‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 42 sur 62 · GEORGES RODENBACH · texte numérisé non relu

GEORGES RODENBACH

Jeunesse Blanche. — 1886.

M. Georges Rodenbach, dont nous avons, il y a longtemps déjà, cité un charmant petit poème : le Coffrety vient de publier chez Lemerre un volume : la Jeunesse blanche. C'est, ou nous nous trompons grandement, la marque d'un grand progrès dans la vie du jeune poète que ce petit livre ; la Jeunesse blanche pourrait aussi bien changer son titre pour celui de « Souvenirs et regrets ». Car c'est du passé seulement qu'il s'agit dans ce recueil de pièces, dont quelques-unes sont de premier ordre. Je ferais pourtant certaines réserves en présence de certaines locutions, d'images un peu recherchées; c'est ainsi que je n'aime pas des' <f lèvres appariées » les « rais D.de la pluie, etc., mais ce ne sont là que de

légères taches qui disparaissent quand je lis cette charmante pièce intituléa Béguinage flamand. J'en citerai ces quelques strophes :

Au loin, le Béguinage avec ses clochers noirs, Avec son rouge enclos, ses toits d'ardoises bleues Reflétant tout le ciel comme de grands miroirs, S*élend dans la verdure et la paix des banlieues.

Les pignons dentefés ètagent leurs gradins Par où monte le Rêve aux lointains qui brunissent, Et des branches parfois, sur le mur des jardins, Ont le geste très doux des prêtres qui bénissent.

En fines lettres d'or chaque nom des couvents Sur les portes s'enroule autour des banderoles. Noms charmants chuchotes par la lèvre des vents : La maison de TAmour, la maison des Corolles.

Les fenêtres surtout sont comme des autels Où fleurissent toujours des géraniums roses, • • ' •

Qui mettent, combinant leurs couleurs de pastels. Gomme un rêve de fleurs dans les fenêtres closes.

Mais ces femmes sont là, le cœur pacifié,

La chair morte, cousant dans Texil de leurs chambres;

Elles n'aiment que toi, pâle Crucifié,

Bt regardent le ciel par le trou do tes membres I

Ôh I le bonheur muet des vierges s'assemblant I Et comme si leurs mains étaient de candeur telle Qu'elles ne peuvent plus manier que du blanc, Elles brodent du linge ou font de la dentelle.

C'est un charme imprévu de leur dire « ma sœur Et de voir la pâleur de leur teint diaphane Avec un pointillé de taches de rousseur Gomme un camélia d'un blanc mat qui se fane.

Rien d'impur n*a flétri leurs flancs immaculés, Car la source de vie est enfermée en elles Comme un vin rare et doux dans des vases scellés Qui veulent, pour s'ouvrir, des lèvres éternelles 1

Tout est doux, tout est calme au milieu de l'enclos ; Aux offices du soir la cloche les exhorte, Et chacune s'y rend, mains jointes^ les yeux clos. Avec des glissements de cygne dans l'eau morte.

Elles mettent un voile à longs plis; le secret

De leur âme s'épanche à la lueur des cierges;

Et, quand passe un vieux prêtre en étole, on croirait

Voir le Seigneur marcher dans un jardin de Vierges !

Debout à sa fenêtre ouverte au vent joyeux, Plus d'une, sans ôter sa cornette et ses voiles. Bien avant dans la nuit, égrène avec ses yeux Le rosaire aux grains d'or des priantes étoiles !

En voilà assez pour expliquer le succès qui va bien probablement accueillir le livre de M. Rodenbach. Ce succès, il le devra à l'émotion qu'il a ressentie et traduite en vers d*une forme respectée; heureusement pour lui, il n'a fait souffrir aucune dislocation pour les besoins de la richesse de la jime aux idées qui venaient à son esprit ; il a

ignoré les douceurs de la déliquescence et Tétrangeté du vers qui ne veut rien dire, il a méprisé les sonorités inutiles, grelots vides attachés au collier que le « divin coursier » ne portera jamais, et il est resté jeune, d'abord parce qu'il est jeune et ensuite parce qu'il n'a pas cherché à l'être.

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