E. CARO
IL Littré et le Positivisme. — 1883
Les philosophes qui passent assez inutilement leur vie à s'étudier, pour se connaître, sont encore moins connus du public que. d'eux-mêmes. Je n'en veux pour preuve que M. Littré ; les libres penseurs et les disciples de la foi l'ont accommodé chacun à la satisfaction de sa propre opinion,' sans se préoccuper de savoir ce qu'il était réellement. Heureusement pour sa mémoire, un autre philosophe, un écrivain éminent, un homme quia le rare don de parler clairement des choses les plus abstraites, et qui asudégagerlaphilosophiede son horrible phraséologie, M. E. Caro, de l'Académie française, vient de nous donner sur lui un livre qui permet de le juger sainement, comme homme et comme penseur, m. 15
Comme le dit très justement M. Caro, il eût pu intituler son étude : « Les Confessions politiques, littéraires et philosophiques » de M. Littré. C'est, en effet, mieux qu'une biographie que nous a donnée M. Caro, car son livre est presque entièrement consacré à la transformation qu'a subie la philosophie positive et à son triomphe qui s'accentue chaque jour. Je ne puis cependant résister au désir de citer cette page charmante de la vie intime d'Emile Littré.
C'est à cette époque (1835) que M. Liltré se maria. Il avait, avant de s'y décider, traversé une période douloureuse d*indécision ; hanté par des idées noires, il hésitait, nous dit-on, entre le mariage, un voyage le intain et le suicide. Sa mère le décida au mariage, et choisit pour lui une personne intelligente, dévouée, et qui, par surcroît inattendu, était pieuse. • La fille qui lui naquit, dit Sainte-Beuve, et qui a été plus tard si digne de son père, une aide intelligente dans ses travaux, fut élevée, selon la foi de sa mère, chrétiennement. C^est ainsi que ce philosophe, au cœur doux autant qu'à Tesprit élevé, comprend la tolérance et l'exerce autour de lui.
Ce fut lui-même qui éleva sa fille, et, de même qu'il avait respecté toujours dans sa femme la piété qu'elle avait, il la respecta également dans sa fille avec une délicatesse et une douceur pai*faites. » Un d« ses amis intimes a raconté à notre savant confrère, M. Baudry, que Littré avait d'abord l'intention d'exposer à sa fille ses propres convictions lorsqu'elle serait d'âge à les comprendre, et de la mettre alors à même de choisir entre les opinions de son père et celles de sa mère; mais que, le moment arrivé, il recula devant le efaa^Q qu'il auraii causé à sa. fenmie : la bonté de son
cœur se refusa à une épreuve de ce genre, et, dussent les stoïciens de l'athéisme l'en blâmer, il jugea que cette expérience « ne valait pas les larmes qu^elle aurait fait couler. »
Voilà une belle page dans la vie de Littré et qui contraste singulièrement avec l'intolérance despotique des libres penseurs qui s'étalent un peu partout aujourd'hui. Il est vrai que, pour ceux-là, la libre pensée est devenue une carrière et qu'elle n'a rien de commun avec celle qui, chez Littré, était l'expression sincère de ses convictions.
Dans le chapitre consacré aux travaux et aux idées du philosophe, je prends encore ces deux paragraphes : il s'agit du redoutable moment que Montaigne appelle le but de la vie, il s'agit de la mort.
C'est de ce regard grave et ferme, le regard d'un stoïque, qu'il considérait la vieillesse, qui s'aggravait tous les jours, et la mort inévitable. La mort ! c'est l'objet constant des méditations et des exhortations des moralistes. Mais euxmêmes sont partagés comme les sociétés auxquelles ils appartiennent : les uns croient que la mort est un passage à une autre vie; les autres pensent qu'il ne reste rien de la personnalité humaine au delà du tombeau. Quelle que soit la divergence de ces discours, la résignation est au bout avec la croyance en une vie éternelle chez les uns, et la croyance en un éternel repos chez les autres.
M. Litiré, dans les dernières années, avait toujours celte pensée devant les yeux. Elle lui a inspiré ses plus belles pages, celle-ci entre autres, que je regrette d'abréger : « La jeunesse songe peu à la mort ; mais l'idée en devient de
plus en plus présente à mesure qu'on avance dans la vieillesse. Parvenu à Tâge de cinquante ans, je m'arrêtai un jour pour considérer combien de ma vie était déjà écoulé; puis je me remis eu route en me disant que pour atteindre soixante-dix ans, que je m'octroyais libéralement, j'avais vingt ans devant moi, terme assez long pour ne pas m'occuper de la mort. Les soixante-dix ans sont venus, ils ont fini à leur tour, ils sont déjà loin, les délais se raccourcissent de montent en moment, et désormais je ne compte plus comme à moi que le jour que je tiens. »
Je n'ai pas la prétention de faire une étude approfondie du livre aussi sérieux qu'attractif de M. Caro ; je sais même le tort que je fais à un ouvrage composé de déductions logiquement enchaînées, en en livrant des extraits coupés à coups de ciseaux et privés des préparations qui les amènent et des conclusions qui les suivent ; autant vaudrait, pour ainsi dire, apporter une pierre d'un monument pour donner une idée de l'ensemble de son architecture. Je m'excuse, mais je continue^ laissant au lecteur le soin de combler les lacunes, tout en l'engageant cependant à se reporter au livre si profondément intéressant.
Je ne puis que mentionner, sans y rien emprunter, les chapitres relatifs à la philosophie positive; mais ce que je tiens à faire connaître à mes lecteurs, c'est la belle conclusion du chapitre intitulé : De la persistance des idées spiritualistes et religieuses, dans les solutions proposées par les positivistes.
sur la question de la valeur et de la dignité de la vie humaine.
Pesant le prix de la vie humaine dans le positivisme, M. Caro dit d'abord :
Une dernière considération est de nature à flétrir ou à décolorer la religion du progrès dans Tesprit de l'humanité, si elle devenait positiviste. C'est celle que nous avons déjà indiv^uée, à propos de la science, et qui nait tout naturellement des données mêmes du savoir positif et de ses prévisions sur la fragilité de cette combinaison purement mécanique qui a formé Tunivers. On nous parle de la civilisation comme d^une œuvre admirable, toujours croissante, et qui mérite que chacun y collabore dans la mesure de ses forces. Si elle doit produire plus de justice et de lumière et que ce surplus de justice et de lumière se répartisse entre entre des âmes qui ne doivent pas périr, si c'est vraiment à une œuvre éternelle que nous travaillons, au progrès de la conscience universelle, à la réalisation de plus en plus étendue et profonde du monde moral sur la terre, comme inauguration et commencement du règne de Dieu, certes il n'est pas de but plus élevé, plus digne de nos efforts. Mais ici que devient l'œuvre à laquelle on convie tous les hommes d'apporter leur bonne volonté et de se sacrifier môme au besoin, s'il le faut? A quel avenir est-elle réservée? A quoi bon nous dévouer ainsi ? A quoi bon devenir les ouvriers d'une tâche qui cessera brusquement un jour, et dont les résultats, vainement ch<:'rs et sacrés, seront brutalement détruits. A quoi bon ? C'est le cri lamentable des générations qui savent d'avance qu'elles seront trompées dans leur lointain espoir et qui, à quelques siècles près, calculent que le trésor de leurs sacrifices périra sans remède.
Et plus loin :
Il n'est pas douteux que la vie né perde pre?que tout son prix pour les chercheurs d*idéal sous toutes les formes et pour les âmes simplement et instinctivement religieuses, quand il sera passé en dogme que toute la connaiss:ince est bornée par Pexpérience positive, et quand ce dogme aura pris place dans les habitudes mentales des générations. Au contraire, pour la grande majorité des hommes, la vie, au lieu de perdre de son importance, en aura gagné beaucoup ; elle en gagnera même trop en un sens ; elle aura perdu son prix élevé, mais son prix vulgaire augmentera d^autant. En face de cet inconnaissable, ou peut-être de ce néant qui nous enveloppe de tout côté, qui s'étend en avant de nous comme en arrière, elle seule sera chose réelle, sentante et sentie. On s*y attachera avec une sorte d'àpreté, on la défendra avec fureur, quand on aura perdu les raisons qui font qu^en certaines circonstances on la sacrifie avec joio, avec l'ivresse de l'honneur triomphant ou de la conscience exaltée. On n'aura plus qu'elle, on y tiendra passionnément. Il se formera ainsi une race dure, pratique, calculatrice, positive à outrance dans le mauvais sens du mot. Je me figure ces générations nouvelles de jeunes gens har-. dis, confiants en eux-mêmes, capables de suffire aux grands excès du travail et du plaisir, implacables dans la grande bataille de la vie, savants môme au besoin, dans la mesure utile des applications, parce que la science est une force dans la bataille et une chance de plus pour la victoire, qui s'enfermeront sans regret et sans souci dans l'horizon étroitement mesuré par la foi nouvelle, qui s'empareront en victorieux des choses réelles et en extrairont avec ardeur tout le suc et la substance. Assurément Tidéal sans objet n'aura plus de prise sur ces âmes expérimentales et désabusées. Rien ne viendra pour les troubler dans leur ardeur raisonnée à poursuivre le genre de félicité qui est à leur porlée. Ils auront à tout jamais rompu avec ces illusions maladives qu'on appelle, selon les circonstances, ou le
scrupule et lo remords, ou le rêve et la chimère, autant de produits énervants et débilitants des civilisations spiritualistes.
Au contraire, ceux qui auront gardé cette maladie et ce tourment inutile de l'idéal auront lieu de souffrir beaucoup. Ceux-là, chez qui prédomineront, malgré tout, des dispositions réfractaires au nouvel état de choses, des sentiments indomptables et des aspirations désormais sans but, ceux-là, refoulés sur eux-mêmes, comprimés, tomberont de plus en plus dans le dégoût de la vie. De plus en plus, ils se plaindront que la vie est triste. Ils iront grossir la foule que le pessimisme entraîne à sa suite vers des nirvanas pires qiie ceux de POrient; ils maudiront la conscience qui ne leur a donné que le sentiment de la souffrance et du vide. L'école du suicide renaîtra comme un déclin des philosophies antiques ; elle aura des adeptes de plus en plus nombreux, non plus seulement dans la pratique, mais par la doctrine. Et ce ne sont assurément ni les plus mauvais, ni les plus lâches, ni les plus sots, ni les moins nobles qui s'en iront volontairement de ce monde ; ce seront les irréconciliables de la vie, telle qu'on Taura faite, et où ils ne trouveront plus leur place.
Il en sera ainsi jusqu'au jour où quelque penseur hardi s'avisera qu'il y a quelque chose au delà de la physique et de la chimie, et par un coup de génie inattendu découvrira Tàme et Dieu.
Voilà de belles et éloquentes pages qu'il faut admirer en dépit de ceux qui veulent voir une régénération sociale où il n'y a qu'un symptôme de dégénérescence.
Remercions M. Caro d'avoir eu le courage de pousser un cri d'espoir et de nous montrer, une
fois de plus, que s'il est des sectes désespérées qui ne marchent qu'en regardant la terre et la matière, il est encore des phalanges de philosophes qui, croyant en Dieu, comme Platon, Montaigne, Pascal, Bossuet, Cuvier, Victor Hugo, Michelet et tant de hautes intelligences, regardent le ciel en devinant qu'il y a autre chose plus grand que le néant au fond de ses abîmes.