DE LESCURE
Mémoires sur la guerre de la Vendée et l'expédition de Quiberon. — 1877
La librairie Firmin Didot vient de publier une nouvelle série de Mémoires relatifs à l'histoire de France pendant le xvme siècle.' Le dernier volume paru contient des Mémoires sur la guerre de la Vendée et l'expédition de Quiheron avec une introduction.
On ne peut émettre d'opinion sur cette terrible guerre civile qu'après avoir vécu avec ceux ■ qui L'ont traversée, c'est-à-dire après avoir lu ce livre qui contient les Mémoires de Mmo de Bonchamps, ceux de M^e Sapinaud, du général Turreau, du comte de Vauban, les notes et relations de Rouget de Lisle et la relation d'un officier échappé des pri-
sons d'Auray et de Vannes après l'affaire de Quiberon.
Il est difficile de citer un épisode choisi parmi les
cinq cents pages environ <[iii forment ce volume ; toutes présentent un rare intérêt ; ce qui domine, il faut bien le dire, c'esl le courage héroïque qui fut dépensé de chaque coté ; l'antiquité n'a pas de plus beaux exemples de dévouement et d'abnégation.
J'extrais du dernier chapitre de la relation intitulée : l'Evasion des prisons dWuray, les deux paires suivantes :
Le 1er août, à midi, un officier républicain que j'avais connu à Auray entre dans l'église avec un de ses camarades. « Quoi! s'écrie-t-il, vous vivez encore ! » Il ajouta : « Voilà mon ami qui n'est pas moins touché que moi de vos malheurs. Le service nous oblige à sortir, nous reviendrons ce soir ; mais si Ton vient demander des personnes pour l'interrogatoire, ne vous présentez pas. »
Les deux officiers revinrent à quatre heures. Celui qui m'avait été présenté le matin m'examinait attentivement ; je crus reconnaître ses traits : nous avions été élevés ensemble au collège de "\ Les souvenirs les plus doux de l'enfance et les plus tendres sentiments de la nature se réveillant à la fois dans son cœur, il se jeta dans mes bras et s'écria : « Non, mon ami, vous ne mourrez pas. » Il ne fuit prononcer que ces mots; il me couvrit de larmes. Son camarade, l'arrachant de mes bras, lui dit : « Vous êtes trop ému. Les soldats de garde pourraient concevoir des soupçons. Demain, nous reviendrons déjeuner ici et nous combinerons avec plus de calme les moyens d'obtenir un sursis ; c'est beaucoup que de gagner du temps, n
Le 3 août, à sept heures du matin, je sortis avec tous ceux qu'on vint chercher pour l'interrogatoire. Il avait lieu à l'hôtel de Gouvello.
Voici les détails de mon interrogatoire : j'étais vis-à-vis le président. La galerie était derrière ; il y avait à peu près cent personnes.
D. Votre nom, citoyen?
D. A quelle époque avez-vous émigré ?
R. Je n'ai point émigré ; je suis sorti de France avant la Révolution.
D. Avez-vous porté les armes contre la République ?
R. Non.
D. Mais vous êtes du rassemblement de Quiberon ?
R. Cela est vrai, mais je n'étais pas employé militairement.
I). Etiez- vous noble?
R. Non.
Alors, le président dit : Quelles sont, citoyen, les raisons qui vous ont forcé à sortir de France ?
Alors le président me dit avec douceur : « Soyez tran quille, on vous rendra justice. » A ces mots, les geôliers, qui avaient gardé un morne silence, applaudirent avec l'expression de la joie la plus vive. Je passai dans l'appartement où se trouvaient ceux qu'on allait interroger; je leur recommandai de n'avoir pas l'air de me connaître. M. d'Entrechaux se fit passer pour domestique. A midi, la commission leva sa séance , tout le monde était interrogé. A une heure, Sophie vint, avec une de ses amies, me demander. Elle prononça à haute voix mon véritable nom. Cet incident pouvait me devenir funeste. Je m'approchai d'une fenêtre et je lui dis : « Le citoyen que vous deman-
dez n'est pas ici ; allez ce soir ci la maison d'arrêt. Le citoyen *** vous en donnera des nouvelles. » Sophie était si troublée qu'elle ne savait pas ce que je lui disais ; son amie m'avait entendu et l'emmena.
Je passai depuis midi jusqu'à quatre heures avec ceux qui venaient d'être interrogés. On aurait dit qu'en approchant de la mort ils devenaient plus calmes. Un élève de la marine, M. de Payen, qui n'avait que six mois de trop pour obtenir le sursis, déclara son âge, quoique sa figure fût extrêmement jeune. Le président insista en vain et ne put le sauver.
A quatre heures du soir, le détachement chargé de l'exécution arriva ; le greffier appela ceux qui étaient condamnés à mort. Le nom de M. de N... avait été mal écrit sur le registre; il n'y répondit pas; le greffier passa aux autres. Il allait se retirer lorsque M. de N... lui dit: « C'est sûrement mon nom que vous avez prononcé, et il suivit ses camarades (1).
Lorsque cet appel fut fini, un caporal lia aux condamnés les mains derrière le dos. Pour ajouter à l'horreur de ce spectacle, ils étaient précédés d'hommes qui devaient creuser leurs tombeaux. Vingt-huit allaient périr; douze avaient obtenu des sursis : M. d'Entrechaux et moi étions de ce nombre. Mais lorsque nos infortunés camarades, se tournant vers nous pour la dernière fois, nous dirent : « Ne nous oubliez pas : nous sommes heureux de vous avoir
(i) Tous ceux qui ont été témoios de ces affreuses exécutions croyaient qu'au milieu du calme et du courage des victimes, il était impossible de se faire remarquer. Cependant, la fermeté de M. de Kergariou de Locmaria, officier dislingue, étonna même ses camarades. Son frère, major du régiment de Dresnay, avait déjà péri à l'affaire du 16; son neveu, M. de Lage de Volude, jeune homme intéressant, fut manqué deux fois. Les blesse^ hors d'état d'être remportés, furent fusillés sur leurs matelas. Cet excès de barbarie est inconcevable.
sauvés. » Non seulement nous ne sentîmes pas le bonheur de notre situation, mais des sentiments nouveaux s'élevèrent en nous. Nous fûmes prêts à nous trahir et à demander de les suivre. Notre cœur, combattu par je ne sais quels remords, déchiré par la douleur, nous fît éprouver des tourments plus cruels que cette mort à laquelle nous venions d'échapper, Une demi-heure après, nous entendîmes la fatale décharge, et presque au même instant nous vîmes passer sous nos yeux les dépouilles sanglantes de nos amis. Je tombai accablé: j'essayai en vain de goûter quelque repos; des fantômes effrayants me poursuivaient; enfin, après une longue agitation, j'entendis une voix qui calma mes sens : c'était celle de Sophie que je n'avais pas encore aperçue et qui était entrée dans l'hôtel. Tous ceux qui avaient obtenu le sursis des différentes commissions furent transférés, le lendemain 4, à la tour de Vannes ; nous étions cent huit. »
Nous le répétons, c'est seulement d'après ces documents authentiques qu'il faut se faire une opinion sur cette guerre civile, devenue plus sanglante encore parce que des intérêts particuliers vinrent s'y mêler. En effet, comme le dit M. de Lescure, Tallien avait besoin de laver dans le sang d'une hécatombe son honneur révolutionnaire attaqué. Il pouvait tout se permettre, hormis la modération. Il se montra implacable comme la peur qui l'est plus encore que la haine, et attesta désormais sa sincérité républicaine par les mânes des fusillés de Quiberon dont la malédiction devait poursuivre sa vie et le condamner à de si humiliantes déchéances.