‹ La bataille littéraire (volume 4)Chapitre 13 sur 78 · PAUL BOURGET · texte numérisé non relu

PAUL BOURGET

Mensonges. — 1887

Le livre qui vient de paraître chez Lemerre a environ cinq cents pages ; à la 491*=, un des héros du roman, Claude Larcher, romancier, auteur dramatique à succès, trouve son ami René Vincy, un écrivain comme lui, brisé par un amour indigne et ne voulant chercher la fin de ses douleurs que dans un coup de revolver. Cet homme de haut esprit, qui, d'ailleurs, comme tout le monde, voit mieux dans le jeu du voisin que dans le sien, dit du fond de son cœur à son jeune ami que pour un artiste toute blessure doit être féconde, et que celui-là n'a rien produit de durable qui n'a pas souffert ce qu'il chante, ce qu'il peint ou ce qu'il écrit :

Ah ! écrire, si ce n'était que découvrir des idées en charn-

bre, comme un géomètre devaDt son tableau noir, pour les énoncer, là, posément, tranquillement, en termes bien choisis, bien nets, mais le premier venu pourrait s'établir écrivain, comme on s'établit ingénieur ou notaire. Il n\ faudrait que de la patience, de la méthode et du loisir!... écrire, c'est bien autre chose .. Et s'exaltant à mesure qu'il parlait : C'est vivre d'abord, et avoir de la vie un goût à soi, une saveur unique, une sensation, là, dans la gorge... C'est se transformer soi-même en champ d'expériences, en sujet auquel inoculer la passion.

Ce que Claude Bernard faisait avec ses chiens, ce que Pasteur fait avec ses lapins, nous devons le faire, nous, avec notre cœur, et lui injecter tous les virus de l'àme humaine. Nous devons avoir éj^rouvé, ne fût-ce qu'une heure, les mille émotions dont peut vibrer l'homme, notre semblable, — et tout cela pour qu'un inconnu, dans dix ans, dans cent ans, dans deux cents, lise de nous un livre, un chapitre, une phrase peut-être, qu'il s'arrête et qu'il dise : Voilà qui est vrai, et qu'il reconnaisse le mal dont il souffre...

Oui, c'est un jeu terrible que celui-là, et l'on court le risque d'y rester. Avec cela que le médecin qui dissèque ne court le risque de se couper avec son scalpel, et, quand il visite un hôpital de cholériques, de tomber foudroyé... C'est vrai, René a failli disparaître ; mais quand il écrira sur l'amour maintenant, sur la jalousie, sur la trahison de la femme, il y aura un peu de son sang sur ses phrases, du sang rouge et qui a battu dans une artère, et non pas de l'encre prise dans l'encrier des autres. Et voilà une belle page de plus à joindre au patrimoine littéraire de cette France que vous nous accusez d'oublier. Nous la servons à notre manière. Ce n'est pas la vôtre, mais elle a sa grandeur. Savez-vous que c'est un martyr aussi que de souffrir ce qu'il faut faire pour s'arracher des enlràiWesAdolphe ou Manon y...

De même, après son magmfique épisode du Péli-

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can de la Nuit de Mai, Alfred de Musset dit des poètes :

Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées, De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur, Ce n'est pas un concert à dilater le cœur. Leurs déclamations sont comme des épées : Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant, Mais il y pend toujours quelque goutte de sang !

Et le poète et le prosateur ont raison, car en matière d'art rien ne vit, rien ne vivra que ce qui a été souffert et vécu.

Tout le livre de M. Paul Bourget est fait pour démontrer cette vérité, et en l'écrivant le romancier a certainement prêché d'exemple. Je n'ai pas à juger de l'œuvre au point de vue littéraire ; la situation que l'auteur de Crime d'amour, de Cruelle Enigme, qV André Cornélis a rapidement et si justement conquise dans l'élite de nos écrivains, m'en dispense amplement. Son esprit d'analyse, son étonnante clairvoyance, sa conscience descriptive, son inquiétude dans le choix de l'expression, sa soif de vérité, l'ont classé assez haut pour que je n'aie à m'occuper que de l'ensemble de l'œuvre présente, remplie de ses qualités, et parfois de l'exagération de ces qualités. Je m'explique. C'est cette conscience même, cette profusion de détails qui pourrait parfois troubler le lecteur et dont le papillotement pourrait détourner sa vue de l'action, du mouvement

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principal. Mais si j'adressais ce reproche à M. Pau Bourget, je devrais aussi le faire à son premier maître Balzac, et c'est s'égarer en bonne compagnie, si l'on s'égare, que de se tromper avec celui qui a donné le Père Goriot à son siècle.

Mensonges est l'ensemble des perfidies inconscientes des débitantes d'amour, qu'elles soient au premier ou au dernier échelon de l'échelle de la galanterie. Suzanne de Moraines, cette femme du monde qui, sous les yeux mêmes de son mari, mène grand train dans Paris, à l'aide des subventions secrètes du financier Desforges, est-elle véritablement une femme du monde ? c'est ce qui serait à étudier ; n'appartient-elle pas plutôt à cette classe nouvelle qui est le trait d'union entre le vrai monde et le demi-monde, société mélangée oii se rencontrent des femmes qui, sans vergogne, avouent leurs amants, société composée d'un tiers galant, un tiers artiste, un tiers inclassé ; veuves émancipées, femmes mariées délaissées, parvenues, vivant en camaraderie avec Pierre, Jacques ou Paul, qui les mène dîner, qui les conduit au théâtre, qui les compromet toujours, les oublie souvent et les épouse quelquefois. Ceci à seule fin de fixer la ligne où s'arrête ce monde équivoque, singeant assez habilement ce vrai monde dans lequel il voudrait entrer, et qui ne consentira jamais à lui ouvrir ses portes.

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Donc M""' de Moraines, une merveille pétrie de toutes les délicates beautés de la femme, corrompue comme un vieux diplomate, a pris le jeune poète René dans ses filets ; elle l'a arraché à de sincères amours bourgeoises et, finalement, lui déclare que le mariage à trois dans lequel elle vit lui semble si peu immoral qu'elle le verrait sans peine devenir un ménage à quatre. Le pauvre René se révolte au nom de son amour, de son honnête jeunesse ; dans son indignation, il va jusqu'à lever la main sur l'infâme et court s'enfermer pour se tuer.

Je raconte brutalement le gros de l'œuvre, voulant laisser aux lecteurs de Mensonges le plaisir de savourer, dans un style de maître, les délicatesses, les hautes vues, les révoltes de conscience, les spéculations de ces âmes mises à nu par M. Paul Bourget. La famille de René, ce vieux professeur, son beau-frère, Emilie sa sœur, la famille Offarel, la petite Rosalie, jusqu'à Françoise, jusqu'aux moindres personnages, tout est étudié, rendu avec une incroyable force de vérité.

Mais j'insisterai surtout sur Claude Larcher, personnage qui est plus qu'une conception de l'auteur et que chacun de nous a rencontré dans la vie. Celui qui, au commencement de cette courte analyse, a tenu ce beau et fier langage, le parle d'autant mieux que son cœur a souffert et souffre encore par d'indignes amours. Soumis aux moindres caprices d'une cabotine, de Colette, le malheureux

Claude ne peut que constater sa déchéance morale, sans trouver le courage de s'y soustraire. Lui, le Mentor de René, lui, qui veut le détourner de la voie où se sont compromis sa dignité et son talent, ne peut parvenir à s'y arracher. Il adore, il méprise, il hait tour à tour, il va jusqu'à frapper, ivre de colère, d'outrages, celle qui a pris sur lui ce terrible empire. Pour guérir René de sa folie, il lui avoue les violences où il est descendu.

Voulez-vousque je vous rende confideace pour confidence, c'est-à-dire horreur pour horreur? Vous savez comme Colette me traitait quand je lui mandais un peu de pitié? Je l'ai battue, l'autre soir, comme un portefaix, et voici ce qu'elle m'écrit. Tenez... et il tendit à son ami un billet qu'il avait, ouvert devant lui, sur sa lable. René le prit machinalement, et il put lire les lignes suivantes :

Deux heures du matin.

Tu n'es pas venu, m'amour, et je t'ai attendu jusqu'à maintenant. Je t'attendrai encore aujourd'hui toute la journée, et ce soir, chez moi, depuis l'heure où je rentrerai du théâtre. Je suis de la première pièce et je me dépêcherai. Je t'en supplie, viens m'aimer. Pense à ma bouche. Pense à mes cheveux blonds. Pense à nos caresses. Pense à celle qui t'adore, qui ne peut se consoler de t'avoir fait de la peine et qui te veut, comme elle t'aime, follement

Ta petite Colette.

— " Pour une lettre d'amour, c'est une lettre d'amour, hein? » dit Larcher avec une joie féroce. « C'est plus cruel que le reste, d'être aimé ainsi, parce que l'on s'est conduit

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comme un Alplionse! Mais, je n'ea veux plus, ni d'elle ni d'aucune aulro.,. Je hais l'amour maintenant, et je vais m'ampuler le cœur. Faites comme moi. »

« L'amputation » du cœur de René est encore possible, et M. Paul Bourget nous la laisse pressentir, sans y insister plus qu'il ne faut. Quant à Claude, il ne consent pas à supporter l'opération ; à quoi bon s'assassiner? se demande-t-il, quand il s'agit de luimême; et après avoir flagellé les faibles, les amoindris, les lâches, après avoir constaté les monstruosités, les défaillances de notre société, après avoir maudit ces poupées qui prennent l'amour et l'honneur des hommes sans pouvoir leur rendre ni l'un ni l'autre, faute de l'autre et de Tun, il se met à rire de ce mauvais rire de la désillusion, en disant :

" Quelle comédie que la vie et quelle sottise d'eu faire un

drame I » puis il lira sa montre et se leva précipitamment :

« Six heures et demie, je serai en retard chez Colette... «

Et il héla un fiacre qui passait à vide, pour arriver rue de

Rivoli — cinq minutes plus tôt !

Telle est la moralité du livre que tout le monde des lecteurs connaîtra dans quelques jours. Peutêtre paraîtra-t-il un peu maigre d'action ; mais est-ce par ce qu'on appelle l'action que vivent les romans d'aujourd'hui? Non, surtout quand il s'agit d'une œuvre comme celle qu'on doit à M. Bourget. C'est, je le répète, dans la force, la persistance de l'analyse, du développement du moindre fait, du plus

petit mouvement de l'âme, que l'auteur a placé son esthétique, et à ce compte, il a réussi cette fois au delà de ce qu'on peut imaginer. Suzanne de Moraines est, à ce point de vue, une des études les plus nierveilleusemenl réussies que je connaisse et les traits de caractère qui la précisent sont magistralement dessinés. Peut-être reprochera-t-on à M. Paul Bourget l'abus de l'observation quand même, et cet examen constant de ses moindres sensations.

Reproche éti-ange danslejDays oùestné Montaigne qui, fort justement, trouvait qu'étudier un homme c'est les étudier tous et que l'on ne peut juger ses actes qu'en sachant exactement ce qui se passe dans sa conscience : « Ce n'est pas marquer d'entendement rassis, dit-il, de nous juger simplement joar nos actions du dehors ; il faut sonder jusqu'au dedans et voir par quels ressorts se donne le branle. »

Ainsi parle le maître des observateurs et des psychologues ; et ce n'est pas le moindre mérite de M. Paul Bourget d'avoir su nous ouvrir, sans pédantisme, sans robe ni bonnet de j^rofesseur, sous une forme intéressante, ces profonds replis du cerveau et du cœur humain, qui recèlent tant de belles et grandes choses, tant de rêves enchantés et aussi tant de désillusions.

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