‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 51 sur 62 · AUGUSTE VITU · texte numérisé non relu

AUGUSTE VITU

Les Mille et une Nuits du théâtre. — 1884

C'est un peu un livre d'histoire, un peu aussi un livre de mémoires contemporains que celui que M. Auguste Vitu vient de publier chez Ollendorff sous le titre* des Mille et une Nuits du théâtre. Ce volume, aussi amusant qu'un roman, fait passer en revue au lecteur une série d'articles d'autant plus intéressants que les pièces qu'ils racontent et critiquent sont plus oubliées aujourd'hui. L'autorité de M. Auguste Vitu, de qui M. Weiss disait justement qu'il avait créé un genre dans un genre, donne à chacun de ces articles, je devrais dire à chacune de ces études, un intérêt particulier.

Le mot étude n'est pas exagéré ; on est en effet étonné en pensant que toutes ces soirées ont été

écrites d'abondance au sortir d'une représentation, et que la forme en est aussi châtiée, les idées aussi précises, aussi justes que si M. Vitu avait eu le temps de la méditation. C'est qu'il faut bien le reconnaître, ces « voltigeurs de la plume » ne peuvent se permettre d'écrire avec cette netteté, cette rapidité que parce qu'ils ont ce qu'on appelle un fond, et que de telles improvisations ne sont permises qu'à des écrivains véritablement instruits de toutes choses. C'est ainsi que sous ces études très vibrantes sur la Princesse Georges^ Ruy BlaSy Marion Delormey on sent percer une rare érudition, et qu'on est tout étonné d'y rencontrer, notamment pour cette dernière pièce, des documents absolument nouveaux.

Voici d'ailleurs la préface de M. Auguste Vitu, qui expliquera mieux que je ne saurais le faire, la genèse de son livre :

Chacune des pièces de théâtre, racontées et discutées dans le présent recueil, représente pour son auteur autant de nuits de travail sous le gaz de l'imprimerie. C'est ainsi qu'il en a passé plus de mille en treize années, à partir du jour où le regretté fondateur du Figaro^ M. de Villemessant, lui mit en main la plume du critique.

Des amis bienveillants ont pensé que la réunion en volumes de ces feuilles improvisées présenterait, par la spontanéité et la continuité des impressions quotidiennes, une sorte de panorama photographié de notre littérature dramatique, à partir du jour où Paris reprit possession de lui-même au lendemain de la Commune, et que le public

m. LA BATAILLE LITTERAIRE

connaisseur y trouverait quelque utilité pour ses études^ peut-être môme quelque plaisir.

Je ne me suis laissé persuader qu^à la longue, non sans beaucoup d'hésitations et de scrupules. Mais, une fois ma résolution arrêtée sur le fait même de la publication qu^on me pressait d'entreprendre, j'avoue que je n'ai pris dans Texéculion d'autre conseil que de moi -môme.

Les uns voulaient que je distribuasse mes comptes rendus soit par ordre de théâtres, soit par catégorie d'œuvres ou d'acteurs ; ce qui aurait donné, par exemple, ou une série d'articles sur la Comédie-Française, ou une série d'études sur la tragédie, ou une monographie de l'œuvre do Corneille, de Molière, de Racine, de Victor Hugo, etc. De toutes les suggestions imaginables, je n'en ai repoussé aucune avec plus d'énergie. En imitant la méthode et les classifications d'un cours de littérature, j'aurais pris la responsabilité d'une entreprise qui n'avait pas été la mienne, et je me serais fait taxer de mal remplir un plan que je ne m'étais point tracé.

D'autres auraient supprimé sans pitié toutes les menues appréciations, les légers intermèdes consacrés aux petits ouvrages et aux petits théâtres. Mais n'était-ce pas exclure volontairement l'élément de variété et de diversité qui peut rendre la lecture d'un livre comme celui-ci facile et attrayante ? En même temps auraient disparu une foule de détails curieux, parfois même importants, de l'histoire théâtrale. Telle pièce, par exemple, qui ne laissa pas de trace, servit de début à tel acteur ou telle actrice devenus célèbres depuis ce temps-lâ. Parfois môme l'œuvre imparfaite ou bafouée renfermait un embryon qui, fécondé par des soins plus habiles, a pris et gardé sa place au soleil de la rampe.

Beaucoup plus sérieux est le scrupule qui m'a longtemps tourmenté et qui ne me laisse pas encore absolument tran-^

quille. J'ai la certitude d'avoir été toujours, d'être demeuré un juge intègre et sincère. Il ne se peut donc que je n'aie pas exprimé, en mainte occasion, des jugements exempts de malveillance^ je l'affirme, mais non de sévérité. Les plus grands et les meilleurs de mes contemporains, qui avaient le droit de s'en plaindre, m'ont fait la grâce et l'honneur de me les pardonner. Ne vais-je pas soumettre à une nouvelle épreuve leur clémente et amicale magnanimité ? Voilà réellement le seul obstacle devant lequel je pusse reculer. Mais, en lisant cette longue série d'appréciations qui se complètent, s'expliquent et s'éclairent Tune par l'autre, je n'en trouve aucune que je doive regretter d'avoir écri»e à son heure. Que si le cas se fût présenté, ou bien ^aurais supprimé le passage injuste, et par conséquent coupable, ou bien j'en aurais fait amende honorable en public, fièrement et lovalement.

Je m'assure, au contraire, que les écrivains illustres ou considérables que j*ai le plus longuement et le plus vigoureusement discutés en raison directe de leur valeur intel-. lectuelle et de leur force de résistance, sont ceux-là mêmes que j'ai admirés et loués aussi avec le plus de conviction et de chaleur d'âme, ceux que je me suis fait un devoir de défendre, aux jours de tempête, contre les injustices, les préventions, les résistances peu éclairées, qui assaillent parfois les ouvrages les plus rares comme les plus solides renommées.

Gela dit, je m'abandonne, sans plus de phrases, à mon nouveau lecteur, celui du livre. Puisse-l-ilm'accueillir aussi favorablement que celui du journal I Je me présente à lui sous le couvert d'une puissante, imposante et radieuse escorte. La sultane Scheherazade de mes Mille et une Nuits s'appelle légion. Le critique s'efface pour laisser la parole aux inventeurs et aux conteurs, aux poètes tragiques et comiques, aux dramaturges et aux vaudevillistes aussi, dont

j*ai fidèlement analysé les conceptions sublimes ou folles, terribles ou fantasques, touchantes ou bouffonnes. Paraissez^ Eschyle, Sophocle, Euripide, Sénèque, Térence et Plaute, Shakespeare et Victor Hugo, Corneille, Molière, Racine, Voltaire, Rcgnard, Le Sage et Marivaux, Alfred de Vigny, Alfred de Musset, les deux Dumas, Emile Augier, Théodore Barrière, Henry Murger, Victorien Sardou, Théodore de Banville, Auguste Vacquerie, Paul Meurice, Octave Feuillet, d'Ennery, Labiche, Henri Meilhac, Ludovic Halévy, Gondinet, Albert Millaud, François Coppée, Philippe Oille, Catulle Mendès, et tout ce que la France a produit de vaillant I Vous êtes mon inépuisable Scheherazade, et vous séduirez sans peine ce Schariar intelligent et débonnaire, qui s^appelle le Public.

Auguste Vitu.

13 octobre 1884.

Je m'arrête en faisant remarquer à mes lecteurs que toutes ces études ont été reproduites telles qu'elles avaient été écrites et sans qu'un mot y fût •changé ; on n'y trouvera donc pas de ces prophéties faites après coup, comme il arrive trop souvent dans les ouvrages de ce genre.

Ce tome n'est que le premier d'une série ; il y est rendu compte d'une centaine de pièces ; les autres volumes contiendront donc la véritable histoire critique du théâtre de France, depuis 1870.

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