l'aime mort, et elle agonise sur sa bouche en l'appelant carrément : « Mon amant ! mon frère î »

Si M. Catulle Mendès n'avait voulu nous montrer qu'un cas relevant du docteur Charcot, je reconnais que mes observations seraient déplacées ; mais par

le temps d'hystérie mondaine et de déliquescences littéraires musicales et picturales que nous traversons, un livre coname Zo'Har doit être considéré comme absolument dangereux ; il est insuffisant pour un livre médical, il est infiniment trop scientifique pour un roman. Je sais bien qu'il se trouvera quelqu'un pour affirmer qu'il y a là-dessous une grande leçon de morale et que les pères qui déposent de la progéniture adroite et à gauche exposent leurs enfants à bien des erreurs ; je demande alors à ce quelqu'un d'exiger que, quand la sœur s'apercevra qu'elle est dans les bras de son frère, elle se sauve bien vite et n'y retourne pas avec autant de suite et de joie que l'héroïne en question. Autrement la promiscuité et les alliances qui existent de toute éternité dans les familles de lapins resteraient, pour la postérité, le spécimen humiliant de nos soi-disant « mœurs contemporaines ».

Évidemment mes impressions ne détourneront pas les gens de lire ce livre plus qu'étrange ; qu'ils ne croient cependant pas avoir dans. Zo'Har le dernier mot du roman à effet, car on met sous presse en ce moment une nouvelle qui s'intitule modestement : V Amant de son père ! L'antiquité, le théâtre de Wagner et M. Catulle Mendès vont être relégués au rang des timorés atteints de bégueulerie.

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