MARIO UCHARD
Joconde Berthier. — 1886.
Le lion de la quinzaine est cette fois M. Mario Uchard. C'est, en effet, Joconde Berthier (Calmann Lévy éditeur) qui arrive bonne première dans le steeple-chase des romans. M. Mario Uchard a eu cette chance singulière, à rencontre des romanciers qui deviennent dramaturges, de commencer par apprendre le théâtre, d'y débuter brillamment et d'apporter dans ses livres le sentiment de « l'effet », de l'ordre, du classement, qui en rendent la lecture si attrayante. On se rappelle ce chef-d'œuvre d'humour qui s'appelleBarbassou et dont chaque épisode est si nettement accusé que l'on croirait, en le lisant, assister à une représentation théâtrale. C'est là justement le mérite que je trouve à Joconde Berthier,
SPIRITUALISTER ET ROMANTIQUES 229
J'ajouterai que j*y ressens, de plus, celui de rimpression d'une aventure vécue, comme on dit. La preuve en est qu'une fois pris dans l'engrenage des événements tour à tour gaîs, tragiques, tendres, inattendus, il faut aller jusqu'au bout du livre. Quant au style, pas de « mots d'auteur », pas de phrases à panaches. C'est de la bonne langue, toute simple, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus rare aujourd'hui. Un décadent se. trouverait mal en lisant deux lignes de ce livre. Je ne crois pas être désagréable à M. Mario Uchard en lui disant cela. Et maintenant analysons :
Sous le titre : Joconde Berthier, se développe une histoire d'amour comme tous ceux qui savent observer en ont vu se traîner autour d'eux, bien heureux quand ils n'en étaient ni les comparses ni les héros. Un brave garçon, Robert Guérin, abandonné par une maîtresse (la première!) trouve que la vie est insipide sans cette demoiselle et, peu soucieux des levers du soleil, des arts, des sciences, des choses divines et humaines, juge à propos d'en finir avec cette convention qui s'appelle la vie :
Au concert des oiseaux qui pépiaient dans les platanes du boulevard Malesherbes, Robert Guérin s'éveilla, ouvrit les yeux et se prit à méditer.
La grande affaire était vraiment de savoir de quelle façon il se tuerait.
N*eût été ce point capital à décider, le cœur meurtri, l'âme déchirée, il se fût pr.esque indigné de se lever comme
à Pordinaire, ce matin-là, dans notre monde dégradé, si plein d^amerlumes et de déceptions.
Un joli soleil d'avril, dont les rayons se jouaient sur de belles tapisseries de Flandre qui entouraient son lit, entrait par la fenêtre, restée à demi ouverte ; sur sa table, près de la lampe qu'il avait oublié d'éteindre, il retrouva, déjà cachetée, la lettre qui contenait ses dernières volontés, à côté d'un factum dont les feuillets épars, çà et là, attestaient le transport d'une inspiration désordonnée.
Disciple ardent de Schopenhauer, amer, vaincu, révolté, Robert Guérin avait passé une partie de la nuit à dire son fait à la vie, à la décrépitude sociale, à l'humanité déchue, aux vanités de la gloire... et surtout à l'amour, source empoisonnée de toutes les misères et de tous les crimes d'ici-bas... Rien n'était resté debout, sauf les institutions... Mais, dans ces vingt pages enflammées, qu'il estimait, non sans orgueil, devoir faire quelque bruit, il avait pris soin de ne point tracer une seule fois, de peur de le rendre impérissable, le nom de l'indigne Christiane.
Elle s'appelait Christiane Slanhope Felsen, fille de la célèbre actrice suédoise Thécla Felsen, morte il y a dix ans dans l'incendie du théâtre de Stockholm.
La première fois qu'ils s'étaient rencontrés c'était en Suisse.
C'en serait fait de ce garçon si le hasard, le meilleur de nos amis quand il n'en est pas le pire, amène un brave artiste de ses intimes. Rival, un peintre, à qui il annonce sa détermination :
— Je veux, lui dit-il, en finir avec cette société de bourgeois, avec un monde où tout n'est que pourriture, lâcheté, vilenie... Je suis fini, vidé, désespéré. C'est une vie manquée... je m'en défais!..
— Ho !.. ho ! dit Rival en le regardant, la crise est aiguë ! Du moment que tu fais intervenir la politique dans des histoires de femmes, alors où allons-nous? Ce n'est pas moi qui te ferai Péloge d^un temps où le sentiment viril du beau dans les arts est vilipendé par les culs-de-jatte patentés du gouvernement de Tlnstilut, qui voient la nature en grisaille d'après la palette du père Ingres!... mais il y a encore des braves qui luttent et vont de Tavant.
— Qu^est-ce que ça me fait?... dit Robert en haussant les épaules.
— Comment! ce que ça te fait?... Elle est raide, cellelà!... Tu veux déserter en pleine bataille? Bon! bon! ajouta-t-il à un geste impatient de Robert, tu vas me répondre par la gredinerie de Christiane... Eh bien, quoi?... Allons au fond de l'affaire... Elle te plante là la première, et trop tôt pour que tu t'en moques... Mais, animal, tu ne réponses pas !... Car, bien que tu n'en dises rien, il est bien évident que tu en serais venu là un beau jour. C'est elle qui casse la corde... Est-ce que ce n'est pas quelque chose cela ? Comment ! tu allais tomber dans Tirréparable sottise de te faire le mari d'une prima donna... avec tout le cortège de désagréments attachés à remploi I... Ces mariages-là» c'est des mariages de luxe, bon pour les princes régnants., ou pour des ténors en maillot de soie donnant la réplique des duos... Te vois-tu, toi, bonhomme viril, suivant ta femme, chargé de ses bouquets, au milieu des transports d'un peuple idolâtre qui dételle ses chevaux?... Et, quand ta diva te procure elle-même l'occasion de te dégager de la nasse dans laquelle tu t'étais si déplorablement empêtré, tu cries! tu te plains! tu gémis!... lorsque lu l'échappes si belle!...
Mais les plus raisonnables sermons sont d'autant plus mauvais qu'ils sont faits à ceux qui n'ont plus
leur raison. Aussi Robert envoie-t-il promener son ami et poursuit-il le cours de sa passion. Passion malheureuse s'il en fut et qui l'amène à vouloir tuer, puis à cravacher son bel idéal. Frappée (c'est le mot !) par tant d'amour, l'infidèle Christiane revient ; mais elle repart et puis se marie avec un autre. Désespoir et commencement du vrai roman où Jocondç apparaît dans sa beauté de vierge, et peu à peu, par son innocence et son charme, ramène les yeux de Robert sur ce que la vie a de beau et de bon. Je passe sur l'analyse détaillée, il faudrait citer le livre entier, tant les épisodes sont pressés et sobrement racontés; le lecteur trouvera, enveloppant le tout, ime histoire d'héritage volé des plus curieuses, avec mille péripéties fort captivantes; mais ce qui le frappera surtout, c'est la simplicité de ce récit, histoire d'un cœur blessé, écrit avec un charme incontestable et, sans contredit, l'une des meilleures productions de l'auteur.