‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 57 sur 62 · PHILIBERT AUDEBRAND · texte numérisé non relu

PHILIBERT AUDEBRAND

Nos Révolutionnaires. — 1886

Un vétéran des lettres, M. Philibert Audebrand, vient de publier chez Frinzine un livre bien intéressant pour la génération qui date de 1830 ; il est intitulé : Nos Révolutionnaires (1830-1880) et dit crûment leurs vérités aux hommes et aux choses d'alors. Les chapitres consacrés à Godefroy Cavaignac, Armand Marrasty la dernière séance de la Chambre de PariSy T/iiers, Pasquier, Guizot, Vitet, Picard, Lamartine, Ledru-Rollin, Trélat, Laurier, Gamhetta, etc. , sont très virilement et très nettement conçus. Tout en faisant de grandes réserves pour le chapitre consacré aux princes d'Orléans, j'y dois constater une grande fidélité d'impressions du moment sur les faits passés.

Pour M. Audebrand, la fusion n'est qu'une chimère, et, avec un de nos confrères, plus spirituel que monarchiste, il demande, avant toute tentative de rapprochement entre les deux branches, qu'on remette la tête de Louis XVI sur ses épaules. Le chapitre consacré au duc d'Aumale, l'historien et l'héritier des princes de Condé, est peut-être un peu aigre. J'en détache pourtant ceci :

A la vérité, le duc d'Aumale a persisté à servir la Répuplique en tant que soldat. Investi d'un des grands commandements de l'armée, il fit, reconnaissons-le, assez belle figure à Besançon. Là, il ressemblait, paraît-il, beaucoup moins à Lazare Hoche qu'à Almaviva; mais n'importe, le héros du Barbier de Séville a encore quelque tournure. Pourtant, son frottement journalier avec la population franccomtoise, en majorité républicaine et très portée à l'analyse, commençait à lui faire comprendre que deux fautes, commises coup sur coup, le diminuaient profondément dans l'opinion des masses : c'était la grâce de Bazaine, c'était la demande des quarante millions. Une secrète prédilection pour le Mac-Mahonnat achevait de le rendre impopulaire. Eflectivemenl, un jour, après l'heureuse bascule des élections libérales, le général de division put être dépossédé de son haut commandement sans que personne s'en émût. Après tout, la République n'avait pas à se gêner envers un ex-protégé qui ne se gênait pas avec elle.

. Une âme altière aurait sans doute considéré cet appel à d'autres fonctions comme une disgrâce. « — Blessé dans « son amour-propre, le duc se retirera tout à fait, disait-on. « Ce ne sera pas Thémistocle fugitif, ni Coriolan désireux « de se venger ; ce sera tout au plus Achille boudant sous

a sa tente. » Point da tout. Pas même ça. On lui avait offert comme fiche de consolation une des inspections générales de l'armée. Ah ! c^est toujours une position honorable sans doute, mais pas à la taille de celle dont on le débusquait. « — Il refusera, » dit-on. Non. Achille n'a pas boudé, et il ne boude pas, et il est même très jovial, ainsi qu'on a pu le voir par le discours qu'il vient de prononcer à la réception de maître Rousse, avocat. Achille prend du bon côté les choses de la vie. Il met la nappe à Chantilly pour y remplir le verre d'Eugène Labiche et pour y armer Victorien Sardou d'une fourchette; Achille n'a pas lieu de pleurer l'enlèvement de Briséis. Il est devenu tout à fait un Parisien à la mode, se montrant aux premières, aux courses, au Bois, partout où Ton s'amuse. Quand on a reçu une fortune de cent cinquante millions, y a-t-il mieux à faire ?

Les intransigeants, je le sais, veulent voir sous ce jeu d*bomme de plaisir un Hamlet en habit noir qui dissimulerait afin de mieux escalader le trône. Entre nous, je n'en crois rien. D'abord, tel qu'il a été sculpté par les mains de la nature, le duc n'a rien d'un agitateur politique. « — Louis Bonaparte aussi était un gringalet, et Louis Bonaparte a passé sa vie à conspirer? » — Pardon! Louis Bonaparte n'avait que des dot' es. S'il eût eu un stock de 150 millions, et non la crainte d'être enfermé à Clichy, il n'aurait assurément pas machiné ses révoltes, ni le crime du 2 décembre. C'est un fait qu'expliquait très naïvement M. Achille Fould, quand la conversation tombait là-dessus, pendant les dernières années de sa vie.

Si j'ai cité ce passage, curieux spécimen du livre, c'est que j'ai tenu à montrer que parfois il n'était pas assez exempt de passion ; dépouillez cependant le fond. des exagérations qui peuvent le

dénaturer, et vous trouverez de justes arguments à Tappui des causes que défend M. Audebrand. Sous une forme un peu rude le livre contient d'utiles avis et de très intéressants aperçus.

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