‹ La bataille littéraire (volume 3)Chapitre 27 sur 45 · HENRY GRÉVILLE · texte numérisé non relu

HENRY GRÉVILLE

L'Expiation de Savéli. — 1876

La librairie Pion vient de mettre en vente un roman de notre collaborateur Henry Gréville, YExpiation de Savélit une nouvelle russe; la Russie est à la mode en ce moment; de même que le Louis XV est devenu impossible au théâtre, le • roman de mœurs parisien se fait vieux, les auteurs ont besoin de changer de champ d'observation. Aussi vont-ils chacun où les mènent le vent, leurs études ou leurs sympathies. C'est donc en Russie que M. Gréville a fait se dérouler les situations de Y Expiation de Savéli.

Résumons ce livre en quelques lignes :

Bagrianof est un seigneur russe de l'ancien

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régime, féroce et despote suivant la tradition; exemple : un jeune paysan ne témoignant pas assez de respect à Bagrianof, au gré de celui-ci, est désigné par lui comme soldat. (Le service militaire, sous l'ancien régime, était pour la vie entière.) La fiancée de Savéli, désespérée, car son père ne veut plus consentir à son mariage, va demander à Bagrianof la grâce de Savéli. Celui-ci, comme les seigneurs de notre moyen âge (à ce que disent les chroniqueurs), ne voit rien de mieux à faire que de déshonorer la jeune fille par la violence. Eperdue, elle se sauve, instruit son amant du crime dont elle a été la victime et se tue.

Savéli rapporte le corps de Fédotia à la maison de son père. Au banquet funéraire qui suit l'enterrement, les paysans jurent de tuer Bagrianof. Ils sont aidés par le domestique de celui-ci, qui a été traité avec la dernière cruauté par son maître, désireux de se venger de la réprobation que la mort de la jeune fille a attirée sur lui.

La nuit venue, ils envahissent la maison, massacrent Bagrianof et mettent le feu à son logis.

Un à un, se succédant en file serrée, les paysans entrèrent sans bruit ; leur respiration étouffée s'entendait à peine. Quand la chambre fut pleine, la porte se referma, et Bagrianof se mit brusquement sur son séant.

Souvent, dans ses rêves, — car ses rêves avaient été les vengeurs de ceux qu'il opprimait, — il avait vu sa chambre pleine de tètes hideuses qui le regardaient avec des yeux

féroces; il s'était réveillé avec la corde au cou, cette corde quTlioueha avait tenue dans sa main pendant un quart d'heure, et qu'il avait laissé échapper, « l'imbécile! » Mai?, d'ordinaire, un coup d*œil suffisait à dissiper ses frayeurs. Bagrianof se retournait, faisait le signe de la croix pour chasser le démon, et se rendormait. Cette fois, le rêve avait une si poignante apparence de réalité qu'il resta les yeux ouverts, la bouche béante, sans oser conjurer la vision à l'aide du signe de croix habituel.

S - ennemis étaient au grand complet : tous ceux qu'il avait lésés, tous ceux qu'il avait frappés ou molestés, ceux dont il avait déshonoré les filles ou les sœurs, ceux dont il avait envoyé les fils ou les frères en Sibérie, tous étaient la, chacun une hache ou un couteau à la main, et plus près de lui, tout contre le lit, le père de Fédotia et le fiancé, qui le regardaient avec des yeux ardents. Un autre, derrière eux, allumait des bougies pour y voir plus clair.

Bagrianof comprit qu'il ne rêvait pas et que le jour était venu.

On le lui avait dit, parfois, que ses paysans le tueraient; les paroles d'adieu du général-gouverneur lui passèrent dans le cerveau comme une épée flamboyante : « C'est dommage qu'ils ne vous aient pas tué ! ••>

— Grâce! i ria-t-il en étendant les mains pour implorer.

— Grâce? répéta Icrémeï en le regardant tranquillement, ma fille a crié grâce ici même, là où lu dors, chien maudit; as-tu fait grâce?

— J'ai pardonné à Savéli!... balbutia Bagrianof, saisi de terreur.

— Je ne te pardonnerai pas, moi! dit Savéli, sans témoigner plus de colère apparente que le vieillard : tu as tué ma fiancée, je l'aimais plus que la vie, tu vas mourir.

— Je te donnerai tout mon argent; laisse-moi seulement

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la vie, dit Bagrianof, dont la langue épaissie ne pouvait plus articuler de paroles distinctes,

— Ecoute, seigneur, dit Savéli, nous sommes tous ici, lout le village, entends-tu? Nous allons te tuer, parce que tu es maudit de Dieu.

— Tu as comblé la mesure d'iniquité, reprit Iérémeï, prie Dieu de te recevoir, l'heure de ta mort est venue.

Bagrianof, d'un bond, se mita genoux sur son lit : deux pistolets chargés étaient sur sa table de nuit, il voulut les atteindre; avant qu'il eût allongé le bras, la hache de Savéli lui faucha l'épaule. Il tomba sur le lit en hurlant.

— Au secours ! cria-t-il une seule fois.

Nul ne sait qui lui porta le coup mortel, car dix haches s'abattirent au même instant.

Un grand silence se fit. Les paysans s'entre-regardèrent. Bagrianof ne bougeait plus ;^un ruisseau de sang coulait le long du drap jusqu'à terre ; de larges taches rouges marbraienfle linge et la couverture.

— Le feu, vite! cria quelqu'un.

Je passe bien des épisodes intéressants et par le fond et par le détail. Bien des années se sont écoulées, Savéli, le meurtrier de Bagrianof, a fait fortune. Religieux comme le sont en Russie ceux de sa caste, il veut se confesser à l'occasion de Pâques et s'adresse à un prêtre à qui le hasard a fait connaître son secret :

Mais il faut crue l'assassin, car sa vengeance a été un assassinat, soit puni jusque dans sa postérité. Son fils Philippe aime la petite fille de la victime. Le prêtre qui a confessé Savéli leur apprend

la vérité. Les amants se quittent pour ne plus se revoir.

— Me voici, dit Catherine eu s'approchant du mourant , que désirez-vous?

Savéli ouvrit ses yeux dilatés par l'agonie, et resta un moment sans répondre.

— C'est vous, la demoiselle? dit-il enfin.

— Oui, c'est moi.

— Pardonnez-moi... dit-il en essayant de joindre ses mains déjà glacées.

— Je vous pardonne, dit Catherine.

Elle pensait à l'opposition formulée par Savéli à son mariage.

— Pardonnez-moi... tout! insista le moribond.

— Je vous pardonne tout, répéta Catherine.

— Bénissez-moi, ajouta Savéli d'une voix éteinte.

La jeune fille fit le signe de la croix sur le meurtrier de son grand-père.

Une joie étrange illumina les traits du coupable, et il expira.

Ainsi finit ce roman vraiment émouvant, intéressant par sa fable et par l'habileté avec lequel il nous initie, sans L'imiter, au procédé des romanciers russes. C'est au point de vue littéraire une curiosité que j'ai cru devoir signaler; comme on le voit, le roman français tend à se modifier, et c'est à l'étranger qu'il va demander ses éléments de rénovation.

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