‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 55 sur 62 · HENRI ROCHEFORT · texte numérisé non relu

HENRI ROCHEFORT

La Grande Bohème. — 1885

La Grande Bohème ; sous ce titre, l'éditeur Havard vient de réunir un grand nombre d'articles de Rochefort, qui ne datent pas de moins que de 1866. J'avoue qu'avant de couper ce livre j'ai eu l'impression qu'on éprouve quand on ouvre un herbier. Je craignais de voir séchées, décolorées, les fleurs de cet étonnant écrivain, qui n'avait certes pas besoin de la politique pour prendre rang parmi les représentants de l'esprit français. Eh bien I il n'en est rien, et les impressions d'autrefois, on les retrouve aussi vives, aussi saisissantes aujourd'hui; lisez plutôt ce commencement d'un chapitre intitulé: Jeunes Fiancées pour forçats :

On annonce le départ poar Cayenne de vingt-huit jeunes

fillos bien constituées, tirées de la maison centrale de Glermont (Oise). Quelqacs-unes sont particnlièrement belles. On se propose de les unir aux forçats qui se seront fait remarquer par leur bonne conduite.

Cette note est un poème épique. Taarais pensé à tous les moyens de récompenser la bonne conduite, excepté à celuilà. Quelle douce émotion en effet doit envahir le cœur d'un célibataire à qui ses chefs immédiats viennent dire un matin :

— Nous sommes contents de vous, aussi allons-nous vous octroyer en légitime mariage une jolie petite voleuse qui donne les plus belles espérances.

La note néglige de nous apprendre si les forçats auront le droit de choisir dans le corps d^élat qui leur sourirait le plus. II est très possible, en effet, que le futur préfère une banqueroutière ou une faux-monnayeuse. L'amour, on le sait, a d'insondables mystères. D*autre part, les femmes qui font partie du train de plaisir peuvent se monter la tête en France pour un condamné célèbre, et une fois arrivées là-bas éprouver une déception cruelle en voyant l'individu ; espérons qu'il s'en trouvera une qui s'ocriera, lorsqu'elle apercevra son promis :

— Ah ! tu es l'incendiaire que j'avais rêvé !

Et plus loin cette boutade charmante qu'innocente la date (27 août 1866) et qui est intitulée les Rois en exil.

Si j'étais roi, je voudrais être détrôné. Je ne connais pas de position plus charmante que celle d'un monarque qui, forcé par l'armée ennemie d'abandonner son royaume, prend juste le temps de réunir un estimable magot, et va ensuite promener dans les pays voisins une infortune à la Daumont et une misère avec écurie, remise et livrée orange.

Tous le plaignent et tous devraient Tenvier. On Tinvite à dîner dans les cours étrangères, et en le voyant redemander du perdreau, on dit qu'il supporte noblement ses malheurs. Le soir, il a la faculté d'aller entendre, au grand Opéra de la capitale où il campe, de Texcellente musique dans une avant-scène des premières louée spécialement pour lui ; et les journaux de la localité lui consacrent des entrefilets de ce genre :

« Le prince, récemment déchu, de Babouiningen assistait hier à la première représentation d*[/n pied dans le Crime , la spirituelle comédie de MM. Labiche et Adolphe Choler.

« Le prince de Babouiningen, qui parle parfaitement le français, a donné plusieurs fois le signal des ap[51audisse • ments. »

Quand il a épuisé les nombreux plaisirs que la France peut offrir, il passe en Angleterre, où il recommence sa vie de Cocagne. Notez qu^il est dispensé de rendre les dîners qu^on lui ofifre, et que toutes les fêtes auxquelles il assiste sont pour lui des spectacles gratis. Il se trouve, de droit, raccommodé avec les plus acharnés de ses adversaires, car il en est de la royauté comme de la littérature : moins on a de succès plus on a d'amis. Mais l'énorme supériorité qu'il possède sur ses confrères, c'est qu'étant détrôné il n'a plus à craindre qu'on le détrône. Il se dit : c'est une affaire faite, je n'ai plus la moindre inquiétude sur mon avenir, qui me tourmentait si fort avant les derniers événements.

N'est-ce'pas là du vrai Rochefort, et du plus charmant, fait d'esprit et de logique.

Pourquoi faut-il...? Mais ce ne serait plus Rochefort I

NADAULT DE BUFFON

Correspondance de Buffon. — 1885

Un ouvrage important aux points de vue littéraire et historique vient de paraître à la librairie Abel Pilon ; M. Nadault de Buffon, le travailleur sans relâche à qui Ton doit tant de livres utiles, tant de belles fondations, le petit-neveu de Buffon, vient de publier en deux volumes la correspondance de son grand-oncle. Cette Correspondance de Buffon^ qui embrasse l'espace de temps compris entre 1729 et 1788, a été recueillie et annotée par M. Nadault de Buffon ; elle est précédée d'une préface de M. de Lanessan et contient des portraits fort bien reproduits d'après des documents authentiques. Il n'a pas fallu moins de trente années de recherches et une correspondance avec toutes les cours et toutes

les bibliothèques pour élever ce monument qui met en relief non seulement le grand écrivain, le grand philosophe et le grand savant, mais aussi le patriote qui a fondé au prix de sa fortune notre muséum d'histoire naturelle.

On juge de l'intérêt que doit présenter une correspondance qui s'adresse à l'élite de la société du xviii® siècle ; les notes qui l'accompagnent révèlent bien des faits ignorés et complètent des récits dont nous n'avions que des fragments. Ce n'est pas seulement la correspondance quasi officielle de Buffon qui compose ce volume, c'est aussi, je devrais dire : surtout, sa correspondance intime.

J'y trouve entre autres cette superbe lettre qu'il écrit à son fils, le jour où il apprend que sa bru est la maîtresse du premier prince du sang :

Au comte de Buffon, capitaine dam le régiment

de Chartres,

Au Jardin du Roi, le 22 juin 1787.

M. de Faujas, par amitié pour moi et pour vous, mon cher fils, a bien voulu vous porter mes ordres, auxquels il faut se conformer.

l* L'honneur vous commande avec moi de donner votre démission et de sortir de votre régiment pour n'y jamais rentrer.

2° Vous quitterez tout de suite, en disant que les circonstances vous y obligent, et vous ferez cette même réponse à tout le monde, sans autre explication.

3° Vous n'irez point à Spa, et vous ne viendrez point à Paris avant mon retour.

40 Vous irez voyager où il vous plaira, et je vous conseille d'aller voir votre oncle à Bayeux ; vous le trouverez iostroît de mes motifs. .

5" Ces démarches honnêtes et nécessaires, loin de nuire à votre avancement, y serviront beaucoup.

6* Conformez-vous pour tout le reste aux avis de M. de Faujas, qui vous fera part de toutes mes intentions et vous remettra vingt-cinq louis de ma part; et si vous avez besoin des trois mille livres que vous devez recev^oir le 4 août, je les donnerai à M. Boursier dès à présent.

Vous savez qu'il doit remettre quinze cents francs dans ce même temps à feu votre femme.

Ce sont là, mon très cher fils, les volontés absolues de votre bon et tendre père.

Le comte de Buffon.

Que d'honneur et de fierté, que de douleur contenus dans ce dédaigneux. : feu votre femme ! Le dénouement de Taventure de la coupable a été, rapporte M. Nadault de Buffon, un double échafaud. Le duc d'Orléans, arrêté le 6 avril 1793, y est monté le 6 novembre ; le fils de Buffon, arrêté le 19 février 1794, est mort avec courage le 10 juillet, dix-sept jours avant le 9 thermidor, qui eût été le salut. La comtesse se tira facilement d'affaires et se maria. Elle mourut en 1808.

Je n'ai pas à insister sur l'intérêt du livre que le dernier représentant du nom du grand écrivain vient de publier ; il a conçu la juste ambition de faire célébrer en 1888 le centenaire de Buffon, une

UTTÉRATURE 809

de nos gloires les plus pures, dont le nom n'éveille les susceptibilités d'aucun parti, et il a déjà rallié à son projet l'Académie française, l'Institut et les corps savants dont Buffon faisait partie, ainsi que Ja Société des gens de lettres. Espérons que le désir de son arrière-petit-neveu écrivain sera dignement réalisé.

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