‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 44 sur 62 · VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO

La Fin de Satan. — 1886

Voici le deuxième volume des œuvres posthumes de Victor Hugo. Il est intitulé : la Fin de Satan y et restera certainement au nombre des plus hautes conceptions du grand poète. Malheureusement, quoique considérable, l'œuvre est inachevée et il y manque des parties entières; à l'importance des morceaux qui restent, on peut cependant juger de la place qu'elle eût prise parmi les grande poèmes de Victor Hugo.

La Fin de Satan a été écrite en 1854 et en 1860, c'est-à-dire à Fépoque où le poète était dans tout l'éclat de son génie. Nous avons pu le constater

nous-même en voyant le manuscrit original qui porte à la première page, de la main du maître, cette date : 12 avril 1854. La dernière date est celleci : 17 et 18 janvier 1860. A la fin de chaque pièce, Victor Hugo avait l'habitude de mentionner le nombre de vers qu'elle contenait ; c'est ainsi qu'à la fin du chapitre intitulé le Glaive^ on lit : « Fini le 8 avril 1864 — 822 vers. Jersey. •

A propos de ce manuscrit, écrit d'une grande et superbe écriture, nous devons rapporter l'impression désagréable qu'on éprouve à voir chaque page marquée d'un maladroit cachet imprimé, portant le nom du notaire de la succession ; ce timbre eût été mis au dos des feuillets qu'il eût tout aussi bien rempli son office et n'eût pas étalé parfois son empreijite jusque sur l'écriture du poète.

Parmi les principaux morceaux de la Fin de Satarij nous citerons une partie du passage qui décrit la chute de l'ange lancé dans l'espace et tombant dans les abîmes du ciel. Les astres disparaissent à ses yeux, le soleil même meurt et s'éteint pour lui :

Le soleil était là qui mourait dans rabimc.

L'astre, au fond du brouillard, sans air qui le ranime.

Se refroidissait, morne et lentement détruit.

On voyait sa rondeur sinistre dans la nuit ;

Et Ton voyait décroître en ce silence sombre,

Ses ulcères de feu sous une lèpre d'ombre.

Charbon d'un monde éteint 1 flambeau soufflé par Dieu î

Ses crevasses montraient encore un peu de feu,

Comme si par les trous du crâne on eût vu Pâme.

Au centre palpitait et rampait une flamme

Qui par instant léchait les bords extérieurs,

Et de chaque cratère il sortait des lueurs

Qui frissonnaient ainsi que de flamboyants glaives,

Et s'évanouissaient sans bruit comme des rêves.

L'astre était presque noir. L^archange était si las

Qu'il n^avait plus de voix et plus de souffle, hélas !

Et Tastre agonisait sous ses regards farouches.

Il mourait, il luttait. Avec ses sombres bouches

Dans Tobscurité froide il lançait par moments

Des flots ardents, des blocs rougis, des monts fumants,

Des rocs tout écumants de sa clarté première ;

Comme si ce géant de vie et de lumière,

Englouti par la brume où tout s'évanouit.

N'eût pas voulu mourir sans insulter la nuit

Et sans cracher sa lave à la face de Pombre.

Autour de lui le temps et l'espace et le nombre

Et la forme et le bruit expiraient en créant

L'unité formidable et noire du néant.

Le spectre Rien levait sa tête hors du gouffre.

Soudain, du cœur de l'astre, un âpre jet de soufre, Pareil à la clameur du mourant éperdu, Sortit, brusque, éclatant, splendide, inattendu, Et, découpant au loin mille formes funèbres, Enorme, illumina, jusqu'au fond des ténèbres. Les porches monstrueux de l'infini profond.

Les angles que la nuit et l'immensité font Apparurent. Satan, égaré, sans haleine, La prunelle éblouie et de cet éclat pleine, Battit de l'aile, ouvrit les mains, puis tressaillit Et cria : — Désespoir 1 le voilà qui pâlit ! —

Et Parchange comprit, pareil au mât qui sombre,

Qu'il était le noyé du déluge de l'ombre ; Il reploya son aile aux ongles de granit Et se tordit les bras. Et Tastre s'éteignit.

Or, près des cieux, au bord du gouffre où rien ne change Une plume échappée à Taile de Tarchange Était restée, et, pure et blanche, frissonnait.

L'ange au front de qui Taube éblouissante naît

La vit, la prit, et dit, l'œil sur le ciel sublime :

— Seigneur, faut-il qu'elle aille, elle aussi, dans l'abîme?

Dieu se tourna, par l'être et la vie absorbé,

Et dit : — Ne jetez pas ce qui n'est pas tombé.

De cette plume naît la moitié du poème qui, commencé dans le ciel, descend sur la terre et en raconte les premiers jours, le déluge, la vie et la mort du Christ; cette partie était suivie d'une autre qui transportait l'action en France pendant la Révolution; Camille Desmoulins et Lucile y devaient figurer; mais ce chapitre, comme celui de la Bastille, n'a pas été écrit. Dans la partie descriptive du déluge, je trouve ces magnifiques pages :

Tout avait disparu. L'onde montait sur l'onde. Dieu lisait dans un livre et tout était détruit. Dans le ciel, par moments, on entendait le bruit Que font en se tournant les pages d'un registre. L'abîme seul savait, dans sa brume sinistre, Ce qu'étaient devenus l'homme, les voix, les monts. Les cèdres se mêlaient sous Tonde aux goémons ; La vague fouillait l'antre où la bête se vautre. Les oiseaux fatigués tombaient l'un après l'autre.

Sous cette mer roulant sur tous les horizons

On avait quelque temps distingué des maisons,

Des villes, des palais difformes, des fantômes

De temples dont les flots faisaient trembler les dômes.

Puis Tangle des frontons et la blancheur des fûts

S'étaient mêlés au fond de Tonde en plis confus ;

Tout s'était effacé dans Thorreur de Teau sombre.

Le gouffre d'eau montait sous une voûte d'ombre ;

Par moments, sous la grêle, au loin, on pouvait voir

Sur le blême horizon passer un coffre noir;

On eût dit qu'un cercueil flottait dans cette tombe.

Les tourbillons hurlants roulaient l'écume en trombe.

Des lueurs frissonnaient sur la rondeur des flots.

Ce n'était ni le jour ni la nuit. Des sanglots.

Et l'ombre. L'Orient ne faisait Tien ^clore.'

Il semblait que l'abîme eût englouti Taurore.

Dans les cieux, transformés en gouffres inouïs,

La lune et le soleil s'étaient évanouis ;

L'affreuse immensité n'était plus qu'une bouche

Noire et soufflant la pluie avec un bruit farouche.

La nuée et le vent passaient en se tordant.

On eût dit qu'au milieu de ce gouffre grondant

On entendait les cris de l'horreur éternelle.

Soudain le bruit cessa. Le vent ploya son aile*

Sur le plus haut sommet où l'on pouvait monter,

La vague énorme enfin venait de s'arrêter,

Car l'élément connaît son mystère et sa règle.

Le dernier flot avait noyé le dernier aigle.

— Plus rien. — On ne vit plus, dans l'univers puni.

Que Peau qui se taisait dans l'ombre, ayant fini.

Et le silence emplit la lugubre étendue.

La terre, sphère d'eau dans le ciel suspendue,

Sans cri, sans mouvement, sans voix, sans jour, sans bruit,

N'était plus qu'une larme immense dans la nuit.

Soudain, réverbérée au vague front des cimes, Une lueur de sang glissa dans les abîmes ; On vit à rhorizon lugubrement vermeil Poindre une lune rouge ; et c*étail le soleil.

Pendant quarante jours et quarante nuits sombres La mer, laissant à nu d'effroyables décombres, Recula, posant Parche aux monts près d^Hénocba, Puis ce Uon, rentré dans l'antre, se coucha.

Dieu permit au soleil de jeter rétincelle.

Alors un bruit sortit de Pombre universelle,

Le jour se leva, prit son flambeau qui blêmit,

Et vint; le vent, clairon de Faube, se remit

A souffler ; un frisson courut de plaine en plaine ;

L'immensité frémit de sentir une haleine,

La montagne sourit, le désert s'éveilla ,

Et le brin d^herbe au bord des eaux dit : me voilà !

Mais tout était hagard, morne et sinistre encore, Et c'est dans un tombeau que se levait Taurore.

Le chapitre dans lequel Victor Hugo décrit la Passion de Jésus-Christ constitue à lui seul un grand poème où le génie du maître se révèle dans^ toute sa puissance. Les Pères de l'Église n'ont pas trouvé d'accents plus éloquents ni plus convaincus»

Voici comment il annonce le Christ :

Or, il était alors question dans les villes

De quelqu'un d'étonnant, d'un homme radieux

Que les anges suivaient de leurs millions d'yeux,

Cet homme qu'entourait la rumeur grossissante

Semblait un dieu faisant sur terre une descente ;

On eût dit un pasteur rassemblant ses troupeaux ;

Les publicains, assis au bureau des impôts,

Se levaient sUl passait, quittant tout pour le suivre ;

Cet homme, paraissant hors de ce monde vivre,

Tandis qu'autour de lui la foule remuait,

Avait des visions dont il restait muet ;

Il entrait aux cités, fuyait aux solitudes.

Et laissait un rayon dans Poeil des multitudes ;

Les paysans, le soir, de sa lueur troublés.

Le regardaient de loin marcher le long des blés.

Et sa main qui s'ouvrait et devenait immense

Semblait jeter aux vents de Tombre une semence.

Je ne parlerai pas du Cantique deBethphagé, de la Trahison de Judas, du Crucifiement, toutes pièces de premier ordre; je trouve ces vers à propos de la Bible :

Ce que la Cène vit et ce qu'elle entendit

Est écrit, dans le livre où pas un mot ne change,

Par les quatre hommes purs près de qui Ton voit Tange,

Le lion, et le bœuf, et Paigle, et le ciel bleu;

Cette histoire par eux semble ajoutée à Dieu

Comme s'ils écrivaient en marge de Tabîme ;

Tout leur livre ressemble au rayon d'une cime;

Chaque page y frémit sous le frisson sacré ;

Et c'est pourquoi la terre a dit : je le lirai!

Les peuples qui n'ont pas ce livre le mendient.

Et vingt siècles penchés dans Tombre Tétudient.

Et, plus loin, ces vers traduits du Nouveau Testament, de rÉvangile du jour de la Passion ;

Tout à coup apparut sur le seuil du palais Christ couronné d* épine et vôtu d^écarlate ; Il avait un roseau dans la main; et Pilate, Le leur montrant, l«ur dit ; — Voilà l'homme.

Le Christ Se taisait, l'œil au ciel.

Et Pilale reprit :

— C'est aujourd'hui qu'on laisse un misérable vivre. Peuple, lequel des deux veux-tu que je délivre : Barrabas, ou Jésus nommé Christ?

— Barrabas !

Cria le peuple.

Alors, au-dessous de leur pas, Ils crurent tous entendre on ne sait quel tonnerre Rouler... C'était quelqu'un qui riait sous la terre. Ainsi jugeaient les juifs sous l'œil froid des Romains. Ponce-Pilate songe et se lave les mains.

C'était, hélas ! le premier essai du suffrage universel. J'aurais bien d'autres passages à citer de Nemrody de la Judée, du Crucifix^ mais on a pu juger d'après les vers rapportés plus haut de la valeur de l'œuvre. La fin extrême dont il ne reste qu'un court fragment, intitulé : Dieu parle dans l'Infini y est le pardon de Dieu à Satan. Il commence par cet hémistiche de Corneille ;

Va, je ne te hais point I

L'anniversaire de la mort de Victor Hugo a été-

célébré hier, au Théâtre-Français, par la lecture des plus belles pages de ce livre, faite par les artistes de la Comédie-Française.

L'effet de toute la séance n'a été qu'un long triomphe pour le grand poète et ses interprètes. Barrabas errant dans la nuit et rencontrant la croix où est attaché le Christ, maudissant la nature qui vient de supplicier un juste, est certainement l'une des plus belles inspirations de Victor Hugo.

A deux heures, une faible partie de l'immense foule qui stationnait devant le théâtre est entrée et l'a rempli aussitôt, sans le moindre désordre.

Un détail curieux : M. Francisque Sarcey, le prétrophage, est entré donnant le bras à un abbé qui s'est assis à côté de lui et qui a eu la joie de voir que le christianisme était loin d'être discuté en France; en effet, depuis les fauteuils d'orchestre jusqu'aux dernières galeries, bourgeois, ouvriers applaudissaient dans un même enthousiasme aux incomparables beautés que la vie et la mort du Christ avaient inspirées au grand génie qui dort au Panthéon sous cette croix qu'il a toujours et si éloquemment glorifiée.

Page 1