‹ La bataille littéraire (volume 3)Chapitre 42 sur 45 · MAXIME DU CAMP · texte numérisé non relu

MAXIME DU CAMP

Attentat Fieschi. — 1877

L'éminent auteur de Paris et ses organes, M. Maxime Du Camp, vient de publier chez Lévy un livre fort intéressant, intitulé l'Attentat de Fieschi; c'est croyons-nous, le commencement d'une série qui a pour titre général : les Ancêtres de lu Commune. Les renseignements, puisés aux meilleures sources, abonlent dans ce volume où l'on voit se nouer et se dénouer toute l'intrigue de ce régicide ; la préface mériterait d'être citée dans son entier, mais l'espace réservé à cette revue ne me permettant de donner qu'un extrait, je crois que les lecteurs me sauront gré d'avoir choisi le chapitre de l'exécution; rien n'y est dramatisé; c'est le procèsyerbal même des faits qui se sont passés qu'on va lire :

L'état d'âme de Pépin était lamentable ; lui qui fut très courageux en présence de la mort, lorsque toute espérance fut perdue, il ne pouvait supporter l'idée de sa fin prochaine, et se débattait contre les fantômes de la dernière heure qui l'assaillaient à outrance. Immobilisé dans sa camisole de force, assis sur le dur escabeau de la prison, la tête retombée sur la poitrine, le malheureux pensait à sa femme, à ses cinq enfants et cherchait une issue à la route horrible au bout de laquelle l'échafaud lui apparaissait. Comme des moribonds qui se figurent que la présence du médecin leur rendra la santé, il s'imaginait que la présence de ses juges prolongerait sa vie.

Il demandait pour quelques instants la liberté de ses bras et écrivait — non point des « déclarations » comme Fieschi — mais des lettres suppliantes au duc Decazes, au procureur général, M. Pasquier. Celui-ci, escorté de M. de la Chauvinière, greffier en chef de la Cour, se présentait auprès du condamné, prêt à recueillir les aveux arrachés par l'angoisse. Ces interrogatoires se multiplient : j'en compte un le 15 février, deux le 17 et enfin un dernier le 19, à une heure moins un quart du matin, effort suprême qui précéda de peu d'instants les redoutables apprêts de la toilette et le départ pour la place Saint-Jacques.

Le 48 février, à 11 heures du soir, M. Pasquier, qui habitait le Petit-Luxembourg, reçut une lettre par laquelle Pépin s'engageait à faire des révélations graves et à donner des indications précises de nature à éclairer le gouvernement sur les dangers qui menaçaient celui-ci. Trois fois déjà M. Pasquier avait vu Pépin et n'en avait obtenu que de vagues renseignements ; évidemment, il ne se souciait plus d'aller encore entendre d'inutiles récriminations et voulut se soustraire à un spectacle très pénible; il fit prier M. Zangiaconi de se rendre près de Pépin pour l'écouter; en même temps, il avisa M. Thiers et M. Persil qui ne tardèrent pas

à arriver. Une seconde lettre de Pépin fut apportée vers minuit et demi, très pressante et réclamant la présence immédiate de M. Pasquier. L'exécution était commandée pour huit heures du matin ; le ministre de la justice et celui de l'intérieur restèrent au Petit-Luxembourg, près de M™8 la duchesse Decazes, attendant le retour de M. Pasquier, afin de décider si Ton devait surseoir au supplice ou lui laisser libre cours. M. Pasquier se résigna à aller lui-même interroger encore une fois le condamné.

Pépin était fort abattu ; il savait que les premières minutes de son jour suprême avaient sonné, et que la mort — « Celle qui ne se repose jamais » comme dit le romancier espagnol — l'attendait dans quelques heures. Pépin, dans sa lettre avait promis de dire toute la vérité, et cependant sa première réponse à M. Pasquier cache une réticence : « Je suis déterminé à dire tout ce que je sais. » Il avoua bien des choses cependant, et fort sérieuses. Il avait demandé des fusils à Godefroi Cavaignac dans un but qu'il ne lui avait pas dissimulé; il avait donné avis de l'attentat au docteur Recurt avant que celui-ci fût réintégré à Sainte- Pélagie, par conséquent entre le 1er mars et le 6 mai 1835, et Recurt ne l'avait « point détourné de son projet » ; il avait prévenu Floriot, marchand de vin du feiubourg Saint- Jacques et chef de section à la Société des Droits de l'homme; il avait tout dit le matin même du 28 juillet à Auguste Blanqui; il avait fourni des détails sur l'organisation d'une nouvelle société secrète à laquelle il avait été affilié par Recurt et qui fut la Société des familles; il parla du Bataillon révolutionnaire organisé par Henri Leconte, et enhn révéla l'existence d'une fabrique clandestine de poudre établie rue de Lourcine.

« Jusqu'ici, lui dit M. Pasquier, vous n'avez parlé que des individus que vous aviez avertis ; il faudrait maintenant

parler de ceux qui vous auraient excité au crime, qui vous auraient fourni le moyen de le commettre ".Pépin répondit: « Si je n'ai pas révélé les projets de Fieschi, c'est que j'ai cédé à l'influence de son poignard; aucune autre influence n'a été exercée contre moi. La première partie de cette réponse est un mensonge, la seconde est sincère.

M. Pasquier se relira; les ministres, instruits par lui des révélations de Pépin, décidèrent qu'il n'y avait pas lieu à suspendre l'exécution; mais pensant qu'à la minute suprême, en présence de la guillotine, le condamné pourrait livrer le dernier mot de son secret, il déléguèrent M. Zangiacomi pour recevoir, au besoin, les déclarations in extremis, et lui donnèrent plein pouvoir d'ajourner l'exécution si les circonstances l'exigeaient.

Pendant que Fieschi écrivait ses phrases ridicules ou qu'il causait avec Nina Lassave, pendant que Pépin faisait effort pour dégorger tout son égout, le vieux Morey souffreteux, presque toujours couché, se plaignait de la nourriture et ne récriminant contre personne, persistait dans son rôle. Le 18 février, M. Pasquier fit spontanément un effort pour l'amener à quelque confession; ce fut peine perdue, le condamné se contenta de répondre hypocritement, d'une voix dolente : « Je ne suis pas capable de faire du mal à mon pays et si je savais quelque chose qui put être utile, je le dirais ».

Le 10 février, vers six heures du matin, on entra dans la cellule des condamnés et on les prévint qu'il ne leur restait, plus qu'à se préparer à mourir : .Morey fut impassible et Pépin résigné; Fieschi éprouva une émotion violente dont il se remit aussitôt; il dit à voix basse : « Et ce que Ton m'avait promis? » L'abbé Grivel lui recommanda de pensera sou àme. Pépin était fort calme; autant il avait lutté avec maladresse et sotte astuce pour sauver sa vie,

autant il prouva de résolution, lorsqu'il fut face à face avec la mort. Il demanda une aile de poulet, la mangea avec appétit, but un verre de vin et alluma paisiblement ,& pipe.

Les trois condamnés furent réunis dans l'avant-greffe pour subir l'inutile et cruelle cérémonie de la toilette ; chacun s'y montra selon son caractère; Morey toujours absorbé; Pépin questionnant les aides du bourreau sur les détails de l'exécution; Fieschi verbeux, plein de jactance et cherchant peut-être à s'étourdir à force de bruit. Il y avait là un certain nombre de personnes, les trois aumôniers, l'exécuteur et ses aides, le directeur de la prison, les gardiens, les soldats; c'était une sorte de public, et Fieschi ne perdit pas cette occasion de dire encore quelques niaiseries redondantes : « Je laisse ma tête à M. Lavocat, mon âme à Dieu, mon cœur à la terre. Où donc est M. Lavocat? pourquoi ne vient-il pas? Il faut qu'il me voie mourir, je serai intrépide; il n'aura pas à rougir de Fieschi! 11 baisait le crucifix, embrassait l'aumônier, embrassait les gardiens et répétait : v Vous verrez comme je saurai mourir ! » Puis il dit celte énormité: ■• Ma pauvre petite Nina, que va-t-elle devenir? Je la recommande à la duchesse de Trévise. »

Il faisait froid. Le ciel, triste et gris, roulait de gros nuages obscurs qui passaient au-dessus des arbres dépouillés ; le lugubre cortège, marchant au pas, traversa la grande allée du Luxembourg, l'avenue de l'Observatoire, et à huit heures un quart, après avoir accompli son trajet entre deuxhaies de soldats, parvint à la place Saint-Jacques, où la troupe avait grand'peine à maintenir la foule immense qui s'étouffait aux environs de l'échafaud. Au delà de La barrière, à la fenêtre du premier étage d'une maison occupée par le marchand de vin Etienne , on pouvait voir le duc de Brunswick — celui dont tout Paris a connu les diamants et

les perruques en soie noire — qui regardait cette scène à l'aide d'une lorgnette revêtue d'ivoire sculpte.

Ils descendirent de voiture; Fieschi avec l'abbé Grivel ; Pépin, toujours fumant, avec l'abbé Gaillard; quant à Morey, qu'accompagnait l'abbé Montés, il fallut l'aider et même le porter. « L'héroïque vieillard » avouait lui-même « qu'il n'avait plus de jambes, quoique le cœur fût encore bon ». Au moment où les trois condamnés, les aumôniers et les aides formaient un groupe sinistre au pied de l'échafaud, M. Zangiacomi, suivi de M. de la Chauvinière, de M. Couchy, greffier de la Cour des Pairs et assisté de M. Vassal, commissaire de police, se tenait dans la baraque du contrôleur d'une station d'omnibus: il était là pour remplir la mission que la justice lui avait confiée, et il fit faire une dernière tentative près de Pépin, que l'on eût voulu avoir une raison suffisante de gracier.

Par ordre du juge d'instruction, armé de pleins pouvoirs et prêt à arrêter la main du bourreau, M. Vassal s'approcha de Pépin, le lira à part et lui dit : « A celle minute qui va être la dernière de votre vie, vous n'avez plus d'intérêts à ménager: il y a des êtres qui vous sont chers et qui seront heureux de vous voir conserver l'existence; dites-nous la vérité, mais la vérité sans réserve, et il sera sursis à votre exécution. » Pépin leva les épaules avec un geste de découragement et dit : « J'ai dit tout ce que je savais. » A voix basse, M. Vassal insista : « Si l'échafaud est démonté, on ne le remontera pas pour vous. » Pépin répliqua : « Je n'ai rien à dire. »> — « Réfléchissez bien. Est-ce votre dernier mot? — Oui. » Et Pépin alla de lui-même se placer près de ses complices.

Pépin, les yeux levés vers le ciel, comme s'il récitait une prière mentale, gravit sans faiblesse les degrés de l'échafaud; arrivé sur la plate-forme, il cria : « Je suis inno-

cenl! je suis victime! » et mourut. On porta Morey, qui était incapable de marcher; il était lourd, l'escalier n'était pas large ; les aides de l'exécuteur, qui le tenaient dans leurs bras, frôlaient involontairement ses vêtements. On a prétendu — tant une légende malsaine a essayé de glorifier ce misérable — qu'il se serait tourné vers ses porteurs et leur aurait dit d'une voix douce : « Pourquoi gâter ce gilet ? il peut encore servir à un pauvre. » Il fut bien plus humain et ne tomba pas dans ce pathos sentimental. Comme l'exécuteur ne pouvait détacher la corde qui retenait sa redingote, allait déchirer la boutonnière où elle était nouée, il dit : X... de D..., n'abîmez donc pas mes effets ! ce qui est naturel à un homme grossier dont tous ceux qui l'ont connu disaient volontiers: « C'est une canaille! » Jugement peu courtois, mais que l'histoire impartiale, ne se souciant guère des fantaisies de l'esprit de parti, est forcée d'accueillir, malgré la brutalité de l'expression, car il est conforme à la vérité.

Fieschi, le plus coupable, devait mourir le dernier; il avait dit qu'il serait intrépide — il le fut. Il monta très rapidement l'escalier et, prenant une pose théâtrale, autant que le lui permettaient ses liens, il s'écria d'une voix que nulle émotion n'altérait : « Je vais paraître devant Dieu. J'ai dit la vérité. Je meurs content. J'ai rendu service à ma patrie en signalant mes complices. J'ai dit la vérité, point de mensonge. J'en prends le ciel à témoin ; je suis heureux et satisfait, je demande pardon à Dieu et aux hommes, mais surtout à Dieu. Je regrette plus mes victimes que ma vie ! » Il se pencha vers l'abbé Grivet, qui l'avait conduit jusqu'aux bords de la bascule ; il l'embrassa et lui dit en souriant : « J'aimerais assez à venir vous donner de mes nouvelles dans cinq minutes. » Il avait probablement longtemps cherché d'avance et composé « ce mot de la fin », restant jusque sous la hache de l'échafaud ce qu'il s'était montré depuis le commencement du procès : un épouvantable histrion.

Comme on le voit, ce récit est écrit de la main d'un fidèle historien, soucieux du détail, et je dirai presque d'un juge d'instruction qui ne veut négliger aucun indice, perdre aucun des fils qui peuvent conduire à la vérité ; ce n'est pas un des moindres mérites de M. Maxime du Camp que cette conscience qui vient doubler l'estime que l'on a pour L'écrivain.

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