‹ La bataille littéraire (volume 3)Chapitre 40 sur 45 · JACQUES OFFENBACH · texte numérisé non relu

JACQUES OFFENBACH

Notes d'un musicien en voyage. — 1877.

Notes d'un musicien en voyage, par Jacques Offenbach, tel est le titre du volume qui nous arrive de chez Calma nn Lévy.

Tout d'abord, il faut dire que M. Offeubach n'a pas la prétention d'avoir découvert l'Amérique et qu'il n'a fait que publier ses impressions à mesure qu'elle se produisaient ; ce sont de véritables notes détachées d'un carnet d'artiste ; ce qu'il a vu, d'autres ont pu le voir, mais il l'a regardé à sa manière et le rend avec la forme humoristique que la nature lui a donnée : je trouve, dès les premières pages du livre, au moment où le paquebot l'emporte, cette phrase toute charmante de cœur et de vérité :

Le navire partit, et iorsqu'en frôlant la jetée, il me laissa pour la dernière fois voir mon fils, j'éprouvai une douleur poignante.

Tandis que le navire s'éloignait, mes regards restaient attachés sur ce petit groupe au milieu duquel se trouvait mon cher enfant. Je l'aperçus très longtemps. Le soleil faisait reluire les boutons de son habit de collégien et désignait nettement à mes yeux l'endroit qu'eût deviné mon cœur...

Quoi de plus touchant que ce dernier paragraphe et quel écrivain de profession pourrait transmettre plus d'émotion. Le livre est très curieux et renferme une série d'observations sur la vie américaine faite avec l'humour et l'esprit qu'on doit attendre d'un Parisien tel qu'Ofrenbach.

Notre traversée sera moins longue que la sienne ; nous voici arrivés à New- York, dans un hôtel de je ne sais quelle avenue; on se met à table.

Donc vous prenez place. Le garçon ne vous demande pas ce que vous voulez. Il commence par vous apporter un grand verre d'eau glacée ; car il y a une chose digne de remarque en Amérique, c'est que, sur les cinquante tables qui sont dans la salle, il n'y en a pas une où l'on boive autre chose que de l'eau glacée; si, par hasard, vous voyez du vin ou de la bière devant un convive, vous pouvez être sûr que c'est un Européen.

Après le verre d'eau, le garçon vous présente la liste des quatre-vingts plats du jour. — Je n'exagère pas. — Vous faites voire menu en en choisissant trois ou quatre, et — c'est le côté comique de la chose — tout ce que vous avez commandé vous est apporté à la fois. Si, par malheur, vous

avez oublié de désigner le légume que vous désirez manger, on vous apportera les quinze légumes inscrits sur la carte, de telle sorte que vous vous trouvez subitement flanqué de trente assiettes, potage, poisson, viande, innombrables légumes, confitures, sans compter l'arrière-garde des desserts, qui se composent toujours d'une dizaine de variétés. Tout cela rangé en bataille devant vous, défiant votre estomac. La première fois, cela vous donne le vertige et vous enlève toute espèce d'appétit.

Comparez le confortable de nos hôtels à celui des hôtels américains.

Non seulement on a chez soi des calorifères pour tous les appartements, le gaz dans toutes les pièces, l'eau chaude c\, l'eau froide en tout temps , mais encore, dans une pièce du rez-de-chaussée, sont rangés symétriquement trois jolis petits boutons d'une grande importance.

Ces trois boutons représentent pour l'habitant trois forces considérables : la protection de la loi, le secours en cas d'accident, les services d'un auxiliaire. Tout cela en trois boutons? Certainement, et il n'y a aucune magie dans cette affaire.

Les trois boutons sont électriques. Vous appuyez sur le premier, et un commissionnaire apparaît pour prendre vos ordres. Vous touchez le second, un policeman se présente et se met à votre disposition. Le troisième bouton vous permet enfin de donner l'alarme en cas d'incendie, et d'amener, en quelques instants, autour de votre maison, une brigade de pompiers.

Outre ces trois boutons, vous pouvez encore, si bon vous semble, avoir, dans votre cabinet de travail, ce qui se trouve dans tous les hôtels, dans les restaurants, voire môme chez les débitants de boissons et de tabac, le télégraphe. Quand

vous en manifestez le désir, on installe chez vous un petit appareil qui fonctionne du matin au soir et du soir au matin, et qui vous donne toutes les nouvelles des deux mondes. Un ruban de papier continu se déroulant dans un panier d'osier vous permet de lire les dernières dépèches de Paris, de la guerre en Orient aussi bien que celles des élections de Cincinnati et de Saint-Louis. A toute heure, vous avez la hausse et la baisse de tous les pays, vous savez à la minute si vous avez fait fortune ou si vous avez sauté.

Terminons par le récit d'un nouveau supplice spécialement inventé pour les compositeurs ; je les laisse juges de ce qu'a dû souffrir Offenbach :

J'arrivai donc le matin à X... On donnait le soir la Belle parfumeuse. Je me rendis au théâtre pour faire répéter au moins une fois mon orchestre.

Je m'installe bravement à mon pupitre. Je lève mon archet. Les musiciens commencent.

Je connaissais ma partition par cœur. Quelle ne fut donc pas ma surprise en entendant, au lieu des motifs quej'attentendais, quelque chose de bizarre qui avait à peine un air de famille avec mon opérette. A la rigueur, je distinguais encore les motifs, niais l'orchestration était toute différente de la mienne. Un musicien du cru avait jugé à propos d'en composer une nouvelle!

Je repris mon archet et je donnai de nouveau le signal de l'attaque à mon orchestre. Quel orchestre! Il était petit, mais exécrable. Sur vingt-cinq musiciens, il yen avait environ huit à peu près bons, six tout à fait médiocres, et le reste absolument mauvais. Pour parer à toutes les éventualités, je priai tout d'abord mon second violon de prendre un tambour et ie lui donnai quelques instructions à voix basse. Bien m'en

pril, comme on le verra par la suile. Il n'y avait pas de grosse caisse dans l'orchestration.

Quelle représentation! Il fallait entendre cela. Mes deux clarinettes faisaient des couacs à chaque instant... excepté pourtant quand il en fallait. Dans la marche comique des aveugles du premier acte, j'ai noté quelques fausses notes qui produisent toujours un effet amusant. Arrivées à ce passage, mes clarinettes s'arrêtent et comptent des pauses. Le cuistre qui a orchestré ma musique a écrit ce morceau pour le quatuor seulement.

Déjà, à la répétition, j'avais prié messieurs les clarinettes de jouer n'importe quoi en cet endroit, sachant d'avance que les couacs viendraient naturellement. Mais j'avais compté sans mon hôte. Forts de leur texte, les brigands ont absoment refusé de marcher.

— Nous avons des pauses à compter, nous les compterons. Il n'y a rien d'écrit pour nous.

— Mais, messieurs, les couacs que vous faites quand il n'y a pas de pauses ne sont pas inscrits non plus, et cependant vous vous en donnez à cœur joie.

Impossible de les convaincre. Voilà pour les clarinettes. Quant au hautbois, c'était un fantaisiste qui jouait de temps en temps, quand l'envie lui en prenait. La tlùte soufflait quand elle pouvait. Le basson dormait la moitié du temps. Le violoncelle et la contre-basse, placés derrière moi, passaient des mesures et faisaient une basse de contrebande. A chaque instant, tout en conduisant de la main droite, j'arrêtais soit l'archet de la contrebasse, soit celui du violoncelle. Je parais les fausses notes. Le premier violon — un excellent violon celui-là — avait toujours trop chaud. Il faisait une chaleur de quarante degrés dans la salle. Le malheureux voulait toujours s'essuyer le front.

Mais moi, d'une voix émue :

— Si vous lâchez, mon ami, nous sommes perdus!

Il posait son mouchoir avec tristesse et reprenait son instrument. Mais la mer de la cacophonie montait toujours. Que de fausses notes !

Heureusement, le premier acte touchait à sa fin.

Un succès d'enthousiasme!

Je croyais rêver.

Tout cela n'est rien auprès du second acte.

Ayant toujours en tète l'orchestration que j'avais écrite, je me tournais, à gauche, vers la petite flûte qui devait, d'après mon texte, exécuter une rentrée. Pas du tout, c'était le trombonne à droite qui me répondait.

.Mes deux clarinettes, fortes en... couacs, avaient à faire, toujours d'après ma partition, un chant à la tierce. Le musicien de l'endroit avait enlevé ce chant aux instruments à archet pour le donner au piston, qui jouait faux, et au basson, qui dormait toujours.

Nous arrivons péniblement au finale. J'étais en nage. Je me disais que nous n'irions pas jusqu'au bout.

Le duo entre Rose et Bavolet marcha cahin-caha, mais enfin il marcha. Le finale enchaîne ie duo. Gomme celui-ci finit en ut, j'ai fait naturellement pour l'entrée de Clorinde, qui attaque en si majeur, la modulation par le do dièse, fa dièze, mi. La basse fait le la dièse. Ma petite marche harmonique avait été orchestrée par le grand musicien de X... pour les deux fameuses clarinettes, le hautbois qui ne jouait pas, et le basson. Diable de basson. Il dormait plus profondément que jamais. Je fais des signes désespérés à son voisin, qui le réveille brusquement. Si j'avais su, je l'aurais laissé dormir. Cet animal-là, au lieu d'entonner le la dièse, attaque un mi dièse de toute la force de ses poumons. Cinq tous plus haul ! La malheureuse artiste qui joue Clorinde suit naturellement l'ascension naturelle et prend la mélodie éga-

leraent cinq tons plus haut. L'orchestre, qui n'entre pas dans tous ces détails, continue à jouer cinq tons plus bas. On peut juger d'ici de la cacophonie. Je me démenais sur mon pupitre, suant à grosses gouttes, faisant des gestes désespérés à Clorinde et à mes musiciens. C'est alors qu'une inspiration du ciel vint à mon esprit égaré. J'adressai à mon tambour un signe énergique et désespéré. Il comprit et il exécuta un roulement! Ah! le beau roulement, à casser les vitres, un roulement de trente mesures- qui dura jusqu'à la fin du duo et qui escamota Dieu sait combien de fausses notes. Le public n'a certainement pas compris pourquoi, au milieu de la nuit, dans une scène mystérieuse, le tambour se faisait tout à coup entendre avec une telle force el une telle persistance. Peut-être a-t-il vu là un trait de génie du compositeur? C'en était un, en effet, qui m'avait permis de sauver la situation. Je ne puis penser, sans frémir, aux horreurs antimusicales que ce roulement a si sérieusement dissimulées.

Après cette excentricité, je m'attendais naturellement à un déluge d'injures dans les journaux qui parleraient de la représentation. C'est tout le contraire qui se produisit : des éloges, rien que des éloges sur la façon magistrale avec laquelle j'avais conduit!

Les succès, le talent d'Offenbach ont dû lui faire bien des ennemis dans le monde ; il faut toujours compter avec les envieux et les médiocres, mais je crois que bien peu de haines et de rancunes ne lui pardonneront pas sa renommée en pensant à ce qu'il a dû souffrir pendant cette fatale soirée !

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