‹ La bataille littéraire (volume 4)Chapitre 11 sur 78 · JULES CASE · texte numérisé non relu

JULES CASE

Bonnet Rouge. — 1887

J'avoue que c'est une grande douceur pour moi de trouver parmi tous les volumes que je reçois, un roman de bon sens dont l'auteur ne soit pas domestiqué au langage, aux idées de ces petits vieillards avant l'âge qui se disent modestement « les jeunes » et qui ne peuvent pas écrire trois lignes sans que lesb..., les f..., les N. d. D..., les m., et tout le reste se dressent devant vous.

On se croit un crâne, un mâle, quand on a fait tenir aux bourgeoises ou aux duchesses les propos que les cochers et les filles n'oseraient point proférer, et quand, sans nécessité, on a lâché l'écluse de tous les motsorduriersdelalanguefrançaise. Si encore c'était au profit d'une silhouette, d'un caractère ! point, c'est

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la grossièreté pour la grossièreté, l'ignominie pour l'ignominie. On invoque la névrose, les hantements, et sous prétexte de réalisme et de suggestion, on entasse les fantaisies les plus bêtes et les plus sales qui aient pu germer dans des cervelles putréfiées. Dans ces livres que je ne veux pas désigner autrement, on trouve à l'état habituel des jeunes gens qui tombent pâmés devant des chairs; jamais la femme, mais des chairs ! ils flairent partout, s'enivrent de la senteur d'un lit chaud; on les croit terribles, enflammés, et tout d'un coup ils disent : Tout beau ! à leur passion, et se mettent à éplucher leurs sensations.

Prenons-en un qui n'est que le résumé de cinquante :

Il me semblait, dit-il, qu'après ce meurtre qui avait rais des éclats de sang dans ma pensée, cette bougie n'était plus une bougie I... Je me disais, sans me l'avouer ; il me semble que ce garde-chasse avait un mouchoir à carreaux, et je sentais l'éparpillement des baisers de la gueuse sur ma nuque... Oh! ces tiédeurs voluptueuses: voilà bien'ce que je pensais en écrivant, mais est-ce que je pensais, est-ce que j'écrivais!... Examinons encore!... Oh! ce doute qui deviendrait une certitude, s'il n'était le doute ; je sentais que je la haïssais!... mais est-ce que je la haïssais ! car la haine, si les métamorphoses et les palingénésies ont leur code, n'est pas la haine... Je mo perdais dans ce? abîmes 1... est-ce que je m'y perdais ! . . . oui !.. . c'est-à-dire que j'entendais l'insondable "Walkyrie, non pas la Walkyrie, mais les incestes héroïques et les battements d'un cœur exsangue sous des cuirasses maudites. Et la petite femme continuait

à mâcher des obscénilés; étaient-ce des obscénités! non sou col était en'ouré d'une guimpe délicate dont le dessin courait comme un frisson autour d'une robo montante!

Je m'arrête ; on croirait que j'invente. A celui qui douterait de l'authenticité de ce texte, j'en montrerai vingt autres plus niais encore. Si notre jeunesse littéraire était telle qu'elle veut paraître présentement, il faudrait, suivant l'expression de Talleyrand, la ramasser à la cuillère.

Aussi, est-ce un grand charme que le repos des gros mots (que je ne veux pas citer) dans un roman moderne. Le succès durable et sain est là maintenant; laissons continuer leur route à ceux qui sont entrés dans la fausse voie et n'en peuvent plus revenir; occupons-nous de ceux à qui leur bonne étoile a éclairé le vrai chemin.

Parmi ceux-là plaçons M. Jules Case, l'auteur de Bonnet Rouge, qui vient de paraître chez V. Havard. Ce roman, tout autre l'eût prétentieusement intitulé : Etude. Et c'est justement cette absence de prétention qui a attiré sur lui mon attention. Dans une bonne langue, franche, sans sucreries ni brutalités, M. Case a écrit un bon livre que le succès a déjà accueilli. C'est l'histoire d'un jeune homme, jeune et homme, ce qui n'est plus de mode, dont le cœur est ouvert à tous les sentiments nobles et généreux et que la corruption de nos mœurs po-

litiques, une faiblesse de conscience, il faut le dire, jettent dans le parti contraire à ses convictions. « Méfiez-vous, disait Stendahl, de tout mouvement du cœur qui pourrait vous jeter dans le parti contraire à vos sympathies futures ! » De cette terrible leçon, le héros Olivier n'en a deviné le sens qu'un peu trop tard. Mais il n'est jamais trop tard pour mal faire, hélas! et le pauvre garçon, abandonnant son passé, ses convictions, sa maîtresse, se jette dans le tourbillon et devient un de nos hommes du jour.

Bien des fois, on a exploité cette donnée ; mais M. Jules Case y amis tout ce que sa véritable jeunesse avait de foi et d'observation. Ses personnages sont vivants, leurs sentiments sont vrais et humains; c'est le livre d'un homme cette créature qui devient rare par ce temps de nerveux, de hantés! et de mal embouchés que subit la littérature française.

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