PAUL HERVIEU
L'Inconnu. — 1887
h'Inconnu, tel est le titre du roman que M. Paul Hervieu vient de publier chez Lemerre. Roman étrange dont le défaut, s'il en a un, n'est certes pas la banalité; peut-être même... mais je m'arrête; mieux vaut chercher une voie nouvelle que s'attarder dans les chemins où tant d'autres ont passé. — Les fous ont une raison relative qui ne ressemble pas à celle de ceux qui se trouvent sages, mais c'est une raison ; — telle est la thèse défendue par M. Paul Hervieu. A l'appui de son plaidoyer, il cite certain manuscrit écrit par un homme enfermé pour cause de démence. A dessein, l'auteur a un peu embrouillé le tout, laissant au lecteur le plaisir de croire qu'à travers les obscurités, les cauchemars
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d'un cerveau surexcité, il trouve lui-même le fil conducteur, la vérité du mystère du roman.
Une attaque nerveuse fait tomber notre demi-fou en léthargie, on le croit mort ; là se trouvent les pages les plus émouvantes du livre, l'étude psychologique qui en est le point culminant ; le « corps » abandonné est livré à la garde des domestiques.
Assuré enfin que j'étais bien mort, celui qui était le plus anciennement entré à mon service se mit à me tripoter, avec impudence, parlout, comme pour se rendre compte de la substance en quoi était fait Thomme qu'il avait si longtemps accepté pour maître... Puis, il pinça très fort mon nez, probablement trop évasé pour son goût, et qu'il était libre, en cette minute, de rectifier à sa guise. Après avoir bien comprimé mes narines avec ses doigts, qui empestaient d'un astiquage de cuivres, il tit flamber une allumette pour mieux apprécier son ouvrage... Ensuite, poursuivant ses expériences sur ma chair malléable, il tordit mon appendice nasal d'une façon apparemment si comique qu'il pouffa de rire en prenant à témoin son camarade.
Ce dernier était pour lors très occupé à fouiller les poches de mes habits, d'où il avait extrait déjà mon porte-monnaie et mon porte-cigarettes. Les deux gaillards comptèrent aussitôt la somme livrée à leur discrétion...
Devant ce spectacle j'eus l'étonnement de reconnaître que l'instinct de la propriété s'était encore conservé en moi. J'étais furieux. J'appréhendais la découverte de la clef de ma caisse... Seigneur! Et Marie qui n'arrivait toujours pas!
Un conciliabule eut lieu entre les deux compères. Ils chuchotaient en m'obsorvant du coin de l'œil, comme si j'eusse encore été gênant. Ensuite ils réintégrèrent dans mes vête-
ments ce qui en avait été tiré, avec une probité scrupuleuse. Dieu merci ! j'avais été servi par d'honnèles gens ; et j'en eus comme de la fierté! Oui ! Dans ma situation !
Cependant Pun des serviteurs avait reporté la main sur mon bien. Il ouvrit mon étui de galuchat, offrit une cigarette à son acolyte, et en prit deux pour lui d'un air capable et autorisé. J'admis cet acte comme une compensation accordée au droit de vol que tant de gens sont tentés de s'attribuer, dans les conjonctures favorables.
L'arrivée de la comtesse sa femme, du prêtre, sont absolument émouvants de détails, sans recherche d'effet, de mélodrame. Rien de jius saisissant que ces notes d'un mort qui entend, qui voit jusqu'au moment où l'usage veut qu'on lui ferme les yeux. Je m'arrête, laissant au lecteur le soin d'apl^récier l'ensemble de V Inconnu qui révèle en M. Paul Hervieu un très intéressant analyste et confirme sa réputation de romancier.