OCTAVE FEUILLET
La Morte. — 1886
Il n'est pas nécessaire d'être grand prophète pour prédire le succès à un nouveau livre d'Octave Feuillet ; ce qu'il importe c'est d'en connaître et d'en étudier les causes, et de savoir s'il sera durable. Quel que soit le talent de l'écrivain, quel que soit l'intérêt de la forme, il n'est pas de livre qui s'impose s'il ne renferme une idée, s'il ne défend une cause bonne ou mauvaise; l'idée est le véhicule sur lequel on peut entasser tous les épisodes, toutes les observations, tous les détails possibles ; si lourds qu'ils soient, elle les portera à destination, plus loin peut-être encore.
Et justement le grand mérite d'Octave Feuillet,
la raison de la persistance d'intérêt qui accompagne toutes ses productions, c'est la volonté de ne rien écrire sans s'être assuré de la solidité de sa thèse ; son talent, c'est de la développer simplement, sans jamais l'imposer, en plaidant avec une éloquente habileté le pour et le contre. Joignez-y une rare fidélité, je voudrais dire honnêteté, dans le rendu des impressions, et vous vous expliquerez le rang que . ses œuvres, une à une et à hauteur égale, prennent dans la littérature contemporaine.
L'idée de la Morte, c'est le spiritualisme triom- • phant du préjugé matérialiste qui envahit les consciences et en paralyse le jeu naturel. Le matérialisme en effet, si loin de la religion, est tout près du fanatisme, et il n'est pas de sottise monstrueuse qu'il présente à ses adeptes sans que ceux-ci ne l'accueillent avec enthousiasme, sans discussion, comme article de foi.
Bernard de Vaudricourt, mondain sceptique, voltairien, pour faire comme le plus grand nombre, accepte de son oncle l'idée de faire une fin, de se marier :
Cette convention arrêtée, mon oncle, animé d'une impatience sénile, me pressa de passer immédiatement à l'exécution. Ce fut alors que je me mis à étudier avec un intérêt tout nouveau une variété de jeunes mondaines qui m'avaient laissé jusque-là assez indifférent, — j'entends parler des jeunes filles. — Je croyais connaître assez pertinemment les femmes, m'en étant toujours occupé avec le plus grand
SPIRITUAUSTES ET ROMANTIQUES 213
plaisir. Quant aux jeunes filles, je les ignorais, ou du moins je croyais les ignorer. A ma vive surprise, et je dois ajouter à mon vif regret, je reconnus qu'il y avait, — à Paris du moins, — une très faible différence d'une variété à Tautro, et que, même à l'heure qu'il est, beaucoup de femmes pourraient prendre, avec avantage des leçons des jeunes fillesi sur toutes les matières.
La jeune fille qu'il doit épouser, M^^® Aliette de Courteheuse, lui est présentée dans un bal. Le mariage est sur le point d'être conclu, lors(jue Bernard, comprenant que ses idées philosophiques ne lui permettent pas d'entrer dans une famille d'une rare piété, croit devoir se retirer. De plus sages réflexions le ramènent. Ici se place une très belle scène. Bernard est prié par Pévêque de Saint- Méen, oncle d' Aliette, de venir lui expliquer ses scrupules :
A peine assis, il m'a, d'un geste de la main, invité à parler.
— Monseigneur, ai-je di|, je viens à vous, vous le comprenez, comme à mon recours suprême... Ma démarche est presque un coup de désespoir... car il semblerait au premier abord que personne dans la famille de M*^® de Courteheuse ne devrait se montrer plus impitoyable que vous pour les torts qui me sont reprochés. Je suis incrédule, et vous êtes un apôtre. Et cependant, Monseigneur, c'est souvent chez de saints prêtres comme vous que les coupables trouvent le plus d'indulgence... et je ne suis pas même un coupable, je ne suis qu'un égaré... On me refuse la main de M^^® votre nièce parce que je ne partage pas sa foi... la vôtre... Mais, Monseigneur, l'incrédulité n'est
pas un crime, c'est un malheur... Ohl je sais ce qu^on dit souvent : — Un homme nie Dieu quand il s'est mis par sa conduite dans le cas de souhaiter que Dieu n'existe pas... On le rend ainsi coupable et responsable en quelque sorte de son incrédulité... Pour moi, Monseigneur, j'ai consulté ma conscience avec la plus entière sincérité, et quoique ma jeunesse ait été mauvaise, je suis certain que mon athéisme ne procède d'aucun sentiment d'intérêt personnel. Tout au contraire, je puis vous dire avec vérilé, Monseigneur, que le jour où j'ai senti ma foi s'anéantir, le jour où j'ai perdu l'espoir en Dieu, j'ai versé les larmes les plus amères de ma vie.
Je ne suis pas, malgré les apparences, un esprit aussi léger qu'on le croit. Je ne suis pas de ceux chez qui Dieu disparu ne laisse point de vide ; on peut être, soyez-en sûr, un homme de sport, un homme de club, un homme d'habitudes mondaines, et avoir pourtant ces heures de réflexion et de recueillement. Dans ces heures-là, pensez-vous qu'on ne sente pas le malaise affreux d'une existence sans base morale, sans principes, sans but au delà de la terre?... Et, cependant. Monseigneur, que faire?... Vous me diriez à l'instant même, avec la bonté, avec la compassion que je lis dans vos yeux : « Contez-moi vos objections contre la religion, et je vais essayer de les résoudre. » Je ne saurais que vous répondre... Mes objections se nomment légion. . . elles sont sans nombre comme les étoiles du ciel... elles nous arrivent de toutes parts, des quatre coins de l'horizon, comme sur l'aile des vents, et elles ne laissent en nous, en passant, que ruines et ténèbres... Voilà ce que j'ai éprouvé, moi comme bien d'autres, et cela a été aussi involontaire que cela est irréparable.
— Et moi. Monsieur, m'a dit brusquement l'évéque en me jetant un de ses regacds les plus furieux, est-ce que vous croyez que je joue la comédie dans ma cathédrale?
— Monseigneur I. . .
— Non... c'est qu*à vous entendre nous en serions venus à une période du monde où il faut de toute nécessité ôtre un athée ou un tartufe I . . . Or, personi^llement, j^ai la prétention de n^étre ni Tun ni i^autre.
— Ai-je besoin de me défendre sur ce point, Monseigneur? Ai-je besoin de vous dire que je ne suis pas venu ici pour vous offenser?
— Sans doute... sans doute... Eh bien! Monsieur, j^admets, — non sans de grandes réserves, notez bien... car on est toujours plus ou moins responsable du milieu où Ton vit, des courants qu'on subit, du tour habituel que Ton donne à ses pensées... — mais enfin j^admets que vous soyez victime de l'incrédulité du siècle, que vous soyez tout à fait innocent de votre scepticisme... de votre athéisme, puisque vous ne craignez pas les gros mots, n'en est-il pas moins certain que Tunion d'une croyante conune ma nièce avec un homme comme vous serait un désordre moral, dont les conséquences pourraient être désastreuses ? Croyezvous que mon devoir comme parent de M^^® de Courteheuse, comme son père spirituel, comme évoque, soit de prêter les mains à un pareil désordre, de présider à l'union effrayante de deux âmes que l'étendue des cieux sépare? — Croyez-vous que ce soit mon devoir. Monsieur... répondezmoi?
Le prélat, en me posant cette question, tenait ses yeux fixés ardemment sur les miens.
— Monseigneur, ai-je répondu après un moment d'embarras, vous connaissez aussi bien et mieux que moi l'état du monde et de notre pays en ce temps-ci... Vous savez que je n*y suis pas malheureusement une exception... les hommes de foi y sont rares... et souffrez que je vous dise toute ma pensée, Monseigneur : si je devais avoir rinconsolable amertume de renoncer au bonheur que j'avais espéré, étes-vous sûr que l'homme à qui vous donnerez un jour ou
l'autre W^^ voire nièce ne serait pas quelque chose de pire qu'un sceptique et même qu'un athée ?
— Et quoi donc, Monsieur?
— Un hypocrite, Monseigneur. — M"« de Gourteheuse est assez belle et assez riche pour éveiller des ambitions qui pourraient être moins scrupuleuses que la mienne... Quant à moi, si vous savez que je suis un sceptique, vous savez aussi que je suis un homme d'honneur... c'est quelque chose.
— Un homme d'honneur, Monsieur, un homme d'honneur... a murmuré Tévéque avec un peu d'humeur et d'hésitation, mon Dieu! je le crois!
— Non, vous en êtes certain, Monseigneur, ai-je repris vivement, car, permettez-moi de vous le rappeler, si j'avais eu moins do loyauté, je serais aujourd'hui le fiancé de M"e Aliette.
Il s'est redressé sur son fauteuil avec dignité, et a dit simplement : — C'est vrai.
Il m'a regardé ensuite jusqu'au fond des yeux pendant quelques secondes. — Eh bien ! Monsieur, sur cet honneur dont vous êtes si fier, oseriez-vous m'affirmer que les croyances de ma nièce ne souffriraient par votre fait aucune altération, que vos habitudes de langage, vos persiflages malveillants ou même vos ironies involontaires ne jetteraient pas dans cette jeune âme charmante la tristesse, le trouble... et peut-être même un jour le doute? Croyezvous qu'elle veuille s'exposer et que je veuille l'exposer moi-même à de pareils hasards?
— Monseigneur, je vous répondrai nettement que je me regarderais comme un drôle si je ne respectais pas avec scrupule la croyance de ma femme. Jamais un mot de raillerie sur les chosejs religieuses n'est sorti de mes lèvres. Je suis un incroyant, je ne suis pas un impie. Jamais je n'ai insulté ni n'insulterai ce que j'ai adoré. Je comprends
trop bien qu'on puisse perdre la foi ; mais ce que je ne comprends pas, c'est qu'un homme qui, dans son enfance, s^e st agenouillé devant la croix à côté de sa mère ne respecte pas à jamais dans cette croix son enfance et sa mère. J'avais parlé avec quelque chaleur. Les yeux du prêtre se sont mouillés, et j'avoue que son émotion m*a un peu gagné.
— Allons! Monsieur, m'a-t-il dit doucement, vous n'êtes pas si désespéré que vous croyez. Ma chère Aliette est une de ces jeunes enthousiastes par qui Dieu fait quelquefois des miracles.
— Monseigneur, quoiqu'il puisse m'en coûter au moment où je sens votre cœur s'ouvrir pour moi, je vous dirai la vérité jusqu'au bout... je ne veux pas, je le répète, devoir mon bonheur à un mensonge. Je veux vous avouer que j'ai entendu tout à l'heure, malgré moi, quelques mots de votre conversation avec M^^^ votre nièce : j'ai cru comprendre et je crois comprendre mieux encore que Tespérance de me ramener à la foi, de me convertir enfin, serait le motif qui pourrait déterminer votre consentement à tous les deux... £h bien! Monseigneur, je vous ai dit ce que vous n'auriez pas à craindre de moi; je veux vous dire de même ce que vous n'avez pas à en espérer. Je sens que les croyances surnaturelles sont détruites en moi pour jamais, que les racines même en ont péri... qu'il n'y a pas enfin un rocher de la mer Rouge qui soit plus rebelle à toute végétation que mon âme à tout germe de foi.
— Puisque vous le pensez. Monsieur, a répondu l'évêque, il est honnête de le dire... Mais Dieu a ses voies.
Il s'est levé.
— Mon fils, a-t-il repris d'une voix gi'ave, je vais finir par une parole que j'emprunte à un saint pape : — La bénédiction d'un vieillard ne peut jamais faire de mal... You^ lez- vous recevoir la mienne?