‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 5 sur 62 · JEAN RICHEPIN · texte numérisé non relu

JEAN RICHEPIN

Les Blasphèmes. — 1884

Clément Laurier « qui n'était point un rêveur » avait, lui aussi, fait des vers dans sa jeunesse. Je possède encore dans mes papiers une assez volumineuse correspondance de ce pauvre ami, et j'y trouve perdus dans beaucoup de prose ces deux vers médiocres :

...Je ne sais qu'une chose C'est qu'en somme un poète est un homme qui pose.

C'est probablement après avoir bien retourné cette pensée qu'il s'est jeté dans la politique et dans la finance. Tout homme d'esprit qu'il était, il ignorait que le métier de poète est un métier comme un autre et qu'on peut gagner aussi, à réunir des hémis-

tiches, fortune et honneurs. Le tout est de savoir s'y prendre.

Nous avons le poète qui passe sa vie à réciter ses vers dans un salon en se grillant les mollets au feu de la cheminée; celui-là est parfois élégiaque, mais généralement c'est un révolté, un farouche, un homme à ïambes ; arrivé du fin fond du Midi pour faire fortune à Paris, il commence par « lui dire ses vérités »; il l'appelle : immense égout, immonde cloaque, amas d'ordures, etc., etc., même s'il y a des dames ; son avenir est vite assuré ; peu à peu il s'adoucit et quand ses vers paraissent dans une revue, c'est un mouton, de tigre qu'il était. Alors il est bien plus redoutable, il produit I et les éditeurs n*ont qu'à bien se tenir ; il ira fouiller dans tous les replis de sa mémoire, il y retrouvera ses amours, ses pensées intimes, et bien vite il les recopiera pour aller les vendre au plus enchérissant. Combien il est heureux d'avoir été trompé par une jeune personne des Bouffes-Parisiens et d'avoir écrit là-dessus des vers éplorés 1 la souffrance a du bon, et comme le musc qui ne produit son parfum que sous les coups de bâton, le poète n*est vraiment éloquent que quand il a reçu quelques bons horions de la nature.

Mais pourquoi tout cela? Pourquoi cet accès de rancune? Parce que j'ai trop de volumes de vers à examiner aujourd'hui, et que j'y trouve trop de valeur pour les accueillir avec des louanges banales

et rapides, et que je n'en puis parler à la légère.

M. Jean Richepin est le lion du jour, je lui sacrifierai donc des gens de talent réel aussi, comme M. Maxime Rude, dont les Gouttes de Sang^ un recueil de poésies pleines de charme et de vigueur, eussent mérité un plus long examen. De môme pour l'Ame inquiètej de M. Gaston de Raimes (chez Lemerre) ; A tire d^Aile, de Jacques Normand (chez Calmann Lévy), qui contient le Billet de faire-part, un des succès de Coquelin; Les Violettes^ si bien dites par M"* Bartet; Les Tentations d'Antoine, etc. J'en oublie bien d'autres, comme M, Rodenbachf mais j'ai hâte d'arriver à l'œuvre de M. Richepin.

Cette fois, l'auteur de la Chanson des Gueux Cchez Dreyfous) a agrandi son horizon; il ne s'agit plus d'étudier tel ou tel coin de la société, c'est de l'humanité entière, de ses rêves, de ses croyances que le poète va s'occuper. Les tyrans aussi, les rois de la terre (pauvres tyrans, où êtes- vous?) les rois du ciel, les dieux (pauvres dieux !) Jéhovah, Jupiter, Jésus, Mahomet, la libre-pensée elle-même, tout va défiler devant lui. Debout, comme jadis les débardeurs de Gavarni, aux couloirs, à l'Opéra, il « engueulera » tous les masques qui passeront, et comme le livre est intitulé Blasphèmes j on pense bien que les jurons ne manqueront point à ses apostrophes ; l'argot, lui-même, viendra se mêler à la belle langue qu'il sait parler, et malheur à ceux qu'il « aguichera »!

Le programme de M. Richepin tient dans une préface de quelques pages ; sa conclusion est que le livre pourrait justement être intitulé : la Bible de Vathéisme, Soit, mais il n'y gagnerait rien, et sous tous ces mots furibonds, sous ces phrases qui veulent tout démolir, je sens comme un regret des croyances du passé ; l'insouciance philosophique et athée n'a ni ces rages ni ces fureurs.

Regreltez-vous le temps où le ciel sur la terre, Vivait et respirait en un peuple de dieux?

Qu'on se rappelle ce chef-d'œuvre de Musset; c'est au fond tout Tesprit du prologue des Blasphèmes. Le sentiment qui l'a dicté se retrouve sous toutes les formes à l'insu de l'écrivain. Dans les Sonnets amerSy Le Carnaval, Le Juif Errant, La mort du Diahley Les vieux Astres , la même incessante pensée se fait jour à travers les magnifiques strophes tachées de gros mots, et cela volontairement; j'ajouterai, à ce propos, qu'on dirait de la gageure d'un Benvenuto Cellini, qui aurait juré de sertir des excréments dans ses merveilleux ornements d'or et d'argent; il semble parfois que M. Richepin ait voulu défendre à la ménioire du lecteur de retenir, pour la réciter, une seule pièce de ses beaux vers, et je le sens d'autant mieux qu'il m'est impossible, malgré toute ma bonne volonté, d'en reproduire une ici dans son entier. Est-ce à dire que le livre ne soit

pas à lire? non pas, et c'est Tœuvre très virile d'un véritable artiste . La forme est belle et puissante, et c'est d'elle que les Blasphèmes tiennent leur véritable valeur. Car, de la philosophie athée qui y est prodiguée, je crois qu'il n'en faut pas tenir grand compte ; je la sens plutôt voulue, forcée, cherchée, que naturelle et spontanée. Quand M. Richepin crie à Dieu : Tu n'existes pas! il me rappelle involontairement l'enfant que son frère avait enfermé un jour par surprise dans une armoire et qui, ne voulant pas reconnaître cette petite humiliation, lui criait : « Paul, je sais bien que tu n'es pas là, mais ouvre-moi tout de même! » Paul a dû finir par ouvrir. Je ne veux pas préjuger, par cette historiette, de ce qui se passera entre Dieu et M. Richepin.

Tout ce que je sais, c'est que cette nature exceptionnelle qui l'a poussé à être marin, poète, artiste en toutes choses, qui l'a fait comédien, pourrait bien lui réserver quelques surprises, ne serait-ce que celle de nous donner quelque jour un beau livre, qui ne soit pas moins que celui-ci une œuvre d'art, et qui dise exactement le contraire de ce qui est écrit dans les Blasphèmes, « — Après avoir été « frapper à la porte de la Scala pour y chanter les a rôles de ténor, le comte vint frapper à la porte du « couvent des bénédictins ; de pareilles oppositions « sont toutes naturelles. » C'est Stendhal qui a écrit cela, et je ne vois pas pourquoi ce qui est

arrivé tout à fait au mondain de l'auteur de Rouge et noir n'arriverait pas un peu à M. Richepin. Cependant j'avoue que j'ai plus de plaisir à lui voir faire de beaux vers que j'aime bien, tout en en blâmant les tendances, qu'à le savoir enfermé pour fabriquer de la bénédictine, que j'aime moins.

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