‹ La bataille littéraire (volume 3)Chapitre 25 sur 45 · HECTOR MALOT · texte numérisé non relu

HECTOR MALOT

Sans famille. — 1878

Je ne saurais mieux présenter ce livre (paru chez Dentu) aux lecteurs du Figaro qu'en leur disant que le père l'a dédié à sa fille. Ce roman est donc une œuvre faite de sentiment et de cœur dont la lecture peut être conseillée à tout le monde, qualité rare aujourd'hui pour les livres nouveaux.

Il s'agit, en deux mots, d'un enfant (le héros du roman) qui vient d'être loué par un ex-ténor italien, devenu montreur de chiens savants, et qui quitte la maison paternelle. Je ne veux pas déflorer, en les résumant en quelques mots, les anecdotes charmantes qui forment le récit du petit Rémi Barberin ; qu'il suffise présentement de savoir que le pauvre enfant court le monde en compagnie de son maître

SPIRITUALITES ET ROMANTIQUES 171

(un brave homme a fondu), de plusieurs chiens et d'un petit singe qu'on appelle Joli-Cœur. C'est l'épisode relatif à Joli-Cœur que nous découpons danb ce livre délicat. Joli-Cœur a pris un refroidissement en traversant, avec la troupe, une forêt par les grandes neiges d'hiver.

Les pronostics du jour levant s'étaient réalisés ; le soleil brillait dans un ciel sans nuages, et ses pâles rayons étaient réfléchis par la neige immaculée ; la forêt, triste et livide la veille, était maintenant éblouissante d'un éclat qui aveuglait les yeux.

De temps en temps Yitalis passait la main sous la couverture pour tàter Joli-Cœur ; mais celui-ci ne se réchauffait pas, et lorsque je me penchais sur lui je l'entendais grelotter.

Il devint bientôt évident que nous ne pourrions pas réchauffer ainsi son sang glacé dans ses veines.

— Il faut gagner un village, dit Yitalis en se levant, ou Joli-Cœur va mourir ici; heureux nous serons s'il ne meurt pas en route. Partons.

La couverture bien chauffée, Joli-Cœur fut enveloppé dedans, et mon maître le plaça sous sa veste contre sa poitrine.

Nous étions prêts à partir.

— Voilà une auberge, dit Vitalis, qui nous a fait payer cher l'hospitalité qu'elle nous a vendue.

En disant cela, sa voix tremblait.

Il sortit le premier, et je marchai dans ses pas.

Il fallut appeler Capi, qui était resté sur le seuil de la hutte, le nez tourné vers l'endroit où ses camarades avaient été surpris.

Dix minutes après être arrivés sur la grande route, nous

croisâmes une voiture dont le charretier nous apprit qu'avant une heure nous trouverions un village.

Cela nous donna des jambes, et cependant marcher était difficile autant que pénible, au milieu de cette neige, dans laquelle j'enfonçais jusqu'à mi-corps.

De temps en temps, je demandais à Vitalis comment se trouvait Joli-Cœur, et il me répondait qu'il le sentait toujours grelotter contre lui.

Enfin, au bas d'une côte, se montrèrent les toits blancs d'un gros village ; encore un effort et nous arrivions.

N tus n'avions point pour habitude de descendre dans les meilleures auberges, celles qui, par leur apparence cossue, promettaient bon gîte et bonne table ; tout au contraire nous nous arrêtions ordinairement à l'entrée des villages, ou dans les faubourgs, choisissant quelque pauvre maison d'où l'on ne nous repousserait pas, et où l'on ne viderait pas notre bourse.

Mais, cette fois, il n'en fut pas ainsi : au lieu de s'arrêter à l'entrée du village.

Mon maître ayant pris ses airs « de monsieur » entra dans la cuisine, et le chapeau sur la tète, le cou tendu en arrière, il demanda à l'aubergiste une bonne chambre avec du feu.

Tout d'abord l'aubergiste, qui était un personnage de belle prestance, avait dédaigné de nous regarder, mais les grands airs de mon maître lui en imposèrent, et une fille de service reçut l'ordre de nous conduire.

— Vite, couche-toi, me dit Vitalis pendant que la servante allumait le feu.

Je restai un moment étonné : pourquoi me coucher, j'aimais mieux me mettre à table qu'au lit.

— Allons vite, répéta Vitalis.

Et je n'eus qu'à obéir.

fl

SPIRITUALITES ET ROMANTIQUES 173

Il y avait un édredon sur le lit. Vitalis me l'appliqua jusqu'au menton.

— Tâche d'avoir chaud, me dit-il ; plus tu auras chaud, mieux cela vaudra.

Il me semblait que Joli-Cœur avait beaucoup plus que moi besoin de chaleur, car je n'avais nullement froid.

Pendant que je restais immobile sous l'édredon pour tâcher d'avoir chaud, Vitalis, au grand étonnement de la servante, tournait et retournait le pauvre petit Joli-Cœur comme s'il voulait le faire rôtir.

— As-tu chaud? me demanda Vitalis après quelques instants.

— J'étouffe.

— C'est justement ce qu'il faut.

Et venant à moi vivement, il mit Joli-Cœur dans mon lit, en me recommandant de le tenir bien serré contre ma poitrine.

La pauvre petite bête, qui était ordinairement si rétive lorsqu'on lui imposait quelque chose qui lui déplaisait, semblait résignée à tout.

Elle se tenait contre moi, sans faire un mouvement ; elle n'avait plus froid, son corps était brûlant.

Mon maître était descendu à la cuisine ; bientôt il remonta portant un bol de vin chaud et sucré.

Il voulut faire boire quelques cuillerées de ce breuvage à Joli-Cœur, mais celui-ci ne put pas desserrer les dents.

Avec ses yeux brillants, il nous regardait tristement comme pour nous prier de ne pas le tourmenter.

En même temps, il sortait un de ses bras du lit et nous le tendait.

Je me demandais ce que signifiait ce geste qu'il répétait à chaque instant, quand Vitalis me l'expliqua.

Avant que je fusse entré dans la troupe, Joli-Cœur avait eu une fluxion de poitrine et on l'avait saigné au bras ; à

ce moment, se sentant de nouveau malade, il nous tendait le bras pour qu'on le saignât encore et le guérit comme on l'avait guéri la première fois.

N'était-ce pas touchant?

Non seulement Vilalis fut touché, mais encore il fut inquiété.

Il était évident que le pauvre Joli-Cœur était malade, et même il fallait qu'il se sentit bien malade pour refuser le vin sucré qu'il aimait tant.

— Bois le vin, dit Vitalis, et reste au lit ; je vais aller chercher un médecin.

Notre maître ne fut pas longtemps sorti ; bientôt il revint amenant avec lui un monsieur à lunettes d'or, — le médecin.

Craignant que ce puissant personnage ne voulût pas se déranger pour un singe, Vitalis n'avait pas dit pour quel malade il l'appelait; aussi, me voyant dans le lit rouge comme une pivoine qui va ouvrir, le médecin vint à moi, et m'ayant posé la main sur le front :

— Congestion :

Et il secoua la tête d'un air qui n'annonçait rien de bon. Il était temps de le détromper, ou bien il allait peut-être me saigner.

— Ce n'est pas moi qui suis malade, dis-je.

— Comment, pas malade? Cet enfant délire.

Sans répondre, je soulevai un peu la couverture, et montrant Joli-Cœur, qui avait posé son petit bras autour de mon cou :

— C'est lui qui est malade, dis-je.

Le médecin avait reculé de deux pas en se tournant vers Vitalis :

— Un singe ! cria-l-il ; comment, c'est pour un singe que vous m'avez dérangé, et par un temps pareil 1

SPIRITUALITES ET ROMANTIQUES 17-"»

Je crus qu'il allait sortir indigné.

Mais c'est un habile homme que notre maître, et qui ne perdait pas facilement la tète. Poliment et avec ses grands airs, il arrêta le médecin. Puis il lui expliqua la situation : comment nous avions été surpris par la neige et comment, par la peur des loups, Joli-Cœur s'était sauvé sur un chêne où le froid l'avait glacé.

— Sans doute le malade n'était qu'un singe ; mais quel singe de génie ! et de plus un camarade, un ami pour nous! Comment confier un comédien aussi remarquable aux soins d'un simple vétérinaire ?

Pendant que notre maître parlait, Joli-Cœur, qui avait sans doute deviné que ce personnage à lunettes était un médecin, avait plus d'une fois sorti son petit bras pour l'offrir à la saignée

— Voyez comme ce singe est intelligent, il sait que vous êtes médecin, et il vous tend le bras pour que vous lui tàtiez le pouls.

Cela acheva de décider le médecin.

— Au fait, dit-il, le cas est peut-être curieux.

Il était, hélas ! fort triste pour nous, et bien inquiétant : le pauvre M. Joli-Cœur était menacé d'une fluxion de poitrine.

Ce petit bras, qu'il avait tendu si souvent, fut pris par le médecin, et la lancette s'enfonça dans sa veine, sans qu'il poussât le plus petit gémissement.

Il savait que cela devait le guérir.

Puis après la saignée vinrent les sinapismes, les cataplasmes, les potions et les tisanes.

Bien entendu, je n'étais pas resté dans le lit ; j'étais devenu garde-malade sous la direction de Vitalis.

Le pauvre petit Joli-Cœur aimait mes soins, et il me ré-

pondait par un doux sourire : son regard était devenu vraiment humain.

Lui, naguère si vif, si pétulant, si contrariant, toujours en mouvement pour nous joner quelque mauvais tour, était maintenant là, d'une tranquillité et d'une docilité exemplaires.

Comme un enfant gâté, il voulait nous avoir tous auprès de lui, et lorsque i'un de nous sortait, il se fâchait.

Sa maladie suivait la marche de toutes les fluxions de poitrine, c'est-à-dire que la toux s'était bientôt établie, le fatiguant beaucoup par les secousses qu'elle imprimait à son pauvre petit corps.

J'avais cinq sous pour toute fortune, je les employai à acheter du sucre d'orge pour Joli-Cœur.

Malheureusement, j'aggravai son mal au lieu de le soulager.

Avec l'attention qu'il apportait à tout, il ne lui fallut pas longtemps pour observer que je lui donnais un morceau de sucre d'orge toutes les fois qu'il toussait.

Alors il s'empressa de profiter de cette observation, et il se mit à tousser à chaque instant, afin d'avoir plus souvent le remède qu'il aimait tant, si bien que ce remède, au lieu de le guérir, le rendit plus malade.

Quand je m'aperçus de sa ruse, je supprimai bien entendu le sucre d'orge, mais il ne se découragea pas: il commençait par m'implorer de ses yeux suppliants ; puis il voyait que ses prières étaient inutiles, il s'asseyait sur son séant, et courbé en deux, une main posée sur son ventre, il toussait de toutes ses forces, sa face se colorait, les veines de son front se distendaient, les larmes coulaient de ses yeux, et il finissait par suffoquer, non plus en jouant la comédie, mais pour tout de bon.

Je saute quelques pages ; il s'agit pour nos ar-

SPI-RITUALISTES ET ROMANTIQUES 177

tistes ambulants de donner un concert. Au roulement de tambour qui précède la représentation, la conscience d'artiste de Joli-Cœur se réveille ; il veut, presque mourant, mettre son uniforme de général ; on est obligé de le lui faire endosser.

C'était vraiment chose touchante de voir l'ardeur que ce pauvre petit malade, qui n'avait plus que le souffle, mettait dans ses supplications, et les mines ainsi que les poses qu'il prenait pour nous décider ; mais lui accorder ce qu'il demandait c'eût été le condamner à une mort certaine.

L'heure était venue de nous rendre aux Halles, j'arrangeai un bon feu dans la cheminée avec de grosses bûches qui devaient durer longtemps ; j'enveloppai bien dans sa couverture le pauvre petit Joli-Cœur, qui pleurait à chaudes larmes, et qui m'embrassait tant qu'il pouvait, puis nous partîmes.

La représentation terminée, on retourne à l'auberge.

Je montai l'escalier le premier et j'entrai dans la chambre en courant ; le feu n'était pas éteint, mais il ne donnait plus de flamme.

J'allumai vivement une chandelle et je cherchai Joli-Cœur, surpris de ne pas l'entendre.

Il était couché sur sa couverture, tout de son long; il avait revêtu son uniforme de général, et il paraissait dormir.

Je me penchai sur lui pour lui prendre doucement la main sans le réveiller.

Cette main était froide.

A ce moment, Vitalis entrait dans la chambre.

Je me tournai vers lui.

— Joli-Cœur est froid !

Yitalis se pencha près de moi.

— Hélas! dit-il, il est mort. Cela devait arriver. Vois-tu, Rémi, j'ai été coupable de l'enlever à Mme Milligan. Je suis puni. Zerbino, Dolce. Aujourd'hui Joli-Cœur. Ce n'est pas la fin.

Ef l'odyssée continue à travers les aventures les plus imprévues et plus touchantes les unes que les autres. Mais j'en ai assez dit, et je sens qu'elles sont si étroitement liées ensemble par l'intérêt qu'a su y mettre l'auteur que je finirais par les citer toutes.

Page 1