COMTE D'HAUSSONVILLE
Ma Jeunesse. — 1885
Un livre des plus intéressants, signé d'un grand nom, vient de paraître à la librairie Calmann Lévy; il est intitulé : Ma Jeunesse (1814-1830). SouvenirSy par le comte d'Haussonville, de TAcadémie française. C'est M. d'Haussonville, son fils, qui a pieusement réuni ces pages, qui feront suite aux Souvenirs et Mélanges, parus il y a quelques années. On y retrouvera le même charme de conteur, la même sincérité, le même scrupule de la vérité que dans ses ouvrages précédents. J'ai hâte de citer quelque chose de ces charmants chapitres sur l'invasion, la rentrée des Bourbons, le sacre de Charles X, les salons de Paris, la révolution de 1830, Tambassade de France à Rome de M. de Château-
briand. Chaque page renferme une anecdote, une appréciation juste, et c'est en les lisant qu'on constate une fois de plus que la première qualité de l'écrivain est l'honnêteté, qu'il puise dans son imagination ou qu'il veuille reproduire une scène de la vie. Un peu d'esprit par là-dessus ne nuit pas, et M. d'Haussonville en avait beaucoup, comme tout le monde sait.
Je trouve cette amusante anecdote dans le chapitre de l'invasion.
Le château de Gurcy fui, après la seconde Restauration^ occupé pendant plusieurs mois par un corps de troupes russes. Les soldats, les sous-officiers et les officiers d'un grade inférieur étaient logés dans le village, dans les fermes et dans les bâtiments de la basse-cour. Leur commandant, un lieutenant- colonel, fut logé au château avec son planton, grand diable de Cosaque, une espèce de géant tout barbu,, n'ayant guère moins de sept pieds, tandis que son maître, au contraire, était assez petit, mais élégant. Impossible d'être mieux élevé, plus doux de manières, plus poli, et de parler mieux le français sans aucun accent. C'était l'été, époque pendant laquelle ma grand'mère avait toujours chez elle mon père et ma mère, ses trois gendres et leurs femmes, M"*' de Clermont, de Soran, et de La Guiche. Le lieutenant-colonel prenait ses repas à la table de famille et passait ses journées et ses soirées^ dans le salon à converser avec ma mère et ses belles-sœurs. Il était particulièrement attentif pour la plus jeune de mes tantes, et ses sœurs l'en plaisantaient, prétendant qu'il lui faisait évidemment un doigt de cour. Au bout de peu de temps, le colonel était avec tout le monde sur le pied d'une ancienne connaissance. Il ne faisait plus à personne l'effet d'un étranger»
Voici toutefois la scène dont les miens furent témoins à leur grand étonnement.
Ainsi que je Pai dit, notre colonel russe prenait ses repas avec toute la famille, si nombreuse en enfants et petitsenfants, en précepteurs et gouvernantes, qu^l fallait parfois dresser la table en biais d'un coin de la salle à manger à l'autre, afin que tout le monde pût y trouver place. L'immense Cosaque se tenait derrière la chaise de son maître, immobile et raide comme un pieu, ne le quittant jamais des yeux et ne servant que lui. Un jour, sans que personne se fût aperçu qu'il eût quitté son poste ordinaire, on le vit rentrer dans la salle à manger et déposer devant le colonel un saladier qu^il rapportait de la cuisine. Celui-ci lui adresse alors à voix basse et en russe quelques mots rapides, à peine entendus de ses voisins de table. Tout aussitôt, la salle retentit du bruit d'un formidable soufflet que le Cosaque venait de s'appliquer à lui-même et qui fit trembler toutes les vitres de la pièce. Stupéfaction générale I Ma grand'mère de se récrier et de demander d'où provenait tant de tapage 1 « Madame la comtesse, mon planton vient de commettre une souveraine inconvenance. Il a vu qu'il n'y avait plus de salade dans le saladier, et, comme il sait que j'aime la salade, il a eu l'efiFronlerie de porter le saladier à la cuisine afin d'en redemander pour moi. C'était vous manquer de respect, et je lui ai ordonné de se donner un soufflet. Il a bien fait de se le donner consciencieusement, sans quoi il aurait reçu la bastonnade, à laquelle il n'échappera point s'il a le malheur de recommencer rien de semblable. » Je laisr-e à penser si chacun demeura interloqué 1 On le fut bien davantage, quelques jours après, lorsque ma grand'mère raconta au salon ce qui s'était passé dans l'entretien que, la veille, le lieutenanl-colonel lui avait demandé la permission d'avoir seul à seul avec elle. Dieu sait à quelles suppositions toutes les jeunes têtes de la mai-
son s* étaient laissées aller au sujet de cette conversation matinale et sans témoin avec la vieille grand'raère. Voici quel en avait été le début. « Madame la comtesse, j'ai été traité avec la plus extrême bonté dans cette respectable maison. J'ose dire que le caractère, les habitudes e\ les goûts de chacun de ses hôtes me sont maintenant connus; je les ai particulièrement étudiés et notés. Or, me voici, po.ur mon malheur, rappelé avec mon régiment en Russie. Gomment quitter sans regret un pareil intérieur. Oserais-je dire quelle espérance j'ai conçue et quel serait T objet de mon ambition?»
Ma grand'mère, très perplexe, s'attendait à entendre le lieutenant-colonel russe lui demander la main d'une de ses petites-filles : « Oui, madame, reprit-il, rien ne m'a échappé de ce qui concerne votre noble intérieur. Le maître d'hôtel se fait vieux; il n'est pas très assidu à son service, ni fort soigneux. Si madame la comtesse voulait bien m'agréer à sa place, je crois qu'elle ne perdrait pas au change, et je ferais tous mes efforts pour qu'elle trouvât dans ma personne un serviteur zélé, tel qu'il ne s'en rencontre pas beaucoup en France. » Ma grand'mcre eut grand'peine à persuader son obstiné interlocuteur, en lui représentant qu'elle était de longue date habituée au service, si imparfait qu'il fût, de Tancien valet de chambre de son défunt mari, et que, pour son compte à lui, il aurait tort de renoncer à toucher la solde de lieutenant-colonel au service du tout puissant empereur de toutes les Russies, pour entrer aux gages d'une vieille femme aveugle.
Plus loin, cette petite historiette, qui rappelle, comme le dit M. d'Haussonville, la scène du Bourgeois gentilhomme. Le jeune Hély de Chalais et l'auteur de ce livre prenaient des leçons de déclamation avec Michelot de la Comédie française, m. 18
Comme nous étions, par les prévisions de nos familles, destinés à devenir des orateurs éloquents, il s'agissait de faire notre apprentissage et d'être à tout le moins capables de nous bien faire entendre quand nous paraîtrions à la tribune. M. Michelot avait pris sa mission très au sérieux, et rien ne fut plus comique et plus ridicule que le début de son enseignement. Sans s'en douter en aucune façon, ce brave homme, qui avait nombre de fois joué au théâtre de la rue Richelieu le personnage du professeur de philosophie dans le Bourgeois gentilhomme^ se mit à nous reproduire exactement et mot pour mot la fameuse scène avec M. Jourdain. Il commença par nous expliquer que les lettres étaient divisées en voyelles et en consonnes ; que, pour prononcer la voyelle i4, il fallait ouvrir grandement la bouche AA; que la voyelle E se formait en rapprochant la mâchoire d'en bas de celle d'en haut, EE; que, pour prononcer /, il fallait, etc., etc., et ainsi de suite jusqu'au bout, sans changer un iota à la pièce de Molière.
Cependant, Hély de Chalais et moi, nous avions un terrible défaut que découvrit bientôt M. ftlichelot et qui était de nature à compromettre beaucoup nos succès de tribune ; nous prononcions mal les R^ autrement dit nous grasseyions. M. Michelot nous expliqua consciencieusement qu'il importail beaucoup pour un orateur de bien faire vibrer les R, Cette vibration s'obtenait en frappant, à coups redoublés, le bout de la langue contre les dents d'en haut : R R R, La méthode à employer pour corriger ce vice de prononciation était bien simple : elle consistait à substituer incessamment dans une récitation prolongée les deux consonnes r D à la consonne R ; nous arriverions ainsi petit à petit à vibrer parfaitement.
Prenant pour exemple ces deux vers du rôle d'Agrippine dans Britannicus :
Prétendez-vous longtemps me cacher l'Empereur? Ne le verrai-je plus qu'à titre d'importune?
Il nous imposait de les dire ainsi à haute voix :
' P-td-étendez-vous longtemps me cache-td l'Empe-td-eu-td? Ne le ve-tdtd-ai-je plus qu'à tit-td-e d'impo-td-tune ?
Force était pour M. de Chalais et pour moi de déclamer ainsi à perte d*haleine, en guise d'exercice gymnastique, les morceaux du répertoire du Théâtre-Français où se rencontraient le plus d'R accumulés.
Cependant Georges d'Arcourt péchait par un autre côté. Il prononçait les / comme si c'était des C H, Il fallait pourvoir à cela. Tandis que, dans un coin de la chambre, Hély et moi, nous nous escrimions de notre mieux à vociférer des vers où les TZ) remplaçaient les iî, Georges s'essoufflait à bien prononcer dans le sien un tas de Ja Je Ji Jo Ju ; et M. Michelot d'aller d'un groupe à l'autre en nous excitant vivement du regard, de la voix et du geste. Les vitres en tremblaient; et, pour qui serait alors entré dans la chambre, c'eût été une comédie à payer sa place. Mais elle ne dura pas longtemps ; les leçons du professeur étaient fort chères; nos parents n'étaient pas convaincus comme lui qu'elles dussent beaucoup nous profiter, il fut remercié avant la fin de l'hiver de J830.
Je voudrais bien aussi parler des aventures de l'ambassade de Rome avec Chateaubriand, point le plus important peut-être de l'ouvrage, mais je ne puis qu'y renvoyer le lecteur, qui ne s'en plaindra pas.