MICHELET
Ha Jeunesse. — 1884
« Je recommande à Dieu m,on âme reconnaissante, » Le doux homme de génie qui, en mourant, a dit ces belles paroles, ne doit pas être laissé aux mains des politiciens libres penseurs et autres qui essaient de le faire leur Michelet est avant tout, lui aussi, un homme de sincérité qui a puisé dans son cœur et qui appartient à tous ; passionné, ardent, il a dû se tromper quelquefois; toujours il a été de bonne foi. Sa veuve, avec un soin pieux et un rare tact, vient de réunir en un volume intitulé : Ma Jeunesse (chez Calmann Lévy) une suite de pages volantes qui étaient, pour ainsi dire, des préparations pour écrire ses mémoires ; tout le charme de Michelet s'y retrouve ; son enfance, son adolescence,.
sa jeunesse y sont racontées avec une grâce, une sincérité sans égales et je défie les plus passionnés de lire ce livre, sans être émus. Parmi les nombreux récits qui y fourmillent, je prends celui-ci, un peu au hasard :
À côté de la grande, chambre dans laquelle je dormais avec mon père, il y en avait une autre toute petite où je me réfugiais quand il avait à s^entrctenir avec les malades où les employés de la maison. La fenêtre de cette chambre s'ouvrait sur une cour plantée de quelques arbres. C'était là qu'on promenait les folles. Un jour que j'y étais au travail, j'entendis Vincent, un de leurs gardiens, dire sur le ton du commandement : « Venez ici, Thérèse, que je vous rase. »
Je m'approchai de la fenêtre et je vis sortir de son cabanon une belle fille d'environ vingt-cinq ans, qui n'avait pour tout vêtement que ses longs cheveux noirs. Elle s'avançait avec la timidité craintive d'un pauvre animal que menace un châtiment. Lorsqu'elle fut à portée, Vincent, en trois coups de ses grands ciseaux, l'exécuta. Quand la pauvre idiote sentit sa lourde chevelure tomber le long de son corps comme un manteau qui glisse et vous abandonne, lorsqu'elle se vit exposée toute nue sous la vive lumière du jour, l'instinct de la femme se réveilla; elle bondit, se réfugia à l'un des angles de la cour en jetant un cri de bête fauve. Vincent, avec une douceur ferme, cherchait à la calmer : « Allons, Thérèse, rentrez chez vous ; je vous rendrai vos habits si vous voulez être propre. » Avec des ménagements dont je lui savais gré, il la poussait vers son cabanon. Et pourtant, je restai indigné. C'était la première fois qu'un corps vivant de femme m'apparaissait dans un état de complète nudité : eh bien! je ne sentis s'éveiller en moi aucune curiosité indiscrète ; j'étais trop pris par la corn-
passion. Comment une pareille exécution élait-elle laissée aux soins d'un homme, fût-il même respectueux?
Le soir, j'en parlai à mon père dans une grande émotion. Il me dit qu'une femme ne serait ni crainte ni obéie.
La folie de Thérèse était la conséquence d'une faute. Séduite à seize ans et rendue mère; lâchement abandonnée en plein amour, en pleine confiance, sa raison n'avait pu résister. D'abord folle furieuse, elle était tombée, par degré, à cet état d'inconscience qui n'avait presque plus rien d'humain. « C'est l'éternelle histoire, ajouta mon père, en finissant son triste récit, — les unes en meurent de douleur, d'autres en perdent l'esprit, et je ne sais, vraiment, lequel est pire. »>
Mon père avait raison. Les plus à plaindre sont celles qui survivent. Le sort d'une autre folle, de la belle et tragique M™* Rigaud, que l'on tenait sous clef depuis dix ans, en était un saisissant exemple. Vive, fière, élégante, d'une figure noble et sévère qui exprimait une âme pure, pour son malheur elle chantait d'une belle voix passionnée, troublante, qui mordait au cœur. On voulait toujours l'entendre. Un duo lui tourna la tète; elle succomba à l'ivresse de son art plus qu'à la passion. Elle aimait son mari. Sur-le-champ elle alla se jeter à ses pieds, lui tout avouer. Elle exigeait de lui un châtiment, sinon elle allait se tuer. Lui, très bon, sentant bien qu'elle avait cédé à une surprise, ne voulait que pardonner. Dans ce cruel débat, elle se remit à chanter, elle était folle!... Il désirait la garder près de lui, la soigner lui-même, la guérir. Les médecins ayant jugé son mal incurable, il fallut bien leur céder, la jeter dans ce gouffre de 'douleur, — une maison d'aliénés, — d'où l'on ne sort guère.
Il venait presque tous les jours la voir; il lui jurait avec des larmes qu'elle avait assez expié, qu'elle était pure, innocente désormais. Hélas I elle ne l'entendait ni ne le comprenait plus... Un seul souvenir du passé hantait son esprit.
On renteodait la nuit, dans sa folie bruyante, chanter sans trêve, le fatal duo qui Tavait livrée. Je l'entrevoyais parfois, à travers les barreaux de sa fenêtre, c'était un spectre de maigreur, mais encore si troublante ! On n3 fit cesser ce délire qu'en Texierminant. On peut dire qu'elle sortit morte de sa cellule ; elle ne tarda pas effectivement à mourir.
Qu'ajouter à ces lignes pleines de sensibilité et de cœur qui préparent si bien à ces beaux livres qui sont intitulés : l'Amour et la Femme. On a pu sourire des naïvetés de Michelet, découvrant Tun et Tautre à Tâge où la plupart des hommes les ont tous deux oubliés ; je crois moi qu'il faut plutôt envier cet homme convaincu à qui la nature bienveillante avait réservé comme récompense la jeunesse pour la fin de sa vie.