‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 58 sur 62 · LOUIS ULBACH · texte numérisé non relu

LOUIS ULBACH

L*Amonr moderne et souvenirs de la Commune. — 1886

M. Louis Ulbach vient de publier chez Calmann Lévy, sous ce titre général : UAmour moderne^ un recueil de nouvelles qui aura le succès de ses aînés, succès qu'explique le soin particulier, la conscience d'écrivain et de penseur que M. Louis Ulbach apporte dans toutes ses productions. Avec lui le lecteur a toute sécurité ; il ne trouvera jamais ni un mot ni une situation déplacés, et pourtant M. Louis Ulbach dit tout; c'est qu'il a, chose rare aujourd'hui, le respect du lecteur et de lui-même. Pas d'idées frelatées, pas de ces mièvreries malsaines des mauvais livres, pas de plaisanteries grossières et nauséabondes sous prétexte d'être rabelaisiennes ;

pauvre Rabelais, pauvre grand homme que la génération actuelle prend, comme je le disais l'autre jour, pour un «joyeux diseur de cochonneries »/ et cela parce que quelques bêtas n'ont rien compris à son œuvre. Certes, il y a de tout dans Pantagruely et c'est ce qui fait que chaque esprit y va chercher ce qui convient à sa nature. Les philosophes n'y voient que la souveraine sagesse, les érudits la science, les lettrés la merveilleuse langue; quant à ceux qu'y n'y trouvent que des « cochonneries », tant pis pour eux.

Pour compléter cette étude minuscule de la personnalité littéraire de Louis Ulbach, je ne ferai qu'un petit reproche à certaines de ses tendances philosophiques ; il aime, si peu que ce soit, à manger du prêtre; ohl très peu, mais un peu! un coin d'oreille, un rien^ comme un enfant ferait d'iin bonhomme en pain d'épices. Il a un faible pour le libre penseur, une répulsion pour le dévot ; notons que, plus que tout autre, M. Ulbach a grand mérite à garder quelque tendresse aux libres penseurs dont la pensée libre fut de le faire fusiller pendant la Commune; car entre nous je crois qu'ils étaient rares, parmi les fusilleurs, ceux qui avaient coutume de faire leurs Pâques. Péché véniel, péché dont le plus grand tort est d'être un peu banal .

Ce qui n'empêche pas le livre d'être charmant et de renfermer, parmi ses nouvelles, un vrai bijou, un récit intitulé : Un Original; il s'agit d'un savant

qui a enfermé sa femme comme folle pendant vingt ans, et qui ne s*est pas aperçu que c'était lui, au contraire, qui était « toqué » ; c'est le fils, éloigné de sa mère, qui remet, à son retour, chaque individu à sa place. Un dernier trait.

Le savant a dû subir la camisole de force le jour où rAcadémic de Turin le proclamait membre correspondant, après la lecture d'un concluant mémoire sur la présence de l'homme fossile dans les terrains secondaires.

A ce court article, Louis Ulbach, un peu piqué, me répondit par cette lettre fort intéressante que je m'empressai de publier dans le Figaro et que voici :

SOUVENIRS DE LA COMMUNE .4 Philippe GILLE

Mon cher Ami,

Je suis très sensible aux éloges que vous accordez à mon dernier volume : V Amour moderne^ mais je suis encore plus sensible aux reproches que vous m'adressez de manger... non, de grignoter du prêtre.

Je proteste. Jamais on n'a pu me surprendre en flagrant délit de pareil cannibalisme. Je me suis môme fait, je puis Tavouer, dans quelques journaux de mon opinion politique, la mauvaise réputation d'être un Bondieusard^ ce qui me fait du tort ; et je sais de source certaine que mon roman Monsieur et Madame Fernel ne sera jamais inscrit d'office sur la liste des Bibliothèques municipales, parce que mon héroïne est dévote et va à confesse.

Vous me rangez parmi les libres penseurs. J'accepte ce titre, à la condition qu'il signifie la liberté pour tous ceux qui pensent j quoi qu'ils puissent penser.

Je serais peut-être embarrassé pour formuler une profession de foi précise ; mais je respecte' toute foi librement et sincèrement professée. Je ne suis pas plus indulgent aux tartufes de brasserie qu'aux tartufes de sacristie.

Je ne me serais pas permis de réclamer contre une erreur si amicalement exprimée, et je ne risquerais pas le reproche de me faire une réclame spirituelle, si, dans votre article, une allusion bienveillante aux tracasseries de la Commune à mon égard ne me fournissait Toccasion d'évoquer deux souvenirs qui me semblent intéressants et dont j'affirme l'exactitude historique.

Le jour où l'Assemblée nationale ouvrit ses travaux à Versailles, le 21 mars 1871 (si je ne me trompe pas), je voulus assister à la séance. Je louai une voiture et je partis avec Zola, chargé, dans mon journal, la Cloche y du compte rendu des débats parlementaires.

Je dirai, en passant, que l'auteur de Germinal s'acquittait de cette tâche avec un talent spécial et supérieur, tout diôérent de son talent de romancier, et qu'il ferait bien de recueillir ces articles en volume.

Comme nous suivions les quais, en causant, dans la voiture, nous fûmes arrêtés par un poste d'insurgés établi à la Manutention militaire, et, notre cocher congédié, nous fûmes conduits par quatre hommes et un caporal au terrible Comité central, siégeant à l'Hôtel de Ville.

Heureusement, le Comité déjeunait, et l'idée des otages

à recueillir n'était pas encore née. L^absence des convives qu^on ne dérangeait pas volontiers, Timportance de ceux qui faisaient Tintérim du déjeuner, le tumulte d*un gouvernement, affamé de tant de choses, tout nous servit, et un jeune homme charmant, élégant, dont j^ai gardé le nom, mais dont j'ignore la destinée, voulut bien nous faire mettre en liberté, en nous grondant d*avoir eu la mauvaise idée d^aller à Versailles.

Je souhaite que notre sauveur ait été sauvé, et qu'il n^ait été fusillé ni par les siens, ni par les nôtres.

Le caporal qui nous avait fait faire la longue promenade de la Manutention à FHôtel de Ville nous aida à traverser les barricades dont la place de Grève était couverte, et, en me donnant la main pour franchir un affût de canon, me dit en riant :

— Sans rancune, citoyen ! On s'arrête, mais on n'en est pas moins amis I

— Sans rancune, lui répondis-je, et à charge de revanche.

Ce caporal était un lettré à sa manière, et pendant qu'il nous conduisait au Comité central, il me détaillait tous ses griefs contre moi.

— Oui, je vous connais ; vous êtes un républicain sentimental, un ancien séminariste ; c'est vous qui avez écrit le Maudit l

Il se trompait sur les trois points. Si je suis encore républicain, je ne le suis pas sentimentalement ; je n'ai jamais été au séminaire, et surtout, je le jure sur la mémoire de l'abbé Michon, je n'ai pas écrit une ligne du Maudit,

Vous voyez, mon cher ami, que j'aurais pu être fusillé avec les prêtres, sous la Commune, parce qu'on ne me supposait pas de goût pour en manger.

J'aimais mieux l'erreur des communards que la vôtre.

Vous dites que ceux qui faisaient leurs pâques étaient rares parmi les fusilleurs de 1871.

Je le crois comme vous ; mais ils n'étaient pas introuvables.

J'avais dû, pour n*êlre pas arrêté, me mettre à Tabri, chez mon ami Laurent Pichat, dont Phôtel avait des cachettes sûres.

Je ne dirai pas que ces longues semaines de retraite furent des semaines heureuses, puisque nous souffrions de notre angoisse patriotique, de la honte et de l'horreur de cette guerre civile, sortant, comme un monstre de Milton, des entrailles de la guerre étrangère ; mais nous souffrions dans rélreinle d*une amitié fidèle, absolue, et notre intimité nous soutenait comme une espérance invincible.

Le jour où Parmée de Versailles, entrée dans Paris, s'approchait de la rue de l'Université, je me hasardai à sortir. Un poste de la Commune était établi devant Thôtel de Laurent Pichat. Je ne sais trop pourquoi il était là ; mais comme il eut des loisirs au commencement de la lutte, et comme il semblait beaucoup plus ennuyé que menaçant, nous voulûmes éprouver sa fidélité au drapeau rouge en essayant de le corrompre. 11 commença parfaire nos commissions; il allait nous chercher les journaux, les placards, les proclamations au delà des barricades de la rue du Bac.

Vers le soir, je dis à l'un de ces soldats sans vocation :

— Pourquoi restez-vous là? L'armée approche. Vous serez pris et fusillé. Tenez-vous à mourir pour la Commune?

— Ah! monsieur, me répondit celui que j'interpellais, avec de grosses larmes dans les yeux, si vous croyez que c'est volontairement que j'ai ce fusil 1 Je suis du quartier

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