‹ La bataille littéraire (volume 3)Chapitre 5 sur 45 · SACHER MASOCH · texte numérisé non relu

SACHER MASOCH

Nouveaux Récits galiciens. — 1876

La traduction que M. Bentzon vient de donner des Récits galiciens, chez Calmann-Lévy, ne contribuera pas pour peu à faire connaître en France un romancier de premier ordre. Je ne sais pas si M. Sacher-Masoch saurait venir à bout de ce qu'on appelle un grand roman, si son amour de la vérité du détail ne lui interdit pas ces trop longues histoires où ce qu'on appelle l'imagination doit remplacer tant de précieuses qualités ; ce qui est certain, c'est que, par l'amour de l'observation, par la sobriété et la justesse de l'expression, par l'horreur du hors-d'œuvre, il faut rapprocher Sacher-Masoch dans ses Nouveaux Récits galiciens, son Legs de Caïn, à côté de Xavier de Maistre et de Prosper Mérimée.

Dans cette courte analyse des nouveautés littéraires, je ne puis donner idée à nos lecteurs que de l'une des anecdotes contenues dans ce volume, qui contient quatre récits. La Justice des Paysans est une étude, prise sur le vif, de ces Galiciens chez qui la Jacquerie est à l'état latent, et qui, défiants d'une justice étrangère à leurs mœurs, aiment mieux absoudre eux-mêmes ou condamner leurs coupables qu'attendre le verdict de juges de passage.,

En deux mots, voici le sujet de la Justice des Paysans :

Dans un de ces villages à la fois russes, polonais et autrichiens par leurs mœurs, il est d'usage de se rendre justice par soi-même; la commune punit ellemême ses criminels, au grand scandale des juges de profession. Il faut que cette justice ne soit pas toujours bien sévère, car dans le village où se passe l'action de la Justice des Paysans, les voleurs et les volés vivent sur un certain pied d'intimité, jusqu'au jour cependant où les guet-apens et les assassinats deviennent trop fréquents.

Dans la nouvelle que j'analyse, le village de Toulava, éprouvé depuis longtemps parles malfaiteurs, veut en finir avec eux; une galante dame, Théodosie, aubergère- fermière, voit incendier sa maison, brûler son mari par un certain Cyrille, avec qui elle était en coquetterie ; elle veut se venger et rassemble les anciens du pays :

— Ce que je veux, dit brusquement la veuve, je veux que nous nous assemblions pour juger cet incendiaire, ce voleur, et dès aujourd'hui, sur ce lieu même!

— Comment? qu'est-ce qu'elle dit? demanda-t-on dans la foule.

— Elle demande que nous mettions Cyrille en jugement.

— Cyrille et les autres, Stawrowski, Lapkowitch, Kotska...

— Jugement pour toute la bande, pour ces coquins, ces voleurs de chevaux! s'écria le jeune Hryciou, les bras tendus vers le ciel et roulant les yeux comme un visionnaire.

— Dieu a parlé par la bouche de cet enfant, dit Théodosie. Je demande que la commune juge.

— Moi aussi! ajouta Akenty Prow, on m'a réduit à la mendicité.

— Moi aussi ! moi aussi ! firent cent voix de tous côtés.

— Qu'il en soit ainsi ! dit Hryn Jaremus en se découvrant avec solennité. La commune veut juger. Que Dieu lui donne sa bénédiction, qu'il nous garde d'injustice, de violence et de péché.

En approchant du cabaret, j'entendis des chants retentir. Les sept voleurs, assis autour d'une grande table, buvaient, riaient et plaisantaient entre eux. Cyrille avait une guitare mal d'accord suspendue à son cou par un ruban rose flétri; Stawrowski, un bras passé autour de la belle Juive, la forçait à danser une cracovienne pendant que le Juif comptait de l'argent.

— Vite! dis-je en entrant, sauvez-vous et gagnez sans retard la frontière de la Hongrie. La commune veut vous juger, elle est sur vos talons.

— Qu'elle vienne! s'écrièrent en chœur les bandits.

— Nous juger, nous? fit Cyrille.

Stawrowshi se mit à rire : — Ils n'en auront pas le coiw

kï LA BATAILLE LITTERAiRE

rage, ils s'en retourneront avant d'atteindre le cabaret, je parie.

— Fuyez, supplia la Juive. Prenez des chevaux!

Le Juif s'avança effaré : — Oui, Cyrille, mieux vaut nous sauver.

Les voleurs éclatèrent de rire. En les regardant assis là tous les sept, jeunes, forts et brillants de santé, il fallait bien reconnaître qu'ils étaient les plus beaux et les plus hardis du village, même de tous les environs.

— Si vous ne voulez pas fuir, repris-je, livrez-vous à la commune, soumettez-vous à son jugement, payez les dommages, jurez de devenir d'honnêtes gens, travaillez.

— Travailler, nous? demandèrent les voleurs étonnés.

— Travailler? pardon... dit Stawrowski en riant à se tordre comme un enfant.

— Si je ne devais plus voler, s'écria Lapkowilch, garçon imberbe d'une vingtaine d'années, si je ne devais plus voler, je ne voudrais plus vivre. Je crois qu'au berceau déjà j'ai pris à mon frère, — nous étions jumeaux, — le suçon dans la bouche. Et plus tard, aucune pomme, aucune prune n'avait bon goût si elle n'avait été dérobée. Que voulezvous ? Mon père et ma mère me donnaient pourtant de tout en abondance. Je suis né voleur, je veux mourir voleur. Et parions que mon esprit sera de ceux qui viennent la nuit dans l'herbage emmêler la crinière des chevaux et les chasser vers les marais.

— Qu'y a-t-il de répugnant à voler, s'il vous plaît? demanda Kostka, un gaillard aux membres d'airain, à physionomie bestiale, hâlé comme un Peau-Rouge. Est-ce que le blé ne pousse pas pour tout le monde? C'est celui qui marque la limite du champ qui est le voleur, et Dieu permet qu'on lui reprenne ce qu'il a volé.

— Non, Dieu ne l'a pas permis.

— Qui ose dire cela?

— Nous ne reculerons pas, s'écrièrent les bandits. Eh! l'eau-de-vie ! la musique !

Cyrille pinça les cordes de sa guitare, et le chœur entonna une chanson à boire, sans se laisser interrompre par un son plaintif et discordant : l'une des cordes de la guitare venait de se rompre. Le Juif priait à haute voix, la Juive pleurait. Kasia riait de peur, nerveusement, comme une folle.

— Ris donc, petite ! lui disait Stawrowski en la faisant boire dans son verre.

— Tu vois, je ris, répondait-elle en se jetant de l'eaude-vie dans la gorge ; mais soudain il parut qu'elle étranglait ; son visage devint pourpre, et elle se mit à tousser.

— J'ai cru que tu allais pleurer, dit le pacha.

— Mais non, balbutia-t-elle, je ris. — Ses larmes coulaient dans le verre.

— Alors, vous voulez vous sauver? dit tout à coup Cyrille d'un ton railleur. Si je vous le demande, c'est qu'il est trop tard. Les voici qui vienment.

Le chœur reprit son refrain, qui retentissait sur la route, tandis que la commune, s'avançant en silence, formait un grand cercle autour de la maison. Il s'écoula du temps avant que personne osât interrompre ce silence solennel et de mauvais augure. D'un air provocateur, le front haut, une main dans sa poche et de l'autre tenant sa guitare, Cyrille apparut enfin sur le seuil de l'auberge.

— Que voulez-vous, bons voisins et amis? Voulez-vous boire ou chanter avec nous ? — Il fit crier sa guitare, et les bandits à l'intérieur passèrent à un nouveau couplet. Dans ce moment même, une pierre brisa les vitres de l'auberge. — Qu'est-ce? s'écria Stawrowski penché à la fenêtre Qui a jeté cette pierre?

— Nous ne sommes pas venus pour leur jeter des pierres, dit Hryn Jaremus, sévère, nous sommes là pour juger.

— N'as-lu pas volé ma vache? demanda Hryn Jaremus.

— Autrement, qui diable l'aurait volée ?

— Et ma jument pie et mon poulain? s'écria Hryciou, le tirant par la manche.

— Sans doute, ta jument pie et ton poulain, fit Cyrille en saisissant l'enfant par la nuque pour le rejeter dans la foule comme un jeune chien.

— Et qui a pris mes bestiaux, mon surtout neuf, qui a noyé mes semences, qui? glapit Akenty Prow.

— C'est nous! c'est nous! crièrent les voleurs.

— Et qui a mis le feu à mon moulin, dit Théodosie avec un calme factice, qui a volé mes épargnes, qui a tué mon mari?...

— Tu mens, toi, interrompit Cyrille en feignant de la frapper avec sa guitare. 11 s'efforçait de sourire, mais il était très pâle.

On entendit alors de tous côtés: Je réclame mes bœufs,... mon blé,... mes fruits,... mon linge... Etchaque fois que la question retentit : — Qui les a volés? — Les voleurs répondirent insolemment: — C'est nous! c'est nous!

Alors les anciens et les juges rassemblés se concertèrent à voix basse; puis Hryn Jaremus, prenant la parole au nom de la commune : — Nous jugeons, dit-il, qu'il suffit d'infliger à chacun cinquante coups! Les voleurs sont condamnés à des dommages envers tous, et Cyrille, en outre, doit rendre à Théodosie ses papiers et son argent.

— Quoi? des coups, des dommages! dit Théodosie avec indignation. Je ne suis pas satisfaite du jugement; il m'en faut un autre. Qui a tué mon mari? J'accuse Cyrille d'avoir versé son sang, et le sang appelle le sang.

REALISTES ET NATURALISTES 45

— L'as-tu tué, Cyrille? demanda Jaremus en écartant la foule.

— Nie, si tu le peux ! fit Théodosie en se posant devant Cyrille. Nie donc! mens!

L'accusé se détourna. — Il ne le peut pas ! Il est le meurtrier. Que le sang de Larion retombe sur lui ! — Et elle le saisit à la gorge.

— Laissez-le, sinon vous nous le paierez! dit Stawrowski.

— Cette femme est folle! murmura Cyrille, qui cherchait à se dégager.

— Ecoutez! ils nous menacent, ils se vengeront ! s'écriait Théodosie haletante de rage; tuez-les sur l'heure, autrement on n'en finira jamais. Le sang demande du sang.

— Tuez-les! répéta Hryciou dans une sorte de délire. Il ressemblait à quelque jeune inspiré de l'Ancien Testament.

Ce cri trouva un immense écho. Toutes les lèvres le proférèrent à la fois.

Théodosie porta le premier coup. La soif du meurtre éclatait dans ses yeux; elle frappa Cyrille du pieu carbonisé qu'elle avait ramassé. Aussitôt la foule se jeta sur les condamnés à coups de bâton et de pierres.

— Lâches! cent contre un! — La voix de Cyrille lança ces mots au milieu d'un vacarme sauvage. Je les vis s'emparer de lui, le renverser; je vis Kasia s'élancer dans la mêlée. J'entendis ses supplications. — Ayez pitié de lui pour l'amour de mon pauvre enfant 1 — On la foula aux pieds, elle se releva, tomba de nouveau, combattant comme une lionne, couvrant de son corps son bien-aimé, le père de son enfant. — Chiens enragés, bêtes sauvages que vous êtes!

Une lutte terrible s'engagea, Les pierres volaient, le Juif

fut traîné hors de la maison. Je me précipitai au milieu de la foule pour délivrer les malheureux, mais Jaremus et d'autres me retinrent avec force, et me poussant dans le cabaret : — Il y sa de votre vie; la voulez-vous perdre pour quelques malfaiteurs ?

Le vacarme s'apaisa. — C'est fini, dit Jaremus en me lâchant.

Nous trouvâmes devant le seuil huit hommes massacrés dans une mare de sang, le Juif parmi eux. Spectacle horrible! les yeux de Cyrille menaçaient encore ; ses poings étaient encore fermés. Kryciou, à genoux auprès de lui, collait son oreille sur sa poitrine : — Il est froid, dit-il en se tournant vers Théodosie, son cœur ne bat plus.

Théodosie le contemplait avec une jouissance profonde et cruelle.

— Qu'avez-vous fait ? dis-je bouleversé.

— Nous avons jugé selon l'ancienne vérité.

— Vous avez jugé les coupables et les innocents, repliquai-je en leur montrant Kasia, qui était tombée sur le cadavre de Stawrowsky tout inondée de sang.

— Est-elle morte? demanda le vieux.

Une des femmes, qui essayait en vain de la ranimer, fit un signe de tète affirmatif.

— Et elle était mère...

— Mieux vaut, grommela Akenty Prow, exterminer l'engeance du même coup, comme on fait pour les animaux de proie.

Voila du roman nouveau et pour la forme et pour la vigueur de l'expression. M. Sacher-Masoch est un grand coloriste, et je n'oserais affirmer qu'il ne fera pas école un de ces jours.

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Malheureusement je crains que ce romancier nouveau manque un peu d'haleine et que son talent soit plutôt celui d'un grand nouvelliste que d'un romancier dans toute l'acception du mot. Qui lira verra.

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