III
Je me suis incliné profondément.
Il a tracé dans Pair des signes mystiques. — Je l'ai salué de nouveau et je me suis retiré.
Je n*ai pu résister au plaisir de citer ces belles pages qui résument pour moi Tidée mère du livre. Je continue le récit. Malgré les différences de convictions, le mariage se conclut. Les premiers jours en sont heureux; Bernard a établi sa maison à Paris, et la provinciale et charmante Âliette se trouve jetée dans un monde qu'elle ignorait et redoutait inconsciemment :
Elle voyait avec une secrète stupeur cette foule mondaine uniquement occupée de mouvement et de plaisir et comme en proie à une sorte de danse de Saint-Guy qui Tentrainait du berceau à la tombe dans un tourbillon épileptique. Gela lui rappelait cette ronde maudite du moyen âge, ces gens condamnés à danser jusqu'à la mort dans le cimetière de réglise qu'ils avaient profanée. Elle se demandait ce qui pouvait rester, dans un affolement pareil, pour la vie de famille, pour rintérieur, pour T étude et pour la culture de Tesprit, les retraites de la pensée dans les régions supérieures, enfin pour l'intervalle entre la vie et la mort. Elle s'effrayait de se sentir emportée elle-même dans ce mouvement comme* dans un flot irrésistible, et de ne pouvoir reprendre pied.
Des dégoûts plus profonds lui montaient aux lèvres quand elle assistait par hasard à certains entretiens que le relâchement du goût et du sens moral, favorisé par d'étranges lectures, a mis à la mode jusque dans les salons, quand elle entendait, par exemple, des femmes bien nées parler couramment entre elles ou même avec les hommes de eu-
rîosités physiologiques ) de dépravations latentes, de désordres monstrueux
Et de vices peut-être inconnus aux enfers 1
Ses tristesses et ses révoltes s^exaltaient encore quand elle se disait qu'en France et au dehors on jugeait du ton et des mœurs de la société française sur Téchantillon de cette élite artificielle, mélangée et tapageuse, dont les fêtes, les aventures, les scandales, les toilettes faisaient chaque matin la joie des reporters et la jubilation railleuse du public. — A Theure du siècle où nous sommes, et dans rétat des esprits en France, au moment oii une sorte de jacquerie morale, en attendant mieux, déchaîne dans les foules populaires des appétits et des convoitises désormais sans frein. M™® de Yaudricourt, sans s'occuper autrement de politique, était atterrée de voir chez la partie la plus apparente des classes supérieures une si belle insouciance et une préoccupation si exclusive de se divertir. Il lui semblait être sur un bâtiment en perdition où les officiers, au lieu de faire leur devoir, s'enivraient avec Téquipage. •
Bien d'autres spectacles troublent l'esprit de la jeune femme sans altérer la pureté de son cœur. En vain ^on mari est sermonné par la charmante duchesse de Castel-Moret :
— Vous êtes réellement, dit la duchesse, un être extraordinaire. Vous avez, par hasard, en ces temps-ci et en plein Paris, une femme qui n'est pas une folle, et vous vous plaignez! Mon Dieul que je voudrais donc vous voir seulement pendant quinze jours attelé de front avec une aimable personne qui a fait mon bonheur à Dieppe l'été dernier, — une vraie et pure Parisienne, celle-là, une essence... Elle logeait dans mon hôtel et je ne me lassais pas de l'admirer •-
— Dès le point du jour, j*entendais sa caune taper dans les corridors... je la voyais partir avec sa cour, c'est-à-dire avec quatre ou cinq gçiillards dans votre genre, — et avec son mari par-dessus le marché... — Je la voyais donc partir, la jupe retroussée, pour la plage, pour la pèche à marée basse, pour le bain. Elle rentrait pour déjeuner, suivie, bien entendu, de ces messieurs, et je la voyais manger, pour se refaire, une salade de concombres, des rôties à la moutarde et une jatte de fraises. Après quoi, elle allait tuer quelques pigeons au chooting; puis, au casino, où elle avalait deux glaces et où elle perdait cinquante louis aux petits chevaux; delà, chez le photographe... Puis elle partait en break avec des grelots , et toujours avec ces messieurs, s^arrétait au Poliet pour y manger trois livres de crevettes et allait dîner ensuite au cabaret, à Arques... Puis, retour au casino, où elle regagnait ses ciur quante louis au baccarat. Après quoi, elle soupait, prenait un bock, se plantait une fleur dans les cheveux, faisait un tour de valse et rentrait triomphalement à Thôtel sur les trois heures du matin, — toujours avec ces messieurs, pâles et haletants, mais sans son mari, qui sans doute était mort I — Eh bien I mon cher vicomte, malgré ça, on dit que c'est une femme très honnête... Mais enfin, voudriez- Vous qu'elle fût la vôtre?
Lasse d'une aussi étrange vie, Aliette ramène son mari dans sa province qu'elle regrettait tant. Néanmoins, pour ne pas reléguer cet esprit frivole trop loin de ses plaisirs accoutumés, elle permet ou plutôt elle demande à Bernard d'aller se distraire à Paris de cette vie pour laquelle il n'est point fait. Mais Bernard reste. Pourquoi? C'est que dans le voisinage il a rencontré une étrange jeune fille,
Sabine, nîèce du docteur Tallevaut, le savant matérialiste, qui Ta élevée dans ses doctrines et qui secrètement a ridée d'en faire sa femme. Le malheur, veut que l'enfant de Bernard et d' Aliette soit atteint du croup et qu'il n'y ait que Tallevaut qui puisse le sauver ; l'opération décrite avec une effroyable précision est faite par Tallevaut, aidé de sa nièce. L'enfant guérit, mais Sabine, qui est aimée de Bernard et qui l'aime elle aussi, est installée dans la maison.
Ici commence le drame. Sabine, qui, élevée par son oncle, « sait bien » que la vie n'est qu'un accident, pendant la durée duquel on doit se procurer par tous les moyens l'accomplissement de ses désirs, empoisonne peu à peu la femme de Bernard ; celle-ci, sans rien révéler, se laisse mourir, croyant son mari complice du crime. Je passe bien des pages émouvantes. C'est par une servante que Bernard apprend le forfait de l'une et le martyre de l'autre. Sabine, qui porte maintenant son nom, disparaît dans le tourbillon de ce monde qui jouit au jour le jour, et veut à tout prix y faire tenir tout, puisqu'il ne croit à rien d'ailleurs. Brisé de douleur, Bernard revient dans la chambre où est morte Aliette :
... Ah ! que je voudrais croire que toiit n'est pas fini entre elle et moi... qu'elle me voit, qu'elle m'entend... qu'elle sait la vérité I...
Mais je ne peux pas ! je ne peux pas !
Dans les dernières pages qu'il a écrites, on lit :
Je sais ce qu'on dit de la prière, — qu'elle est inutile, — qu'elle est toujours et nécessairement inefficace; parce que Dieu, — s'il est et quel qu'il soit, — n'intervient jamais dans les faits de ce monde par une action particulière, qu'il ne gouverne pas par des miracles, qu'il ne dérange jamais Tordre général pour un intérêt individuel. .• Sans doute, mais cela me parait bien rigide et bien absolu.
D^abord, celui qui croit en Dieu et qui le prie doit se sentir en communication plus directe avec lui, et doit trouver dans ce sentiment même un soutien et des consolations incomparables. . Mais, ensuite, est-il donc si certain que la prière soit toujours inefficace? Qu'en sait-on? S'il y a des prières vraiment folles, parce qu'elles ne pourraient être exaucées sans troubler l'ordre divin de l'univers, Dieu ne peut-il réserver, entre ses lois immuables, un champ libre à la prière? Sans contrevenir à ses propres lois et sans faire de miracles, ne peut-il agir sur la pensée et sur la volonté de celui qui l'implore?... Une mère qui prie pour son enfant malade ne peut-elle donc espérer que son enfant sera sauvé, non par un miracle, mais par ses propres soins, providentiellement inspirés et dirigés?... Un homme qui demande à Dieu de lui donner la foi, de l'éclairer de sa grâce, lui demande-t-il de troubler Tordre de la nature, et ne peut-il espérer de recevoir la lumière qu'il invoque ?•..
... Sa dernière pensée a été que j'étais un criminel!... et jamais elle ne sera désabusée I
. . . Tout a Tair si bien fini quand on meurt I... — Tout retourne aux éléments... Comment croire à ce miracle de la résurrection personnelle!... et pourtant, en réalité, tout est miracle et mystère autour de nous, au-dessus de nous, en nous-mêmes I L'univers tout entier n'est qu'un miracle qui dure.
... La renaissance de Thomme du sein de la mort seraitelle donc un mystère plus étrange, plus incompréhensible que sa naissance du sein de la femme ?
Quant au savant Tallevaut, que j'ai nécessairement omis dans ce résumé de la seconde partie du récit, la leçon que le positivisme lui réservait résulte de sa doctrine même. Homme de conscience, d'honnêteté, il n'a voulu enseigner à Sabine que ce qu'il savait, que ce qu'il avait matériellement constaté ; passé la matière, rien n'existant pour lui, il ne lui avait jamais parlé que d'elle; la physique et la chimie, il ne faut pas autre chose, quand l'esprit ne cherche pas plus haut, pour faire aussi bien des criminels que des savants. Le soir de la mort d'Aliette, Tallevaut découvre le crime, il devine la criminelle et va droit à elle; Sabine lui répond en lui récitant les leçons qu'elle a apprises, tant et si bien que la matière continuant son œuvre, ce pauvre petit grand cerveau, plein de science, ne peut supporter une goutte de sang de plus. L'apoplexie le tue dans son étonnement.
Je ne saurais insister sur la haute valeur de ce livre. Ses tendances sont celles qui commencent déjà à se manifester ; outre ses belles qualités d'action, de forme et de langage, il devra, selon nous, une grande partie de son succès à un mouvement des consciences qui protestent contre la tyrannie et le despotisme de notre école matérialiste.