GEORGE SAND
Correspondance. — 1884
Pendant qu'à La Châtre on a inauguré le beau marbre d*Aimé Millet, représentant cette femme, le plus grand écrivain féminin que la France ait jamais eu, n'en déplaise à la mémoire de M"^° de Sévigné, parait chez Calmann Lévy le dernier volume de cette correspondance intime qui nous fait connaître M"^® Sand comme si nous avions vécu de sa vie intime ; ses expansions de femme, de mère, d'amie, d'artiste, vivifient de leur chaleur ces deux volumes, qui ont leur place marquée dans notre littérature ; leur abandon, l'honnêteté, la sincérité des idées, en font un document des plus curieux; c'est M"*® Sand chez elle, à Nohant, avec ses vieux intimes, écrivant à Flaubert : « J'embrasse les deux
gros diamants qui t'ornent la trompette^ » et parlant en pleurant, deux lignes plus bas, sur les événements politiques qui déchirent la patrie, des pages d'une élévation qui ne le cèdent à aucun de nos maîtres ; c'est M"** Sand artiste, préoccupée de ses pièces, de ses romans, des productions de ses amis, de leur santé, et envisageant sa mort prochaine avec la sérénité du génie qui sent qu'il doit renaître. Je ne puis résister au plaisir de citer dès maintenant la lettre charmante dont je viens de parler. Elle est datée de Nohant, et relative à la préface que l'auteur de Madame Bovary avait faite à l'éditeur des œuvres de L. Bouilhet :
Ta préface est splendide et le livre est divin I
Tiens ! j'ai fait un vers sans le savoir ; Dieu me le pardonne. Oui, tu as raison, il n^était pas de second ordre, celui-là, et les ordres ne se décrètent pas, surtout dans un iemps où la critique défait tout et ne fait rien. Tout ton cœur est dans ce simple et discret récit de sa vie. Je vois bien à présent pourquoi il est mort si jeune ; il est mort d*avoir trop vécu par Tesprit. Je t'en prie, ne t'absorbe pas tant dans la littérature et dans Térudition. Change de place, agite-toi, aie des maîtresses ou des femmes, comme tu voudras, et pendant ces phases, ne travaille pas, car il ne faut pas brûler la chandelle par les deux bouts, mais il faut changer le bout qu'on allume.
A mon vieux âge, je me précipite encore dans des torrents de farniente; les amusements les plus enfantins, les plus bétes, me suffisent, à moi, et je reviens plus lucide de mes accès d'imbécillité.
C*esl une grande perte pour l'art que cette mort prématurée.
Dans dix ans, il n'y aura plus un seul poète.
Ta préface est belle et bonne . Il y a des pages qui sont des modèles, et il est bien vrai que le bourgeois lira ça en n*y trouvant rien de remarquable.
Ah! si on n* avait pas le petit sanctuaire, la pagodine intérieure, où, sans rien dire à personne, on se réfugie pour contempler et rêver le beau et le vrai, il faudrait dire : o A quoi bon? »
J'embrasse les deux gros diamants qui t'ornent la trompette.
La partie la plus importante du livre est cependant celle qui contient la correspondance relative à la guerre de 1870 et à la Commune. On ne peut se défendre de pitié en voyant par quelles terribles alternatives a passé cette pauvre femme- éprise de liberté et constatant malgré elle que, lorsqu'il est question de liberté en France, il ne s'agit jamais que de celle de ceux qui gouvernent.
Dans une lettre du 24 janvier 1871, je lis, par exemple :
Lundi. — Pas de nouvelles. Le numéro du Moniteur^ organe de Gambelta, ne publie pas encore la dépèche d'hier. Peut-être ne l'avait-on pas reçue au moment où le journal a paru. Mais il nous prépare, depuis quelques jours, à blâmer tout effort de conciliation. Il a un ton dépité, et je crains une division marquée entre le gouvernement de Paris et la Délégation, c'est-à-dire entre Jules Favre et Gambetta. Les créatures de ce dernier ont dit, sur tous les tons, que la reddition de Paris n'engagerait pas la France. Mais
on a l'impudeur de nous dire que la guerre ne fait que commencer sérieusement. C'est donc pour s*amuser qu'on a fait périr, depuis trois mois, tant de pauvres enfants, par le froid, la misère, la faim, le manque dMiabits, les campements impossibles, les maladies, le manque de tout, le recrutement des infirmes opéré cruellement et stupidement, l'incurie des chefs, l'incapacité des généraux; oui, c'était un essai, la part du feu. En trois mois, on n'a rien su faire que de la dépense inutile, dépense d'hommes et de ressources. On est indigné en lisant, depuis deux jours, les décrets que l'on daigne prendre à la dernière heure, pour réprimer des abus que toute la France signalait avec indignation, sans que le Dictateur fît autre chose que de promener en tous lieux sa parole bouffie et glacée ! Ah ! ce malheureux fanfaron a tué la République î
Les lettres au prince Napoléon sont des chefsd'œuvre de clairvoyance et d'affection ; elle a en lui une confiance d'enfant, une terreur profonde de son nom ; elle cherche, elle qui a dit avec effroi : — « Mon Dieu, si la République n'était qu'un parti! », elle cherche où peut être le sauveur de la patrie, sous quelle étiquette politique il se cache :
Je crois les d'Orléans trop prudents pour prendre la place, elle n'est pas bonne ! elle restera peut-être longtemps vacante, parce que personne s'en voudra. Qui sait si, pendant ces tâtonnements de la République malade d'aujourd'hui, la République saine et vivante n'éclora pas? c'est celle que je rêve, et ce que je rêve pour vous, c'est d'y entendre votre voix s'élever librement pour le triomphe des idées vraies.
Plus loin, s'adressant aux hommes du 4 Sep-
tembre, s^^i^jçapressés à se partager les dépouilles de l'Empire, et parlant de la Commune, dont l'insurrection vient de s'installer à Paris :
Vous voilà dépassés par un parti qui voit encore moins clair et qui croit dominer au moins Paris.
Pauvre peuple 1 il commettra des excès, des crimes ; mais quelles vengeances vont l'écraser ! Mon Dieu, mon Dieu ! soyez fermes et patients, lâchez de le ramener (ce parti 1).
En province, on croit qu'il est vendu à la Prusse ; c'est tout ce qu'il retirera de ses triomphes dans la rue. Il donne tous les prétextes possibles à la réaction I Et les Prussiens 1 Ils vont peut-être terminer la lutte. Quelle honte après tant de gloire 1
Cette Commune est devenue l'inquiétude de sa vie ; elle écrit plus loin (le 28 avril) à Flaubert :
Pour moi, l'ignoble expérience que Paris essaye ou subit ne prouve rien contre les lois de Péternelle progression des hommes et des choses, et, si j*ai quelques principes acquis dans l'esprit, bons ou mauvais, ils n'en sont ni ébranlés ni modifiés. Il y a longtemps que j'ai accepté la patience comme on accepte le temps qu'il fait, la durée de l'hiver, la vieillesse, Tinsuccès sous toutes ses formes. Mais je crois que les gens de parti (sincères) doivent changer leurs formules ou s'apercevoir peut-être du vide de toute formule à priori
Ce n'est pas là ce qui me rend triste. Quand un arbre est mort, il faut en planter deux autres. Mon chagrin vient d'une pure faiblesse de cœur que je ne sais pas vaincre. Je ne peux pas m'endormir sur la souffrance *et même sur
rignominie des autres; je plains ceux qui font le mal; tout en reconnaissant qu^ils ne sont pas intéressants du tout, leur état moral me navre. On plaint un oisillon tombé du nid ; comment ne pas plaindre une masse de consciences tombées dans la bouc ? On souffrait moins pendant le siège par les Prussiens. On aimait Paris malheureux malgré lui, on le plaint d'autant plus aujourd'hui qu^on ne peut plus Taimcr. Ceux qui n^aiment jamais se payent de le haïr mortellement? Il ne faut peut-être rien répondre I Le mépris de la France est peut-être le châtiment nécessaire ?
La correspondance avec Alexandre Dumas fils n'est pas moins intéressante ; la partie relative à la lettre de Junius est absolument charmante ; à la fin d'une lettre (du 8 juin 1871), je trouve ces lignes curieuses qui ont été inspirées par un discours de Victor Hugo :
Quelle belle occasion Hugo a perdue de se taire ! Les chercheurs de popularité, qui n'ont jamais aimé le peuple que pour avoir des ovations ou des votes, n^ont pas le courage de lui dire : » Aujourd'hui, mon bon ami, tu es infect I » En ce moment, on jugera de la sincérité des républicains par leur blâme plus ou moins ferme de ces atrocités.
Mais que devient mon ami Paul Meurice? Je ne sais ce qu'a fait et dit le Rappel, nous ne le recevons plus depuis le siège ; mais Meurice est un homme doux, aimant «i humain ; il est impossible qu*il ait des torts graves ; ne serait-il pas bien à vous de vous occuper de lui ?
Non pas que M"^® Sand n'aime et n'admire Victor Hugo; qu'on en juge plutôt par cette autre lettre adressée à Flaubert :
Pauvre cher Ami,
Je f aime d'autant plus que tu deviens plus malheureux. Comme tu te tourmentes et comme tu t'affectes de la vie 1 car tout ce dont tu te plains, c'est la vie, elle n'a jamais été meilleure pour personne et dans aucun temps. On la sent plus ou moins, on la comprend plus ou moins, on en souffre donc plus ou moins, et plus on est en avant de l'époque où l'on vit, plus on souffre. Nous passons comme des ombres sur un fond de nuages que le soleil perce à peine et rarement, et nous crions sans cesse après ce soleil, qui n'en peut mais. C'est à nous de déblayer nos nuages.
Tu aimes trop la littérature ; elle te tuera et tu ne tueras pas la bêtise humaine. Pauvre chère bêtise, que je ne hais pas, moi, et que je regarde avec des yeux maternels; car c'est une enfance, et toute enfance est sacrée. Quelle haine tu lui as vouée ! quelle guerre tu lui fais !
Tu as trop de savoir et d'intelligence, lu oublies qu'il y a quelque chose au-dessus de l'art : à savoir, la sagesse, dont l'art à son apogée n'est jamais que l'expression. La sagesse comprend tout : le beau, le vrai, le bien, l'enthousiasme, par conséquent. Elle nous apprend à voir hors de nous quelque chose de plus élevé que ce qui est en nous, et à nous l'assimiler peu à peu par la contemplation et l'admiration.
Mais je ne réussirai môme pas à te faire comprendre comment j'envisage et saisis le bonheur, c'est-à-dire l'acceptation de la vie quelle qu'elle soit ! Il y a une personne qui pourrait te modifier et te sauver, c'est le père Hugo ; car il a un côté par lequel il est grand philosophe, tout en étant le grand artiste qu'il te faut et que je ne suis pas. Il faut le voir souvent. Je crois qu'il te calmera : moi, je n'ai plus assez d'orage en moi pour que tu me comprennes. Lui, je crois qu'il a gardé son foudre et qu'il a tout de même acquis la douceur et la mansuétude de la vieillesse.
Yois-Ie souvent et conte-lui tes peines , qui sont grosses, je le vois bien, et qui tournent trop au spleen. Tu penses trop aux morts, tu les crois trop arrivés au repos. Us n'en ont point. Ils sont comme nous, ils cherchent. Us travaillent  chercher.
Tout mon monde va bien et t^embrasse. Moi, je ne guéris pas ; mais j'espère, guérie ou non, marcher encore pour élever mes petites-filles et pour t'aimer tant qu'il me restera un souffle.
Je m'arrête, et à regret. Avant de terminer, je coupe ces quelques lignes dans Tune de ses dernières lettres à Flaubert :
C'est aujourd'hui que je veux t'écrire. Soixante-huit ans. Santé parfaite, malgré la coqueluche, qui me laisse dormir depuis que je la plonge tous les jours dans un petit torrent furibond, froid comme glace. Cela bouillonne dans les pierres, les fleurs, les grandes herbes sous un ombrage délicieux. C'est une baignoire idéale,
.Nous avons eu des orages terribles ; le tonnerre est tombé dans notre jardin, et noire ruisseau (ï Indre est devenu un gave des Pyrénées : ce n*est pas désagréable. Quel été splendide I Les graminées ont sept pieds de haut, les blés sont des nappes de fleurs. Le paysan trouve qu'il y en a trop ; mais je le laisse dire, c'est si beau ! Je vais à la rivière à pied, je me mets toute bouillante dans Peau glacée. Le médecin trouve que c'est fou ; je le laisse dire aussi ; je me guéris, pendant que ses malades se soignent et crèvent. Je suis de la nature de Therbe des champs : de Teau et du soleil, voilà tout ce qu'il me faut.
Ces quelques pages prises au hasard ne sont-elles
pas étonnantes de grandeur, de charme et de philosophie; à elles seules elles suffiraient, je crois, pour assurer à M"® Sand la grande place qu'elle tiendra toujours à la tête des gloires littéraires du XIX® siècle.