‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 39 sur 62 · JULES VERNE · texte numérisé non relu

JULES VERNE

Robur le Conquérant. — 1886

Rohur le Conquérant, que publie aujourd'hui M. Jules Verne (chez Hetzel), est une véritable réplique à ce roman dont les éditions ne peuvent plus se chiffrer, et qui a pour titre : Cinq semaines en ballon. Sous une forme très fantaisiste, c'est le système expliqué de l'application des appareils « plus lourds que Tair » opposés aux aérostats ; il s'agit donc de la question présentement à l'ordre du jour. En lisant ces pages intéressantes, à la façon des romans historiques d'Alexandre Dumas, on arrive souvent à ne plus guère démêler l'invention de la vérité, et je suis convaincu que sous ces fantaisies les savants doivent retrouver bien des faits, des constatations qui intéressent sérieusement la science,

OU des suppositions qui, étudiées, pourraient lui venir en aide. Je ne puis rapporter ici les détails du vertigineux voyage aérien de V Albatros, mais je garantis aux lecteurs de tous âges qui ouvriront le dernier volume de Jules Verne qu'ils y trouveront l'intérêt captivant qui a fait le succès de toute son œuvre.

Le dénouement du roman renferme une leçon de philosophie à l'adresse de toutes les nations. Robur, le grand inventeur qui n'a voulu construire qu'une machine utile à l'humanité, à ses relations pacifiques, a compris que les peuples étaient trop bêtes encore pour y voir autre chose qu'un nouvel engin de destruction :

« Citoyens des Etats-Unis, dit-il, mon expérience est faite ; mais mon avis est dès à présent qu'il ne faut rien prématurer , pas même le progrès. La science ne doit pas devancer les mœurs. Ce sont des évolutions, non des révolutions qu'il convient de faire. En un mot, il faut n'arriver qu'à son heure. J'arriverais trop tôt aujourd'hui pour avoir raison des intérêts contradictoires et divisés. Les nations ne sont pas encore mûres pour l'union.

« Je pars donc, et j'emporte mon secret avec moi. Mais il ne sera pas perdu pour l'humanité. Il lui appartiendra le jour où elle sera assez instruite pour en tirer profit et assez sage pour n'en jamais abuser. Salut, citoyens des Etats-Unis, salut, n

Et VÀlbatros, battant l'air de ses soixante-quatorze hélices, emporté par ses deux propulseurs poussés à outrance, disparut vers l'est au milieu d'une tempête de hurrahs, qui, cette fois, étaient admiratifs.

Les deux collègues, profondément humiliés, ainsi que tout le Weldon-Instîtute en leur personne, firent la seule chose qu^il y eût à faire : ils s'en retournèrent chez eux, tandis que la foule, par un revirement subit, était prête à les saluer de ses plus vifs sarcasmes, juste à cette heure 1

Les succès de Jules Verne, sans cesse renouvelés, ont cela de particulier qu'ils ne l'ont pas attaché à telle ou telle forme de roman. Rien n'est plus varié que son œuvre, et chacun de ses ouvrages est un étonnement pour le monde de ses lecteurs ; je ne dis pas de ses « petits lecteurs », puisque les grands forment la majeure partie de son public. C'est que non seulement l'aventure, mais la science et la philosophie sont si habilement mêlées à ses récits qu'un livre de Jules Verne est toujours le livre de tout le monde.

Page 1