RENE MAIZEROY
L'Adorée. — 1887
Déjà V Adorée de M. René Maizeroy est passée à l'actif des succès de l'année, de par cette force magnétique qui relie tout le monde parisien. Explique qui voudra ce phénomène par lequel, le soir même d'une première représentation et le matin de la publication d'un livre, tout le monde sait, à Paris, s'il y a réussite ou insuccès. Cette impression prime tout, même la valeur de l'ouvrage. Ceci soit dit sans attaquer V Adorée, que je considère comme l'œuvre maîtresse de M. Maizeroy, mais pour constater combien l'admiration ou le dénigrement marchent vite dans notre pays.
C'est la jalousie qui sert d'étude, cette fois, à M. Maizeroy; selon la mode du jour, il a retourné son sujet sous toutes ses faces et, à la loupe, en a
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suivi tous les mouvements, les actions, les réactions, les énergies et les détentes. Je dois constater la grande somme de talent d'observation dépensée, bien que l'action, réelle et forte, piétine un peu sur place. Mêmes élans, mêmes désespoirs dans tout le volume. Il est vrai que l'auteur de Manon Lescaut ne procède guère autrement, et que si l'on retirait les redites de son chef-d'œuvre, il en resterait juste le quart. Mais c'est là, il faut bien le reconnaîtie, la marque de la sincérité de la passion de s'oublier sans cesse et de se recommencer sans s'en douter.
En deux mots le roman consiste en ceci : Un mari amoureux de son honnête femme (comme on l'est d'une maîtresse à l'infidélité éprouvée!) la harcèle de sa jalousie, et cela jusqu'à ce que, l'ayant profondément ennuyée, tourmentée, elle prenne très franchement un amant. On croirait que notre Othello, qui a tué un de ses amis pour un simple flirtage, va venger chèrement son bonheur perdu. Point, et c'est là qu'est le côté nouveau du roman. Avec grand art, M. Maizeroy nous montre les tortures de cet homme et ferme le livre sans nous dire s'il se tuera ou s'il tuera.
On rapprochera ce roman de V Affaire Clemenceau et cela sera à tort, selon moi.
L'héroïne d'Alexandre Dumas est faite pour être suspecte ; ramassée dans la boue, elle y retourne,
ce qui est la logique de la nature; tandis que Marthe, de M. Maizeroy, est née d'honnêtes gens, est fort honnête elle-même et, si irritée qu'elle soit contre l'état de folie de son mari, me paraît d'une moralité assez bien trempée pour se contenter de retourner tout droit dans sa famille; l'étude de l'homme, du fou de jalousie, me paraît supérieurement traitée ; celle de la femme est moins complète. Je n'aurais pas une seule objection à émettre si l'auteur en avait fait une maîtresse au lieu d'une épouse. Presque toujours la femme qui tombe est excusable par le manque ou l'abandon de la famille ; mais dans V Adorée je ne vois rien de cela, et je ne puis comprendre la conduite de Marthe qu'en pensant que la folie de son mari l'a gagnée.
Ce n'est pas là une dure critique, puisqu'elle n'entame en rien les grandes lignes ni les charmants détails du roman ; mais bien des épisodes, qui resteraient inaperçus s'il s'agissait d'un amant et d'une maîtresse, deviennent un peu choquants lorsque M. le maire a passé par là.
M. Maizeroy a montré trop de tact dans le reste du livre pour que ce point ne s'y souligne pas de lui-même.
Revenons aux qualités.
Dans un chapitre très animé, où le malheureux mari cherche l'origine de son mal, voici un souvenir d'enfance discret et ému qui est bien l'une des plus jolies choses du roman :
J'aimais ma mère d'une affeclion absolue, despotique, instinctive, ainsi qu'une bète qui suit l'o leur des mamelles où elle a puisé la vie à pleine bouche.
Je ne me serais pas endormi si elle n'avait pas été assise à côté de moi, si elle ne m'avait pas tenu la main. D'un mot, sans une gronderie, sans une menace, elle apaisait mes colères de tout petit et j'abandonnais mes jouets, toutes les parties commencées dans le jardin, pour m'asseoir sur ses genoux, la frôler, m'engourdir en la tiédeur de son étreinte cajoleuse, cependant que très lentement, avec de jolis mois de femme, elle m'apprenait des histoires émerveillantes de fées et de princesses.
Nous ne nous quittions presque pas, et j'avais vraiment de la peine, je pleurais silencieusement bien tard quand elle allait au bal, quand elle faisait ses visites. J'avais Timpression lancinante qu'où me volait un peu de son cœur en ces moments oîi elle était loin de moi, et aussi l'effroi de ne plus la voir revenir. En grandissant, ma sensibilité devint si aiguë que ma mère s'en épouvantait comme d'une maladie. Elle répétait à tante Aline, en secouant sa tète si précocement blanche qu'on l'aurait crue seulement poudrée à la mode de jadis :
— Cet enfant m'inquiète avec sa nature tendre ; j'ai peur qu'il me ressemble plus tard, qu'il aime trop lorsqu'il aimera.
Je lui en voulais comme si elle m'avait injustement chAtié, quand au parc Monceau et chez quelques amies elle embrassait d'autres babies, elle adressait un compliment banal à la nourrice ou à la mère. J'allais bouder dans un coin, et rien ne parvenait à me dérider, à m'attirer à nouveau vers ses bras tendus.
— C'est donc que tu es aussi leur maman, à ceux-là, puisque tu les embrasses, disais-je, en ma logique d'enfant gâté et jaloux.
Un soir, je me rappelle cela comme si j'étais h nouveau
étendu dans mon petit lit que drapaient des rideaux de perse à fleurettes bleues, maman me croyait endormi depuis une heure et à mi-voix lisait une lettre à tante Aime. Le feu pétillait dans la cheminée avec des éclats brusques de flammes. L'abat-jour de la lampe était baissé très bas, enveloppait la chambre d'une grande ombre douce. Et, à certains passages de la lettre, une sale lettre de cocotte par hasard tombée entre ses mains, la pauvre femme sanglotait, avec des hoquets de désespoir, froissait, étreignait des doigts crispés ce chiffon de papier d'où s'évaporaient des relents d'héliotrope.
— Être tombé à ça, balbutiait-elle, le misérable!... Moi, qui l'aimais, qui lui aurais donné ma vie, qui suis la mère de son unique enfant... Sœurette, j'en ai assez, jea'enveux plus, je veux m'en aller avec toi, avec mon fils, bien loin... Qu'ai-je donc fait, dis, pour êti'e si malheureuse!
Et tante Aline lui avait pris les mains dans les siennes, se mordillait les lèvres pour ne pas pleurer; elle aussi, s'évertuait à l'apaiser, à calmer cette âme trop meurtrie, trop saignante, se penchait contre elle très tendrement, s'exclamait, ne sachant plus que lui répondre.
— Je t'en supplie, ne te fais pas de mal, ma chérie... tous les hommes se ressemblent, tu le sais bien, et ton mari est comme les autres... Brûle vite celte vilaine lettre et calme-toi, calme-toi, pour moi et pour lui.
Elle désignait de la main le petit lit où je ne bougeais pas et faisais semblant de dormir. Alors, j'eus cette sensation d'affreuse angoisse qu'elle ne m'appartenait plus, qu'elle ne m'aimait pas uniquement, absolument comme je voulais être aimé, qu elle pouvait me quitter et que je serais seul au monde sans càlineries, sans tiédeurs, sans tendresse. Cela m'halluciuait comme la vision d'un grand trou noir vers lequel vous poussent d'invisibles poings. En un étrange soulèvement de rancune, j'étais désespéré, j'avais le cœur tout gros de savoir qu'elle aimait mon père à en pleurer.
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jusqu'à en être comme folle, je ne savais pour quelle cause, el je me levai tout à coup d'un élan avec la rage de la reprendre, de la consoler; je lui criai :
— Je t'aime bien, petite maman, je t'aime bien, bien, va !
El toutes les deux se précipitèrent aussitôt vers le lit, et maman me serrait de ses bras si étroitement que je sentais les grands battements de son cœur et des larmes couler une à une sur mes cheveux; mais, cette fois, je crois bien que c'étaient des larmes de joie !
J'ai cité à dessein ce passage comme un des plus délicats et des plus importants en ce qu'il prépare le lecteur à suivre les évolutions morales de cet homme qui aime trop et qui, aveuglé par son amour et le doute de lui-même, va probablement devenir un criminel.