LÉON HENNIQUE
Pœuf. — 1887
Chez Tresse et Stock, un charmant petit volume: Pœuf, par Léon Hennique, C'est un récit des plus touchants des émotions d'un enfant qui s'échappe pour assister au supplice d'un pauvre diable de soldat qui a « corrigé » un de ses chefs. Il y a là de l'idylle, du drame, une saveur particulière et de l'émotion sincère, chose rare dans les livres de sèches analyses qui se fabriquent aujourd'hui.
Rien de plus touchant que le récit de ce pauvre petit fuyant en cachette la maison paternelle pour aller voir fusiller son ami Pœuf, un brave soldat qui le faisait sauter sur ses genoux et- qu'une aventure d'amour a mené au crime. L'enfant, fils du colonel, part avec son chien pour cette triste épopée dont voici une partie du touchant récit :
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Le cliien était fauve; — et il gaminait à présent, jappait, quêtait, fouillait les buissons, débusquait des volées de petits oiseaux roux.
Nous gagnâmes un chemin de traverse, le long d'une plantation de caféiers ; puis, comme j'éternuais, un clairon sonna le réveil, au loin.
— Hop ! mon toutou, dépéchons-nous ! m'écriai-je aussitôt.
El je me précipitai en avant, — pour ne point arriver trop tard.
Les caféiers fuyaient, sur ma gauche ; nous galopâmes entre deux champs de cannes à sucre ; on traversa, presque en sautant, un terrain en jachère oii, mêlés à un gazon dru, fleuri, haut, se hérissaient des cactus, des ananas sauvages, des raquettes; — et je ne fis halte qu'au pied d'un mur blanc qui, badigeonné de soleil, s'allongeait à ne plus finir. C'était le mur du polygone; c'était derrière ce mur que s'apprêtait la mort de Pœuf. fn court frisson me poignit les vertèbres.
Je soufflai une minute; j'attachai les cordons de mes souliers; puis, tandis que me considérait le chien, assis sur son derrière, d'un air bonasse, brusquement je demeurais très bète; car je me tenais là, les mains ballantes, — parfait! car j'avais bravé les foudres de ma famille, l'obscurité, beaucoup d'autres choses, — parfait encore !... mais le moyen d'atteindre la crête du mur, quel était-il ? et aussi le moyen d'assister à la fusillade, sans me montrer?
Un bouquet d'arbres, — ses cimes ondulaieni, — près d'un monticule, contre le polygone, à cinquante mètres de moi, me tira de souci. Et je me hâtai vers lui, dans la brousse, avec de plus en plus la crainte d'arriver trop tard.
Cependant, aucun tumulte ne s'échappait de l'épaisseur de pierres, tigrées d'anolis, que je côtoyais. Et au-dessus de la Soufrière, dont les pics sont d'or, dont les sommets étin-
cellent sur du bleu épanoui, après d'immenses plaines, après une savane, après des forêts vierges où flotte une poussière d'argent, le soleil ressemblait à un foyer d'incendie. Plus de trous d'ombre, plus de demi-teintes, déjàl La lumière avait tout effacé, tout dévoré. Elle ruisselait des feuillages, les glaçant de reflets métalliques.
Je me retournai ; mon chien trottait à mes côtés ; et j'aperçus la mer : Elle brûlait. — J'ignore si l'approche d'un terl'ible spectacle m'affinait et m'aiguisait les pupilles ; mais je ne me sentais ni le même esprit, ni les mêmes facultés.
Je choisis, par le bouquet d'arbres, celui dont l'escalade était du plus facile accès, et me rabotant les genoux, et trouant ma culotte, j'eus tôt fait de me hisser jusqu'à un endroit suffisamment compact pour me garantir des regards, mais pas assez touffu pour m'empècher de voir. Ce ne fut pas long. Je me campai sur une branche, puis, élaguant quelques brindilles, pinçant des feuilles, je pus soudain embrasser le polygone et, plus loin qu'une seconde muraille, un morceau des casernes de l'infanterie de marine, balconné, devant lequel s'alignait un cordon de troupes.
Je revins au polygone : il était criblé de papillons multicolores, verdoyait joyeusement. Un poteau, vis-à-vis de moi, attira bien mon attention ; mais je ne m'en préoccupai point, tant il se dressait tranquille, sans importance et comme immatriculé là depuis des années. L'appel des hommes, à l'abri des casernes, eut lieu. Il s'éteignit ; des commandements lui succédèrent, et marrrche ! les soldats peu à peu disparurent. — Le chien fauve dormait en rond au pied de l'arbre où je perchais.
Rien, sauf ma conversation de la veille avec Robert, — ne m'affirmant d'ailleurs que quelque chose fût en passe de s'organiser, j'en fus heureux et regrettai de m'ètre dérangé. J'étais abasoui'di, attentif, ému ; mais nulle tristesse pénible ne me cramponnait à ma branche. La présence du chien me fortifiait et me rassérénait.
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J'effrayai un merle qui, imprudemment, venait de s'abattre à ma portée; il repartit en criaillant; puis, comme je prêtais l'oreille aux bizarres paroles que chantait sur un rythme bizarre un coolie Indien, des clairons s'engagèrent dans le polygone, au pas. Flanqué d'un chef de bataillon, mon père les suivait, à cheval, — j'ébauchai une grimace contrite ; — et ils précédaient leurs hommes qui se rangèrent à la droite du poteau, assez loin de lui nonobstant. Des artilleurs s'étendirent contre la gauche de l'infanterie de marine ; un escadron de gendarmes prit à son tour la gauche des artilleurs ; et ainsi réunis, formant trois côtés de carré, dont l'un, celui du milieu, regardait le poteau, ils simulaient trois plates-bandes: la première dominée de jaune, la deuxième de rouge, et la dernière de blanc. Tous étaient en grande tenue, sans fusils ; — je reconnaissais les officiers. — Et on resta en bataille au moins dix bonnes minutes. Pas un cri, pas un chuchotement ! mais, un cliquetis continu de sabres, de lourds piétinements de chevaux, des éternuements rauques déchiraient l'air.
.J'écoutai de nouveau la chanson de l'Indien, — elle s'éloignait, — puis, tandis que je dérobais une de mes jambes à la piqûre d'une brindille, une sonnerie éclata violemment, tout à coup. Je tressautai ; le chien ne lit qu'un bond : •' Pœuf ! ce devait être Pœuf! » et ma salive se dessécha dans ma gorge.
C'était en effet Pœuf. Escorté de soldats, de gendarmes, il marchait front baissé, d'un pas ferme, les cheveux nus, en veste, avec sa g'iberne. Sa barbe lui cachait la poitrine.
Je tremblais tellement que ma branche s'agitait à cette heure par secousses brèves et menues.
On conduisit Pœuf au poteau, à ce poteau d'aspect irrésolu dont je n'avais d'abord point saisi l'opportunité ; et, s'approclianl, un officier, un jeune homme, déploya un papier, le lut à haute voix. J'entendis : Napoléon, parla grâce
y4 LA BATAILLE LITTERAIRE
de Dieu... saluL., l'an mil huit cent cinquante-neuf... motifs... condanme... militaire... peine de mort.
Pœuf n'avait pas bougé. '
On lui donna un fusil ; les boulons de sa veste, un à un, sa jjfiberne lui furent arrachés ; d'un geste dur, on lui ôta son fusil, après Tavoir fuit basculer; — puis on l'en frappa aux l'eins, brusquement..
Il secoua la tète, gémit quelque chose, mais vite un gendarme lui banda les yeux.
Alors, chaque personne s'éloigna de ce pestiféré ; pendant que s'avançait, eu bon ordre, au port d'armes, sur deux rangs, une douzaine d'hommes : sergents, caporaux et soldats clievronnés, sous les ordres d'un adjudant, le sabre au poing. Ils s'arrêtèrent à cinq ou six mètres de Pœuf.
L'adjudant leva son sabre ; les douze hommes ajustèrent; le sabre s'abaissa en deux reprises ; el une effroj'able détonation retentit, que des échos répercutèrent.
Je fermai les yeux malgré moi ; je les rouvris presque aussitôt : le cheval de mon père caracolait ; les papillons du polygone voletaient tous, effarés ; mon chien lançait de furieux aboiements; — et je vib Pœuf, la face dans l'herbe, le dos roux de soleil, les bras comme cassés à ses côlés, derrière une fumée pâle qui montait en s'évaporanl.
— Mon Dieu 1 fis-je. — Mon Dieu I
Et je dégringolai de mon arbre, me mis à fuir vers la Basse-Terre.
Un nouveau coup de feu tonnant sur ces entrefaites, le crâne vide, Tàme saccagée pour longtemps, je crus qu'on me l'avait tiré dans les jambes el accélérai ma retraite.
— D'où sors-tu "? s'écria ma mère, quand, débraillé, suant, souftlanl, n'en pouvant plus, j'atteignis enfin notre terrasse. — D'où sors -lu'?... avec ton pantalon déchiré?
— Pœuf, essayai-je de répondre... Pœuf...
— Tu viens du polygone 1
— Oui.
REALISTES ET NATURALISTES Uo
— Jo m'en doutais.
Les yeux de raaman se mouillèrenU
— Ah I tu viens du polygone !... Ah ! lu l'es sauvé, sans permission ! s'obligea-t-elle à dire, néanmoins. — Eh bien ! attrape...
On ne m'avait }amais calolté.
Pour le reste ou plutôt pour ce qui précède, je renvoie le lecteur à ce charmant et délicat petit livre.