‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 52 sur 62 · JULES SIMON · texte numérisé non relu

JULES SIMON

Une Académie sous le Directoire. — 1884

Le livre de M. Jules Simon : Une Académie sous le Directoire, qui vient de paraître chez Calmann Lévy, est l'œuvre d'un esprit délicat, d'un observateur sans passion, qui a su retrouver par l'étude, dans le tumulte, les décombres d'un monde qui s'engloutissait et d'un autre qui montait à la lumière, la vérité sur des détails qui permettent de reconstituer un ensemble. En effet, les révolutions qui se sont produites à l'Académie reflètent assez bien ce qui se passait au dehors, et dans ces contractions, ces petites querelles intimes, on retrouve, en les grossissant, les mouvements, les tumultes, qui bouleversaient alors la France entière. M. Jules Simon a trouvé l'occasion trop belle pour ne pas nous donner

quelques portraits des membres des diverses Académies à cette époque, et il y a dans ce livre des silhouettes qui valent des dessins de maîtres. L'esprit n'y manque pas, on le pense bien, et c'est l'ensemble de ces choses sérieuses, dites sans prétention, qui fait le charme du livre.

Je trouve dès le commencement cette juste observation :

L'Académie française avait eu de tout temps de nombreux ennemis, et elle en aura toujours, comme toutes les académies ; c'est tout simple. Les écrivains se divisent en deux classes : ceux qui désirent un fauteuil, ceux qui désespèrent de To bleuir ou se vengent de ne pas l'avoir obtenu.

Et plus loin :

Les omissions, quoi qu'on en dise, sont très rares ; elles sont presque toujours explicables. Ce n'est pas à l'Académie, ce n'est pas môme au roi, c'est à Tesprit du temps qu'il faut imputer celle de Molière. Ceux qui, en 1790, faisaient grand bruit «le la non élection de Jean-Jacques Rousseau, oubliaient ou feignaient d'oublier que l'Académie ne peut ouvrir ses portos qu'à ceux qui viennent y frapper. Personne ne peut savoir comment Rousseau aurait répondu à une élection ; ou plutôt, on le sait : il aurait été ravi d'être élu, et ravi d'avoir l'occasion de refuser, et d'écrire, pour refuser, une lettre remplie do belles invectives. Bref, l'Académie française, et toutes les Académies avec elle, étaient en discrédit ; et tous les reproches qu'on jugeait à propos de leur adresser étaient colportés avec empressement. Ils n'avaient pas besoin d'être vraisemblables.

Le chapitre consacré au costume mériterait d*être cité entièrement.

On s'imagine à tort que les costumes sont d'origine et de complexion monarchique ; la République, au moins chez nous, s'en accommode fort bien ; elle se borne à les modifier quand elle le peut, et à remplacer les broderies par des plumets., Un des derniers décrets de la Convention est consacré à la description des costumes qui furent inaugurés en même temps que la Constitution de 1 an III, Chénier en fut le rapporteur. Tout y était, depuis le directeur jusqu'au commissaire de police; on n'avait oublié que l'Insiilut. Getlo lacune ne fut comblée que cinq ans après. Le costume de rinslitut date de Tan IX ; c'est le premier et le seul costume officiel que les Académies aient jamais eu. A le voir revêtu, comme aujourd'hui dans les occasions les plus solennelles par trois membres sur plus de deux cents, on dirait qu'on en rougit. C'est une situation presque ridicule. Il faut le porter ou le supprimer.

M. Mignet raconte qu'il ne fut pas peu surpris, en 1833, de voir entrer dans son cabinet, où il était seul à travailler, un vieillard de grande mine portant un costume d'acalémicien un peu fané sans doute, un peu suranné, puisqu'il datait au moins de 1814, et très probablement 1800. C'était Lakanal, qui revenait en France après vingt ans d'exil tout exprès pour reprendre son ^è^e à l'Académie, et dont les manières n'avaient pas plus changé que le cœur.

Le vent de sottise théâtrale et mélodramatique qui soufflait sur la France ne manqua pas de pénétrer dans les Académies :

Le sernoent de haine à la royauté était, pendant la Révolution, une formalité qu'on exigeait de tout le monde, d*ua

membre de rinstitutoudu curé de la paroisse^ quand il y avait UQ curé. On vous chargeait d'étudier Tbisloire ancienne, ou Tcpigraphie, ou la chimie ; mais avant tout, il fallait prêter serment de haine à la royaulé ; c'était rentrée en matière indispensable, et Ton ne pouvait être fonctionnaire ou savant qu'à cette condition.

Voilà ce qui pouvait s'appeler le règne de la liberté de conscience; il est juste d'ajouter que la plupart de ces « jureurs » et de ces régicides retrouvaient, quelques années après, le même geste, le même mouvement, la même conviction pour prêter serment à l'Empereur comme académiciens, comme sénateurs, comme ce qu'il plaisait à Sa Majesté.

Quelques-uns cependant résistèrent. On les retrouve pour la plupart, un peu plus tard, prêtant serment de fidélité à Louis XVIII et émargeant partout où on leur entrebâillait le tiroir d'une caisse. Heureusement que ces horribles choses-là ne se voient plus maintenant ! !

Je trouve ce charmant portrait de Garât, le ministre girondin :

Garât n'était qu'un virtuose. Il exerçait sa faconde sur tous les sujets avec autant de légèreté que d*éclat. Il était plutôt professeur qu'orateur, plutôt journaliste qu'écrivain ; il a touché à tout, sans laisser de trace nulle part. Il n'est rien ou presque rien pour la postérité, après avoir fait un bruit continuel pendant sa vie. Au fond, il adoptait les prin* cipes de CiOndillac, en y mêlant quelques idées vagues de spiritualisme à la Jean-Jacques ; en politique, il avait des inspirations généreuses, il aimait la paix, il la souhaitait

pour son pays, mais il achetait la sienne par les concessions les plus humiliantes et les plus funestes. C'était un de ces hommes qui sont toujours de bonne foi au moment où ils parlent, et qui traversent toutes les opinions et tous les partis, en s'apercevant à peine de leur propre mobilité. Ce qui leur manque, c'est le caractère, aussi nécessaire pour récrivain et le penseur que pour Phomme privé et le citoyen. Garât a été membre de nos grandes assemblées ; il a parlé, en quelque sorte, dans toutes les tribunes : il a été admis dans toute Tintimilé des chefs de la Révolution, dans celle de Bonaparte, premier consul et empereur. Il était ministre en 1793. C'est lui qui a lu à Louis XVI son arrêt de mort. Il a publiquement déclaré qu'il approuvait la condamnation ; il est certain qu^il en a été consterné ; il paraît établi qu'il s'était efiforcé de Tempécher; personne n'a parlé de Louis XVI avec plus d'émotion et d'admiration. 11 avait combattu le 18 brumaire, sans toutefois s'exposer outre mesure ; et il en écrivait Fapologie, par ordre, dès le lendemain. Quand Bonaparte n'était encore que le vainqueur de l'Italie, il avait prononcé sur lui cet oi*acle : • C'est un philosophe qui, par hasard, s'est vu obligé de commander une armée et de livrer quelques batailles. » Garât ne livrait jamais de batailles d'aucun genre ; il était à peine philosophe, quoiqu'il fût professeur de philosophie.

On pourrait dire de lui comme de son neveu le chanteur, qu'il ne fît jamais que des roulades. C'est peut-être le seul homme qui ait été mêlé aux scènes les plus afifrcuses de la Révolution, qui y ait joué, au moins officiellement, un grand rôle, et dont on ait pu dire en fin de compte : « C'était un bon homme. »

Boir homme si ron veut, mais je me défierais toujours d'un bon homme qui lit aussi lestement leur arrêt de mort aux gens pour qui il professe del'admim. 17

ration. L'émotion de Garât, pour Louis XVI, n'était bonne à manifester qu'en ne lisant pas l'arrêt; je crains pour lui qu'il ne l'ait exprimée trop tard et alors qu'il lui était utile de la montrer.

Bien d'autres pages intéressantes dans ce livre élégamment écrit, et dans lequel on retrouve dans toute leur vivacité les qualités maîtresses de M. Jules Simon.

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