‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 45 sur 62 · E. RENAN · texte numérisé non relu

E. RENAN

Souvenirs d'enfance. — 1883.

Sur ces Souvenirs d'enfance et de jeunessej publiés chez Calmann Lévy , l'auteur de la Vie de Jésus a greffé les pensées d'un homme mûri par l'expérience. Qui. aura lu ce livre connaîtra intimement M. Renan, et ce n'est pas là le moindre éloge qu'on puisse faire des pages qu'il vient d'écrire. C'est absolument t un livre de bonne foi ». On y trouve tout le charme de la sincérité, d'une sincérité trop grande peut-être. En effet, on regrette, en lisant certains aveux de faiblesse morale, que l'auteur

n'en ait pas assez senti la gravité pour les voiler quelque peu. Je m'explique par une citation :

A cette cause se rattache un autre de mes défauts, une sorte de mollesse dans la communication verbale de ma pensée qui m'a presque annulé en certains ordres. Le prêtre porte en tout sa politique sacrée ; ce qu'il dit implique beaucoup de convenu. Sous ce rapport, je suis resté prêtre, et cela est d'autant plus absurde que je n'en retire aucun bénéfice ni pour moi ni pour mes opinions. Dans mes écrits, j*ai été d'une sincérité absolue. Non seulement je n'ai rien dit que ce que je pense ; chose bien plus rare et plus difficile, j*ai dit tout ce que je pense. Mais, dans ma conversation et ma correspondance, j'ai parfois d'étranges défaillances. Je n'y tiens presque pas, et, sauf le petit nombre de personnes avec lesquelles je me reconnais une fraternité intellectuelle, je dis à chacun ce que je suppose devoir lui faire plaisir. Ma nullité avec les gens du monde dépasse toute imagination. Je m'embarque, je m'embrouille, je patauge, je m'égare en un tissu d'inepties. Voué par une sorte de parti pris à une politesse exagérée, une politesse de prêtre, je cherche trop à savoir ce que mon interlocuteur a envie qu'on lui dise. Mon attention, quand je suis avec quelqu'un, est de deviner ses idées et, par excès de différence, de les lui servir anticipées. Cela se rattache à la supposition que très peu d'hommes sont assez détachés de leurs propres idées pour qu'on ne les blesse pas en leur disant autre chose que ce qu'ils pensent. Je ne m'exprime librement qu'avec les gens que je sais dégagés de toute opinion et placés au point de vue d'une bienveillante ironie universelle. Quant à ma correspondance, ce sera ma honte après ma mort, si on la publie. Écrire une lettre est pour moi une torture. Je comprends qu'on fasse le virtuose devant dix comme devant dix mille pei'sonnes; mais devant une

personne î... Avant d'écrire, j*hésite, je réfléchis, je fais un * plan pour un chiffon de quatre pages, souvent je m'endors. Il n'y a qu^à regarder ces lettres lourdement contournées, inégalement tordues par l'ennui, pour voir que tout cela a été composé dans la torpeur d'une demi-somnolence. Quand je relis ce que j*ai écrit, je m'aperçois que le morceau est très faible, que j'y ai mis une foule de choses dont je ne suis pas sûr. Par désespoir, je ferme la lettre avec le sentiment de mettre à la poste quelque chose de pitoyable.

Mais que ne pardonùerait-on pas au charme de cette forme exquise de ce langage sincère. A côté d'un chapitre d'une libre-pensée très nette, je trouve cette page de hautain bon sens.

De ce qu'un gamin de Paris écarte par une plaisanterie des croyances dont la raison d'un Pascal ne réussit pas à se dégager, il ne faut cependant pas conclure que Gavroche est supérieur à Pascal. Je l'avoue, je me sens parfois humilié qu'il m'ait fallu cinq ou six ans de recherches ardentes, l'hébreu, les langues sémitiques, Gesenius, Ewald, pour arriver juste au résultat que ce petit drôle atteint tout d'abord. Ces entassements d'Ossa sur Pélion m'apparaissent alors comme une énorme illusion. Mais le père Hardouin disait qu'il ne s'était pas levé quarante ans à quatre heures du matin pour penser comme tout le monde. Je ne puis admettre non plus que je me sois donné tant de mal pour combattre une 'pure chimœra bombinans. Non, je ne peux croire que mes labeurs aient été vains, ni qu'en théologie on puisse avoir raison à aussi bon marché que le croient les rieurs. En réalité, peu de personnes ont le droit de ne pas croire au christianisme.

Je voudrais bien citer maint passage des chapi-

très relatifs au séminaire Saint-Sulpice, à celui d'Issy, à celui de Saint-Nicolas-du-Chardonneret ; je voudrais surtout donner en entier l'histoire du Broyeur de Kn, émouvant récit bien au-dessus des fables que les romanciers peuvent imaginer. C'est la vie d'une pauvre folle traduite en justice pour un vol qui n'en n'était point un. Dans cette navrante scène de village, je trouve ces quelques lignes bien touchantes relatives à une autre folle.

Tout n'est au fond qu'une grande illusion, et ce qui le prouve c*est que, dans beaucoup de cas, rien n'est plus facile que de duper la nature par des singeries qu'elle ne sait pas distinguer de la réalité. Je n'oublierai jamais la fille de Marzin, le menuisier de la Grand -Rue, qui, folle aussi par suppression de sentiment maternel, prenait une bûche, Temmaillottait de chiffons, lui mettait un semblant de bonnet d'enfant, puis passait les jours à dorloter dans ses bras ce poupon fictif, à le serrer contre son sein, à le couvrir de baisers. Quand on le mettait le soir à côté d^elle, elle restait tranquille jusqu'au lendemain.

Je finirai par le commencement, c'est-à-dire par la préface dont voici la première et charmante page.

Une des légendes les plus répandues en Bretagne est celle d'une prétendue ville d'Is, qui, à une époque inconnue, aurait été engloutie par la mer. On montre, à divers endroits de la côte, l'emplacement de cette cité fabuleuse, et les pêcheurs vous en font d'étranges récits. Les jours de tempête, assurent-ils, on voit, dans le creux des vagues, le sommet des flèches de ses églises ; les jours de calme,

on entend monter de Tablme le son de ses cloches, modulant Phymme dn jour. 11 me semble souvent que f ai au fond du cœur une ville d'Is qui sonne encore des cloches obstinées à convoquer aux offices sacrés des fidèles qui n^entendent plus. Parfois je m'arrête pour prêter Toreille à ces tremblantes vibrations, qui me paraissent venir de profondeurs infinies, comme des voix d'un autre monde. Aux approches de la vieillesse surtout, j*ai pris plaisir, pendant le repos de Pété, à recueillir ces bruits lointains d*une Atlantide disparue.

Je ne saurais mieux terminer qu'en citant ces lignes qui feront mieux connaître l'auteur et la délicatesse de son cœur.

Ce que j'aurais surtout à excuser, si ce livre avait la moindre prétention à être de vrais mémoires, ce sont les lacunes qui s'y trouvent. La personne qui a eu la plus grande influence sur ma vie, je veux dire ma sœur Henriette, n'y occupe presque aucune place. En septembre 1862, un an après la mort de cette précieuse amie, j'écrivis, pour le petit nombre des personnes qui l'avaient connue, un opuscule consacré à son souvenir. Ma sœur était si modeste, elle avait tant d'aversion pour le bruit du monde que j'aurais cru la voir, de son tombeau, m'adressant des reproches, si j'avais livré ces pages au public. Quelquefois, j*ai eu ridée de les joindre à ce volume. Puis, j'ai trouvé qu'il y aurait en cela une espèce de profanation. L'opuscule sur ma sœur a été lu avec sympathie par quelques personnes animées pour elle et pour moi d un sentiment bienveillant. Je ne dois pas exposer une mémoire qui m'est sainte aux jugements rognes qui font partie du droit qu'on acquiert sur un livre en l'achetant. 11 m'a semblé qu'en insérant ces pages sur ma sœur dans un volume livré au

commerce, je ferais aussi mal que si j'exposais son portrait dans un hôtel des ventes.

Je ne veux faire d'allusion à personne, mais combien de grands écrivains n'ont pas cette pudeur pour les plus saintes affections de la vie. Qu'on ne prenne pas ceci pour un compliment, le caractère familial de M. Renan est trop au-dessus d'un éloge de cette sorte.

MAX O'RELL

John Bull et son île. — 1883

Sous ce titre, on trouvera un livre charmant que je viens de parcourir et qui paraît chez Calmann Lévy. John Bull et son île, par Max O'Rell, est le résultat de dix ans d'observations en Angleterre. L'auteur, qui sait tout voir et bien voir, nous initie aux détails journaliers des mœurs anglaises contemporaines. Ceux qui ont été seulement à Londres pendant quelques jours pourront juger de la vérité des impressions et des récits de l'auteur. Il n'est pas de page qui ne contienne quelque photographie intéressante. Max O'Rell nous promène partout : dans les rues, en chemin de fer, en omnibus, dans les familles, chez les esthètes, dans les villas, dans les boutiques, les hôpitaux, à la cour.

partout enfin où il y a quelque chose à glaner, à observer. Voici quelques détails pris à droite et à gauche :

Ma femme rentra un jour à la maison désolée : « Figuretoi, me dit-elle, que j*ai donné une pièce de deux schellings à un conducteur d^omnibus, et qu^il m'a rendu deux schellings et trois pence. Il aura pris ma pièce pour une demioouronne. Pauvre homme ! Peut-être un père de famille I 6'est six pence qu*il lui faudra rembourser de sa poche à la Compagnie. » J'allais mêler mes pleurs à ceux de ma femme, quand il me vint Pidée de lui demander de me montrer les deux schellings en question. « Console-toi, luidis-je, après avoir examiné le florin, console-toi; les enfants du pauvre père de famille feront bombance demain. » La pièce était en bois.

Je trouve cette note exquise' au chapitre des procès.

Un soldat est accusé de bigamie. La premier témoin, un policeman, dépose qu'en emmenant Taccusé au poste, celui-ci a dit : « Je ne savais pas que je m'étais marié deux fois. J'ai été soûl pendant quinze jours, et je n'ai pas fait publier les bans de mon second mariage; ce n'est qu'hier que j'ai appris que je m'étais remarié jeudi dernier.

Le magistrat. — Accusé, qu'avez- vous à nous dire?

Vaccusé. — Monsieur, je suis séparé de ma femme à laquelle j'alloue, par ordre de mon colonel, un schelling neuf pence par semaine. Je vis avec une autre femme. L'autre jour, celle-ci m'a menacé de jeter tous mes vêtements dans la rue si je ne l'épousais pas . Alors nous avons bu ensemble, et il parait que nous avons été au temple nous marier. Je ne sais rien de plus.

« L'accusé est envoyé aux assises. »

Je lis, dans un cas de môme genre, la déposition suivante {Exeter Western News) :

Le juge au témoin, — Gomment n'avez^vous pas eu honte de mener un homme soûl à Tautel ?

Le témoin, — Dame I milord, quand il n'est pas ivre, il ne veut pas m'épouser.

Plus loin cette curieuse observation :

« Un homme marié, me disait un jour un Anglais de quelque importance, est bien sot de faii*e des infidélités à sa femme. A quoi bon compromettre sa tranquillité? Est-ce qu'une femme n'en vaut pas une autre? » Dans les causes d'adultère jugées au tribunal de la Divorce Courte c'est neuf fois sur dix un officier qui comparaît comme co-res-pondent (complice d'adultère). Messieurs les officiers n'ont rien à faire en temps de paix, ils chassent sur le terrain d'autrui. C'est très souvent aussi un groom. Les journaux en font foi. Le jeune groom commence par attacher l'éperon à la bottine de sa maîtresse ; puis, de Péperon, il passe à la jarretière. On ne saurait s'arrêter en si beau chemin. J'ai compté, dans les journaux du !•' juillet 1882 au 1®' janvier 1883, sept de ces heureux petits grooms! Combien y en a-t-il qui jouissent encore paisiblement de leurs bonnes fortunes I

Plus cruel :

La mort est un événement qui ne surprend point Thomme et que le chrétien ne craint ni ne redoute, et qui, par conséquent, fait verser peu de larmes en Angleterre. « Était-il assuré? demande-t-on à la mort d'un père. Oui. Eh bien que voulez- vous?

Voilà de la logique, ou je ne m'y connais pas. Aussi bien cette façon de procéder vaut-elle mieux que les faux attendrissements avec lesquels on aborde ici les gens qui ont fait une perte de famille. Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, on s'aperçoit qu'on a « forcé la note » et que celui qui est en deuil est moins triste que vous.

Pour revenir à John Bull, son livre est plein de fines remarques sans prétention, et servira à donne r une idée assez juste de ce peuple qui persiste à ne pas vouloir de tunnel avec la France et à nous maintenir à la distance d'un mal de cœur.

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