‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 54 sur 62 · EMILE DESCHANEL · texte numérisé non relu

EMILE DESCHANEL

Le Romantisme des classiques. — 1885

On sait que sous ce titre : îc Romantisme des classiques f M. Emile Deschanel publie en volumes une partie de son cours du Collège de France.

Les trois premiers volumes, consacrés à Corneille, Rotrou, Racine et Molière, contenaient, par-dessus le marché, à propos du Festin de Pierre, Thistoire des Don Juan de tous les pays.

Le tome quatrième, qui a paru cette semaine chez Calmann Lévy, a pour sujet La Rochefoucauld, Pascal, Bossuet, étudiés à la moderne, sans flafla oratoire. Sur un fonds d'études très solides, la forme est mondaine. M. Deschanel rajeunit ce sujet ancien par des rapprochements nouveaux. On voit là, par exemple, comment ce Schopenhauer, si

surfait depuis quelque temps, ne sait que démarquer et alourdir, pour se les approprier, les idées et maximes qu'il prend à La Rochefoucauld, à Chamfort, à Helvetius, au Père Balthazar Gracian, ou simplement à Alphonse Karr.

Pascal, à son tour, est analysé physiologiquement et psychologiquement tout ensemble : seule manière de faire comprendre à fond ce génie étrange, confinant à la folie, avec son style emporté, maladif, qui ne craint pas de choquer rudement ceux qu'il veut réveiller de leur indifférence léthargique, entremêlant de trivialités inouïes son mysticisme passionné.

Quant à Bossuet, si peu lu depuis qu'on a été forcé de l'apprendre par cœur au lycée, je conseille aux gens du monde qui aiment la franchise du style de lire cette curieuse étude où l'on saisit sur le vif comment cet orateur à la fois évangélique et populaire est un des pères du romantisme français, en même temps que le dernier Père de l'Église. Ici encore on prend sur le fait le mélange prodigieux du grandiose et du familier ; on voit la reine d'Angleterre, fille de notre Henri IV, comparée à une boulangère, et Dieu lui-même à un cocher d'hippodrome.

On s'étonnait parfois des trivialités du P. Lacordaire dans la chaire de Notre-Dame de Paris ; mais je vous demande si le P. Lacordaire a osé jamais rien qui approche de cette peinture que fait Bossuet

des outrages subis par Jésus-Christ durant sa Passion, en victime volontaire et résignée.

<i On le veut baiser, et il donne les lèvres ; on le veut lier, il présente les mains ; on le veut souffleter, il tend les jones ; frapper à coups de bâton, il tend le dos... On l'abandonne aux valets et aux soldats, et il s^abandonne encore plus luimême. Cette face autrefois si majestueuse, qui ravissait en admiration le ciel et la terre, il la présente droite et immobile aux crachats de cette canaille... « Venez, venez, camarades, » dit cette soldatesque insolente, « voilà ce fou dans le corps de garde qui s'imagine être roi des Juifs ; il faut lui mettre une couronne d^épines I » Il la reçoit ; elle ne tient p2LS assez ; il faut l'enfoncer à coups de bâton ; c frappez, voilà la tête. »

M. Deschanel n'a donc point tort de prétendre que Bossuet, Pascal et Victor Hugo sont les trois plus grands romantiques de France.

Bref, on trouvera dans chacun de ces quatre volumes, qui se divisent séparément en trois séries distinctes, toute notre grande littérature classique, mise au point des lecteurs de notre temps.

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