‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 47 sur 62 · LE VICOMTE D'HAUSSONVILLE · texte numérisé non relu

LE VICOMTE D'HAUSSONVILLE

A travers les États-Unis. — 1883

Nous avons consacré assez de temps au rojnan dans nos dernières revues pour avoir le droit de voyager un peu aujourd'hui; c'est M. le vicomte d'Haussonville qui sera notre guide, et qui, dans son voyage A travers les Etats-Unis (Calmann Lévy, éditeur), nous fera entrer, après nous avoir menés au Nord et au Sud, à TEst et à l'Ouest, dans la famille d'un Mormon ; il y pénètre avec un chapelain et y prend les notes suivantes :

La pièce où nous sommes, éclairée par une grosse lampe à pétrole et chauffée par un poêle, est assez petite, très propre et garnie d*un mobilier très simple. Contre la muraille, un canapé en velours rouge; autour d'une grande table ronde, ^juelques chaises en paille; dans un coin, un harmonium. Sur

les murailles, je lis quelques inscriptions pieuses : God bless our home! — Pray without ceasing. Sur la table, je reconnais la grosse Bible, reliée en noir, qui est le livre de famille de tant de maisons protestantes. A Taspect de tout ce qui nous environne, je pourrais croire que nous sommes j tombés dans un de ces intérieurs puritains de la Nouvelle-' Angleterre, si bien décrits par M"»® Beecher-Stowe dans la Fiancée du ministre. Mais je trouve la pièce bien petite pour toutes les femmps et tous les enfants du chef de famille, ^ et je me demande quelle est l'organisation de leur vie domestique. Poussé sans doute par la même curiosité, le cliapelain adresse à notre ami quelques questions discrètes, auxquelles celui-ci répond sans le moindre embarras :

« Toutes les femmes de mon père, nous dit-il, ne demeurent pas dans la môme maison. Chacune d'elles en a une dont elle est chargée. Vous ôles ici chez ma propre mère. Deux de mes demi-mères (kalfmothers) demeurent de Tautre côté du chemin. La quatrième a une maison à Ogden et la cinquième demeure dans un autre village, à deux ou trois milles. Quant à tous ces garçons et à toutes ces filles que vous voyez ici (la chambre s'était en eftet remplie peu à pou), ce sont mes frères ou mes demi-frères, mes sœurs ou mes demi-sœurs. Mais je les aime tous également. >^ Et il les embrassa tous, eu effet, dans un regard afifectueux auquel chacun et chacune répondit par sourire d'assentiment.

Satisfait de celte explication, je me pris à regarder les physionomies qui m'environnaient. Les garçons étaient des gaillards délurés, à l'air intelligent et résolu. La mère avait une physionomie distinguée, douce, expressive, mais l'air un peu triste et harassé. Elle était, nous dit-elle. Norvégienne de naissance. Je me demandais intérieurement par quels chemins mystérieux, par quelles aventures de cœur et d'imagination, celte femme avait pu passer pour venir, des rivages de la mer du Nord, jusqu'au versant des Montagnes

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Rocheuses, être la cinquième femme d'un mQrmon, et quels regrets de la terre natale, des fiords et des sapins de la Norvège se cachaient derrière cette physionomie placide et résignée. Parmi les sœurs du jeune mormon se trouvait une petite fille d'environ dix ans. Je la pris sur mes genoux (j'ai un certain faible pour les petites filles) et je lui demandai comment elle employait son temps. Elle me répondit qu'elle allait à l'école et que, dans les intervalles, elle apprenait, sous la direction d'une de ses sœurs, la coulure et un peu de musique. Tout en écoutant son gentil babil, je ne pouvais penser sans tristesse à la destinée qui l'attendait probablement, à cette existence de harem sous les aspects de laquelle il m'était encore impossible de ne pas considérer la vie des mormonnes. Et, cependant, j'étais bien obligé de convenir à part moi qu'il était impossible aussi dUmagijier un intérieur plus décent, plus respectable, plus uni au moins d'apparence que celui où je me trouvais. La conversationlanguissait cependant : « Faites-nous donc un peu de musique, Suzie », dit notre ami à l'une de ses sœurs. Sans se faire prier, la jeune fille se dirigea vers l'harmonium. Je prêtai l'oreille avec attention, m'attendant à entendre quelque mélopée extraordinaire. Mais elle nous joua tout simplement la valse de la Traviata,

Cetle pauvre Dame aux Camélias! Je savais bien que, sous un nom ou sous un autre, elle est en irain de faire le tour du monde ; mais je ne m'attendais pas à la rencontrer aussi loin.

Dans cette famille, le chapelain et le voyageur discutent sur la polygamie avec un Mormon; de son plaidoyer, nous extrayons les deux curieuses pages suivantes :

Vous croyez que nous sommes des hommes semblables

aux pachas d^Orient, adonnés à la volupté et à la luxure ; que nous vivons dans une sorte de harem peuplé, non d'épouses légitimes, mais d^esclaves favorites et choisies au gré de nos caprices, et que, dans nos rapports avec elles, nous ne cherchons que la satisfaction de nos fantaisies et de nos passions. C'est une erreur profonde. Le lien conjugal n'est pas moins en honneur chez nous que chez vous. Chacune de nos épouses a, sauf de très rares exceptions, sa maison et son foyer ; chacune a droit aux mêmes égards, à la même tendresse, et un mormon ne pourrait pas commettre un plus grand péché que de favoriser Tune aux dépens des autres. Si même cette faveur se traduisait ouvertement, s'il vivait toujours avec Tune et négligeait les autres, Tautorité civile, qui se confond chez nous avec Tautorilé religieuse, ne tarderait pas à intervenir, et il serait l'objet d'une réprimande publique. Il doit, au contraire, demeurer successivement avec chacune d'elles un temps à peu près égal et, autant que possible, aller voir chaque jour celles avec lesquelles il ne demeure pas pour le moment. Ainsi fais-jeavec mes deux femmes; ainsi fait mon frère avec les siennes. Chacune d'elles est aussi respectée, aussi chérie par nous que pourrait l'être une épouse unique, et parce que nous avons le cœur assez large pour partager ainsi notre amour entre plusieurs, nous ne nous croyons pas inférieurs à ceux qui prétendent n'aimer qu'une seule femme.

Je crus remarquer que les yeux de notre interlocuteur commençaient à briller d'un éclat qui ne sentait pas seulement l'ardeur religieuse, et je me demandais si l'oreille du satyre ne perçait pas sous le masque du fanatique. Le chapelain était évidemment résolu à n'engager aucune controverse. Aussi se borna-t-il à demander :

— Est-ce qu'il n'arrive pas qu'il s'élève entre vos femmes des querelles, suscitées par la jalousie, qui troublent la paix de vos intérieurs?

— Sans doute, reprit le mormon, cela peut arriver quelquefois. Suzie peut se plaindre qu*on témoigne trop de tendresse à Bessie, ou Bessie qu'on témoigne trop de tendresse à Suzie ; mais ce sont de ces légers nuages qu'un bon mari sait bien vite dissiper.

Nos voyageurs, admirablement reçus et hébergés, passent la nuit sous ce toit patriarcal.

Le lendemain matin, réveillé un des premiers, je sortis de la maison et je cherchai à faire connaissance avec l'endroit où nous avions passé la nuit. Il faisait un temps froid, mais clair, et, à quelques lieues de nous, la ligne sombre des Montagnes Rocheuses se dessinait nettement sur un ciel bleu pâle. La maison de notre hôte était située un peu en dehors de la petite ville d'Ogden, au centre d'un grand verger. Dans ce même verger étaient semées d'autres maisons plus petites, dont les unes semblaient également des maisons d'habitation, les autres de simples dépendances. De Tautre côté d'un chemin assez large, je remarquai une maison basse et longue, environnée de bâtiments agricoles d'une certaine importance. Comme je regardais tout cela, en me demandant par qui toutes ces habitations pouvaient bien élro occupées, je vis sortir de la maison une des jeunes filles avec laquelle nous avions dîné la veille. Elle portail une robe de mérinos bleu et une large capeline blanche, sans doute pour préserver du soleil son teint des plus roses. Comme elle me souhaitait le bonjour au passage, je lui demandai, pour engager la conversation, où elle allait si matin :

— Je rentre chez moi, me répondit-elle, je ne demeure pas ici, mais dans cette grande maison de l'autre côté du chemin : c'est la maison de ma mère. Je suis venue passer la soirée hier chez ma demi-mère, parce que j'avais envie de voir mon frère et aussi parce que j'avais de l'ouvrage à

faire. C'est moi, ajouta-t-elle, qui suis chargée de tenir en état le linge et les robes de la famille. Comme nous sommes dix-sept, vous pensez qu'il y a de la besogne. Mes sœurs m'ont laissé cette tâche sur ma demande, parce que je trouvais le house work trop dur et que cela me fatiguait.

Tout cela dit avec beaucoup de gaieté et de Tair le plus satisfait du monde. J'aurais eu assez envie de poursuivre la conversation et de lui demander comment elle envisageait la perspective d'être un jour la troisième ou la quatrième femme de quelque mormon; mais nous fûmes interrompus par l'arrivée du chapelain et de notre jeune ami.

Bien d'autres pages seraient encore à citer, mais nous voulons laisser aux lecteurs le plaisir de les chercher dans le livre de M. d'Hausson ville. Que de gens superficiels, de ceux qui s'appellent gens du monde parce qu'ils ignorent absolument ce qui se passe dans le monde, que de critiques même prendraient ces vérités pour des plaisanteries et s'indigneraient contre le romancier ou le dramaturge qui les emploieraient dans son œuvre !

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