‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 49 sur 62 · MADAME ADAM · texte numérisé non relu

MADAME ADAM

La Patrie hongroise. — 1884

La Patrie hongroise, par M"® Adam, a soulevé une assez vive polémique pour que nous n'ayons pas besoin de lui faire de préface ; M. Francis Magnard en a admirablement résumé l'esprit, les tendances, et je n'ai plus guère qu'à copier dans ce panorama quelques épisodes qui pourront donner une idée de l'ensemble du tableau.

Ce n'est pas seulement un livre d'impressions que celui de M""® Adam, et bien qu'on y rencontre de charmants récits, de poétiques et cependant fidèles descriptions des pays parcourus, on y trouve surtout une relation critique et philosophique des mœurs politiques et sociales de la Hongrie : involontairement on compare, en lisant les chapitres de

ce livre, ce pays au nôtre, ses institutions à nos institutions, son amour profond de la patrie à nos manifestations officielles, et Ton devient quelquefois rêveur.

Dans ]fiL partie consacrée au parlementarisme hongrois, je lis :

A la Chambre hongroise, il règne une confraternité charmante. Tous les députés se tutoient. Le médecin, Tavocat, l'agriculteur, qui arrivent à Peslh comme représentants, sont admis, du jour au lendemain, dans la meilleure société, qui serait fermée pour eux s^ils n^étaient pas députés. Ils tutoient les ministres. On peut entendre, de sa place, comme spectatrice, les phrases suivantes :

« Excellence, je te félicite de ton discours », ou : « J'ai voté contre toi. Excellence. »

Ce tutoiement, chose étrange, au lieu de produire le laisser-aller, de donner une allure triviale aux conversations, dans une réunion de députés, a quelque chose de fier, communique une impression de hauteur, car il ne correspond pas à la familiarité ou à Tintimilé : il est le privilège d'hommes qu'une situation fait égaux et pairs.

Après les discussions les plus orageuses, après les injures directes môme, lancées pubUquement à un adversaire politique, on voit deux députés s'aborder dans les couloirs en se serrant les mains; on les entend se dire : « Tu as été abominable, tu es dans le faux », et mille autres mots irrités, mais adoucis par ce lien du tutoiement, qui semble empêcher les brisures. Rarement un député en accuse un autre d'avoir été de mauvaise foi, phrase banale qu'on répète chez nous à cliaque séance avec un aimable sourire et un gracieux : <« Convenez-en! » L'injure serait mortelle à Pesth et devrait être lavée dans le sang. La vieille loyauté magyare a gardé toutes ses susceptibilités.

En lisant ce passage, j'entends d'ici quelques-uns de nos sénateurs et de nos députés s'écrier, dans ce langage qui a remplacé le langage du xviii* siècle, sans le faire oublier : « En v'ià-t-il qui font leur tête ! » Il est juste d'ajouter que les parlementaires hongrois eussent été bien étonnés s'ils avaient assisté à notre congrès de Versailles.

La créatrice de cette revue qui a pris le premier rang, la fondatrice de la Nouvelle Revue a eu le courage de dire nettement ce qu'elle pensait au parti républicain libre penseur.

Je me suis toujours alarmée de voir nier autour de moi deux mouvements : ceux du catholicisme libéral et du socialisme chrétien. Lorsque mon ami, M. Brisson, si résolu dans ses opinions autoritaires, me disait en riant : » La liberté, qu'est-ce que c'est que ça? » lorsque Gambetia, gaiement, répétait à notre entourage : a Cette femme est un danger public, elle fait de la propagande socialiste à une époque où il n'y a pas de question sociale, et où, par conséquent, on ne peut pas la résoudre ; c'est une agitatrice, nous Texilerons » ; je soufifrais de ces insouciances, je m'inquiétais de Thabilelé de nos adversaires se saisissant peu à à peu des forces que mon parti dédaignait. En même temps que la démocratie devient plus autoritaire, le catholicisme devient plus libéral, et, dans le même moment où les nouvelles couches sociales, nées du peuple, nient la question sociale, Taristocratic se fait socialiste.

La Révolution française n'a plus une seule formule idéale qui lui permette de faire du prosélytisme; inoccupée, elle tracasse l'Église. L'Église attaquée se défend et trouve une formule de prosélytisme pratique pour combattre la Révolution sur son propre terrain. Chose curieuse : au même

instant où le groupe dirigeant de la République retourne aux principes de gouvernement du passé, le groupe dirigeant des catholiques, dans toute TEurope, essaye de concilier le catholicisme avec les réformes, avec les institutions et le vocabulaire modernes.

Il n'en fallait pas davantage pour valoir à l'auteur des comptes rendus aigrelets qu'on a pu lire dans la presse soi-disant libérale, c'est-à-dire celle qui interdit tout droit d'examen et qui parque ceux qu'elle a domestiqués, dans des limites qu'ils ne doivent pas franchir.

Une remarque curieuse et une charmante anecdote :

Le clergé hongrois ressemble à notre clergé du xviii® siècle; les hauts dignitaires de l'Église vivent de la vie des grands seigneurs.

Une histoire très connue en Hongrie est celle d'un archevèque-primal passant sur le pont de Budapesth dans son carrosse de gala conduit à qualre chevaux. Un homme du peuple fait arrêter le carrosse, et, s'avançant à la portière, dit à l'archevêque : « Est-ce ainsi dans un pareil équipage que se promenait Jésus? il allait à pied.

— Mon ami, lui répond tranquillement le primat, Jésus était fils d'un pauvre charpentier, et moi je suis né prince Balthànyi, magnat hongrois! »

Il s'en faut de beaucoup que là-bas le paysan ait contre le seigneur la sotte jalousie que le nôtre ressent pour le simple bourgeois.

Il s'est créé, depuis quelques années, des fortunes indus-

trielles qui veulent lutter contre Pinfluence des nobles grands propriétaires. Mais la chose sera longtemps difficile. Dans ce pays agricole, le dernier mot reste toujours au grand propriétaire, et la preuve c'est que, même industriellement, chaque fois qu'une affaire se crée, quand tout est terminé, organisé, constitué, on se dit toujours : « Maintenant, il nous faut un comte. »

Les paysans ont pour leurs magnats un dévouement extraordinaire et une affection touchante. Je citerai deux traits entre mille qu'on m*a contés.

A Zsombolya, un propriétaire se vantait de la richesse de ses paysans. Il donnait des chiffres qui provoquaient Tincrédulité. « Je prouverai ce que j'avance », dit-il; et, faisant appeler le maire d'-un petit village, il lui parla ainsi devant ses amis : « Vous me voyez malheureux, et vous ne voudrez pas me laisser dans rembarras; il me faut 100,000 florins ce soir, apportez-les-moi. — Ce sera difficile, répondit le maire, cependant j'essaierai. » Quelques heures après, les paysans avaient trouvé l'argent.

Pour parler politique de temps en temps, M"® Adam n'en est pas moins femme jusqu'au bout des ongles, non seulement femme, mais ménagère aussi ; elle attaque la grande question des bonnes, des cuisinières !

La bonne grâce, la gaieté, la cordialité régnent, à la façon française, dans les familles hongroises. La femme, comme ménagère, y a une grande importance, le nombre des domestiques étant considérable dans chaque maison. La cuisine hongroise est beaucoup plus compliquée qae la cuisine française ; elle exige de longues préparations. Les pâtés et les gâteaux sont faits par )a cuisinière, qui D*a pas trop de k matinée pour les apprêts da dîner. Le pain est pétri à

la maison. Où, en France, un domestique suffit, il en faut trois ou quatre. Jamais les cuisinières, fussent-elles de quatrième ordre, ne consentent à faire les chambres ou à aller chercher de Peau. La fierté nationale aidant, les rapports entre les maîtres et serviteurs sont fort courtois. A la moindre exigence, les domestiques demandent leur compte, certains de trouver chez leurs parents Taisance qu'ont tous les petits propriétaires.

Ici dans le beau monde on donne un certificat des plus désobligeants, et dans le vilain on va en justice de paix.

Je passe sur bien des chapitres intéressants. M""* Adam a vu tous les grands représentants par l'esprit, le talent de ce curieux pays ; son entrevue avec Kossuth est des plus curieuses. Bien que le monde politique Vait beaucoup attirée, elle a pu étudier aussi la vie bourgeoise, les mœurs, les coutumes des grands seigneurs ; il y a là une source de précieux renseignements. En feuilletant le volume je trouve, à la suite du récit d'une réception officielle, cette page consacrée à cette danse charmante, le csàrdàs, que nous ne connaissons guère que par les airs que nous ont joués ici les tziganes.

Après le banquet, le bal. Je vais donc voir enfin danser le csàrdàs. J'en ai rimpalience. Dès les premières mesures, au premier tour des danseurs, à un certain battement de mes tempes que la valse me donne, je sens que je vais aimer passionnément cette danse étrange. 11 y a des variations infinies dans les pas, dans les figures du csàrdàs ; seul un rythme pressé ramène toutes les allures particulières à

un mouvement d'ensemble. Le piétinement du csàrdàs rappelle le bruit d^un régiment de hussards en marche. Les couples sont très près des tziganes, le plus près possible. On va et vient, on balance sur un petit espace : le cavalier, face à face avec sa danseuse, ne la quitte que pour tourner autour d'elle. Souvent il élève les bras, comme un oiseau de proie ouvre les ailes, et il plane jusqu'au moment où il saisit la douce colombe. Parfois il se penche et semble regarder si quelqu'un ne vient pas lui ravir sa conquête. Parfois aussi il salue un être imaginaire, comme pour le remercier d'une faveur, et il prend aussitôt à deux mains, les bras tendus, la taille de sa captive. Aux coquetteries des danseuses, qui s'éloignent ou se rapprochent, les cavaliers répondent par des battements, des passe-pieds toujours imprévus.

Un csàrdàs dure quelquefois deux heures, sans que danseurs ou tziganes s'arrêtent. Les spectateurs eux-mêmes, enivrés, accompagnent le csàrdàs avec des cris sauvages, qu'on a envie de répéter et qui rendent fous.

— Si nous essayions? me demanda le baron Podmaniczky.

— Comment voulez-vous que je sache danser le csàrdàs ? Il se balance devant moi, j'écoute le rythme endiablé; les

cris redoublent : je valse, et l'on croit que je danse le csàrdàs !

On voit, en parcourant ces extraits, que Tauteur a su varier son champ d'explorations et qu'en peu de temps elle a su beaucoup observer, non seulement en femme perspicace, mais aussi en patriote sincèrement éprise de la France et qui voudrait bien la voir faire son profit des bonnes choses qui sont au delà de ses frontières.

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