‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 60 sur 62 · ERNEST DAUDET · texte numérisé non relu

ERNEST DAUDET

Les Emigrés. — 1886

Notre collaborateur Ernest Daudet, un historien des plus scrupuleux, continue, à la Librairie illustrée, les importants travaux qu'il a entrepris sur l'émigration pendant la Révolution.

Voici en quels termes il présente aux lecteurs son nouveau volume : les Émigrés et la seconde coalition .(1798-1800).

Dans un précédent volume : les Bourbons et la Russie^ j'ai raconté les deux séjours de Louis XVIII à Mitau, résumé les émouvantes péripéties qui, au mois de septembre 1808, <ion(luisirent ce prince en Angleterre, où, jusqu'à sa rentrée en France, il allait vivre impuissant et oublié. C'est, en quelque sorte, son odyssée personnelle que j'ai fait revivre. Il me faut maintenant revenir sur mes pas, et, à la clarté des

documents qui ont facilité ma tâche une première fois, reprendre les attachants épisodes que j^avais écartés à dessein de ma route pour ne pas afifaiblir, par l'excès des diversions, rintérôt do mes récits.

Celui qu^on va lire, dont j^ai modifié le titre sous lequel il avait été annoncé, a trait au rôle des émigrés durant la seconde coalition formée contre la France entre la Russie, la Grande- Bretagne et TAutriche, ainsi qu*à la part non encore nettement définie par Thistoire qu'y prirent trois généraux français: Pichegru, Dumouricz, Yillot, que la patrie avait comptés parmi ses plus glorieux défenseurs et qu'elle eut la douleur de retrouver parmi ses ennemis. Il s*y môle, entre temps, de curieux détails sur une intrigue jusqu'ici demeurée obscure, à laquelle fut à tort associé le nom de Barras et que ses mémoires inédits, mis à ma disposition par leur détenteur, et les papiers d'Etat dont je dois la communication à la bienveillance du gouvernement russe, m'ont permis d'éclaircir. Ce nouveau récit conduit le lecteur de la journée du dix-huit fructidor, par laquelle il s'ouvre, jusqu'aux deux événements qui portèrent le coup de grâce à rÉmigration : le dix-huit Brumaire et la bataille de Marengo. Je me plais à croire que, renfermant une grande part d'histoire inédite corroborée par d'importantes pièces justificatives, il ne sera pas accueilli avec moins de faveur que son aîné et qu'il n'excitera pas une moindre curiosité.

Cette courte exposition ne promet rien que ne tienne le livre. L'auteur nous initie aux complots militaires et aux intrigues des émigrés ; il nous conduit jusqu'au traité de Luné ville, qui consacra définitivement leur défaite.

Désormais, dit-il en terminant, il y aura encore des émigrés ; mais il n'y aura plus d'émigration, c'est-à-dire de

parti constitué, d^agences organisées sous la double direction du roi et du comte d* Artois, allant porter aux partisans de la cause des Bourbons des instructions et des ordres et alimenter leurs espérances. Tout se réduira à quelques intrigues sans portée ou à des conspirations isolées que Fouché déjouera. A Paris, Bonaparte, en s'emparant du pouvoir, a frappé au cœur la monarchie et désarmé pour quinze ans ceux qui la défendaient.

Ils fuient de toutes parts, traqués comme des fauves, poursuivis dans les rues de Paris, sur les grèves de Bretagne et de Provence, dans les bois et sur les montagnes des Cévennes, jetés en prison, jugés par des commissions militaires et finalement graciés s^ils ne sont pas trop compromis.

Beaucoup d'émigrés rentrent ou demandent à rentrer. Mais Bonaparte ne se laisse pas aisément attendrir. Il tient inexorablement éloignés ceux qu'il soupçonne de n'être pas résignés à la défaite de leur parti. Jusqu'en 1813, des demandes do radiation se succéderont, et quand TEmpire s'écroulera, il restera encore hors de France tant de proscrits qu'en rentrant dans Paris derrière Louis XVIIl,-ils formeront une armée d'hommes redoutables, avides de vengeances et de représailles, trop ulcérés par l'excès de leur infortune pour avoir rien appris ni rien oublié, et dont les passions déchaînées compromettront cette royauté pour laquelle ils ont combattu.

Il n'y a pas lieu d'insister sur Timportance d'un travail qui a coûté à l'auteur de longues recherches et constitue la restitution à l'histoire d'événements ignorés et dramatiques.

Page 1