‹ La bataille littéraire (volume 3)Chapitre 26 sur 45 · ALEXANDRE PARODI · texte numérisé non relu

ALEXANDRE PARODI

Séphora. — 1877

L'auteur de Rome vaincue, M. Alexandre Parodi, a publié chez Dentu une œuvre dramatique en deux parties, intitulée Séphora. C'est un poème biblique qui a pour personnages : Adam, Gad, Tubal, etc., et Caïn lui-même. L'action est intéressante malgré la sévérité du sujet, et M. Parodi a écrit de sa meilleure plume de beaux vers dont je ne puis donner autant d'extraits que je le voudrais.

Adam a vécu près de dix siècles, et voici comment il raconte à Séphora, une de ses descendantes, le lendemain du jour du premier crime qui ensanglanta la terre :

Tu sauras tout. — Un soir, à l'heure où, sur la terre, Tout ce qui vit a soif de calme et de repos.

Seuls, car Seth dans les prés rassemblait nos troupeaux,

Nous étions assis, Eve et moi, sur la lisière

D'une antique forêt. Devant nous la lumière

S'éteignait, et la mer au loin, les monts boisés

Se taisaient sous les cieux au couchant embrasés.

S'enfonçant à pas lourds sous les branches sauvages,

Béhémoth d'un long cri saluait les rivages.

La tristesse du soir descendait; et nos yeux,

Ne cherchant qu'un seul point, voyaient, au bord des cieux,

Terrible, flamboyer l'acier vivant du glaive

Qui veille contre nous, gardien du berceau d'Eve,

Et nous ne parlions pas, comme deux orphelins,

Près d'un tombeau sacré ; mais nos cœurs étaient pleins

Et des mêmes douleurs et des mêmes pensées.

Eve enfin, soupirant : « Que de larmes versées

Déjà sur cette terre où nous sommes d'hier,

Où mon pauvre Abel gît consumé par le ver,

Ce frère du serpent qui suborna mon âme! »

Gémit-elle. Et pressant les deux mains de la femme

A l'Eden préférée : • Abel, lui dis-je, est mort ;

Mais l'autre... est-il vivant? S'il vit, quel est son sort ?

Depuis, le jour du meurtre, il a fui comme l'ombre!

Et je n'ai qu'en songeant revu cet aspect sombre

Qui, devant son berceau, nous faisait frissonner.

— Dieu sans doute l'a du saisir et condamner...

Hélas! à quels tourments? » s'écria cette mère

Désolée; et ses pleurs coulaient, rosée amère,

« Demain nous serons morts, dis-je, et nous n'aurons pas

Revu le misérable avant notre trépas.

Et de notre pardon l'huile qui purifie

N'aura point apaisé les douleurs de sa vie.

Car, hélas ! nous savons, pour l'avoir éprouvé,

Que l'homme à la douleur par le crime est rivé. »

Soudain il nous sembla que près de nous, derrière Le noir fourré, quelqu'un râlait dans la bruyère. Nous tournâmes la tête et nous vîmes... deux yeux Hagards, qui flamboyaient, deux cavernes de feux ;

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Et, parmi des cheveux pendants sur un front blême,

Ce mot, qui saignait comme un ulcère : « Anathème ! »

Saisis d'horreur, tous deux nous criâmes : Caïn! »

Et sa mère tomba, mourante, sur mon sein.

Le malheureux s'enfuit; et, loin dans les ténèbres,

Je l'entendis hurlant ses désespoirs funèbres. ^

En reprenant ses sens, Eve, triste, me dit :

Va, cherche, et dans mes bras ramène le maudit.

Adam se met à la recherche de Caïn, et c'est là qu'est l'intérêt dramatique du beau poème de M. Parodi. Il ne faut pas chercher à comparer cette œuvre dramatique au beau poème de Victor Hugo sur le même sujet ; le maître est le maître, mais un sentiment vrai appartient à tous, et cette pensée du pardon pour Caïn est aussi personnelle à M. Parodi qu'à l'auteur des Contemplations.

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