GUY DE MAUPASSANT
Sur l'eau. — 1889
Sur l'eau, le dernier livre que M. Guy de Maupassant vient de publier chez Marpon et P'iammarion, n'a rien d'un roman. L'auteur lui-même a le soin de nous le dire. « Ce journal, écrit-il en postface, ne contient aucune histoire et aucune aventure intéressante. Ayant fait, au printemps dernier, une petite croisière sur les côtes de la Méditerranée, je me suis amusé à écrire chaque jour ce que j'ai vu et ce que j'ai pensé.
« En somme, j'ai vu de l'eau, du soleil, des nuages et des roches, — je ne puis raconter autre cho.se, — et j'ai pensé simplement, comme on pense quand le flot vous berce, vovis engourdit et vous promène. »
Rien autre, c'est-à-dire peu de chose, et cepen-
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clant le tout forme un livre des plus attrayants. C'est qu'impressions, anecdotes, sont écrites,. racontées sans effort, en belle et bonne langue française, sans contorsions, sans impropriété voulue de termes, sans recherche de l'effet quand même. Dans ces notes de voyage, je trouve ce récit de la mort de Paganini :
En approchant de l'ile Saint-Honorat, nous passons auprès d'un rocher nu, rouge, hérissé comme un porc-épic tellement rugueux, armé de dents, de pointes et de griffes qu'on peut à peine marcher dessus; il faut poser le pied dans les creux, entre ses défenses, et avancer avec précaution; on le nomme Saint-Ferréol.
Un peu de terre venue on ne sait d'où s'est accumulée dans les trous et les fissures de. la roche; et là dedans ont poussé des sortes de lis et de charmants iris bleus dont la graine semble tombée du ciel.
C'est sur cet écueil bizarre, en pleine mer, que fut enseveli et caché pendant cinq ans le corps de Paganini. L'aventure est digne de la vie de cet artiste génial et macabre, qu'on disait possédé du diable, si étrange d'allures, de corps, de visage, dont le talent surhumain et la maigreur prodigieuse firent un être de légende, une espèce de personnage d'Hoffm^inn.
Comme il retournait à Gènes, sa patrie, accompagne de son fils, qui seul maintenant pouvait l'entendre tant sa voix était devenue faible, il mourut à Nice, du choléra, le 27 mai 1840.
Donc, son fils eaibarqua sur un navire le cadavre de son père et se dirigea vers l'Italie. Mais le clergé génois refusa de donner la sépulture à ce démoniaque. La cour de Rome, consultée, n'osa point accorder son autorisation. On allait
cependant débarquer le corps, lorsque la municipalité s'y opposa sous prétexte que l'artiste était mort du clioléra. Gènes était alors ravagé par une épidémie de ce mal; mais on argua que la présence de ce nouveau cadavre pouvait aggraver le lié au.
Le fils de Paganini revint alors à Marseille, où l'entrée du port lui fut interdite pour les mêmes raisons. Puis, il se dirigea vers Cannes, où il ne put pénétrer non plus.
Il restait donc en mer, berçant sur la vague le cadavre du grand artiste bizarre que les hommes repoussaient de partout. Il ne savait plus que faire, où aller, où porter ce mort sacré pour lui, quand il vit cette roche nue de Saint- Ferréol au milieu des Ilots. Il y fit débarquer le cercueil, qui fut enfoui au milieu de l'Ilot.
C'est seulement en 184o qu'il revint avec deux amis chercher les restes de son père pour les transporter à Gènes, dans la villa Gajona.
Ps'aimcrait-on pas mieux que l'extraordinaire violoniste fût demeuré sur l'écueil hérissé où chante la vague dans les étranges découpures du roc?
Chemin faisant, je trouve ce lamentable tableau d'un état de misère qu'on ne rencontre que trop souvent dans notre pays :
Le père et le fils étaient morts au commencement de la semaine. La mère et la fille s'en allaient aussi maintenant.
Une voisine qui les soignait, se sentant soudain indisposée, avait pris la fuite la veille même, laissant ouverte la porte et les deux malades abandonnées sur leurs grabats de paille, sans rien à boire, seules, râlant , suffoquant, agonisant, seules depuis A'ingt-quatre lieures!
Le médecin venait de nettoyer la gorge de la mère et l'avait fait boire; mais l'enfant, affolée par la douleur et par
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l'angoisse des suffocations, avait enfoncé et caché sa tête dans la paillasse sans consentir à se laisser toucher.
Le médecin, accoutumé à ces misères, répétait d'une voix triste et résignée :
— Je ne peux pourtant point passer mes journées chez mes malades. Cristi! celles-là serrent le cœur. Quand on pense qu'elles sont restées vingt-quatre heures sans boire.
Le vent chassait la pluie jusqu'à leurs couches. Toutes les poules s'étaient mises à l'abri dans la cheminée.
Nous arrivions à la ferme. Il attacha son cheval à la branche d'un pommier d^evant la porte, et nous entrâmes.
Une odeur forte de maladie et d'humidité, de fièvre et do moisissure, d'hôpital et de cave, nous saisit à la gorge. 11 faisait froid, un froid de marécage, dans cette maison sans feu, sans vie, grise et sinistre. L'horloge; élait arrêtée; la pluie tombait par la grande cheminée, dont les poules avaient éparpillé la cendre, et on entendait dans un coin sombre un bruit de souftlet rauque et rapide. C'était l'enfant qui respirait.
La mère, étendue dans une sorte de grande caisse de bois, le lit des paysans, et cachée par de vieilles couvertures et de vieilles hardes, semblait tranquille. Elle tourna un peu la tète vers nous.
Le médecin lui demanda :
— Avez-vous une chandelle?
Elle répondit d'une voix basse, accablée :
— Dans le buffet.
Il prit la lumière et m'emmena au fond de l'appartement, vers 11 couchette de la petite fille.
Elle haletait, les joues décharnées, les yeux luisants, les cheveux mêlés, effrayante. Dans son cou maigre et tendu, des creux profonds se formaient à chaque aspiration. Allongée sur le dos, elle serrait de ses deux mains les loques qui
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la couvraieni, el des qu'elle nous vil elle se tourna sur la f;ico pour se caclier tlans la paillasse.
Je la pris par les épaules, el le docleur, la Forennt à montrer sa gorge, en arracha une grande peau blancliàlre, qui me partit sèche comme un cuir.
EWe respiia mieux tout de suite et but un peu. La mère, soulevée sur un coude, nous regardait. Klle balbutia :
— C'est-il fait-.'
— Oui, c'est fait.
— J'allons-t-y rester toutes seules?
Une pour, une peur affreuse, faisait frémir sa voi.\, peur de cet iso'ement, de cet abandon, des ténèbres et do la mort qu'elle sentait si prociic.
Je répondis :
— Non, ma brave femme: j'attendrai que le docteur vous ait envoyé la garde.
l'^t me tournant vers le médecin :
— Envoyoz-lui la mère Mauduit. Je la payerai.
— Parfait. Je vous l'envoie tout de suite.
Il me serra la main, sortit, el j'entendis son cabriolet qui s'en allait sur la route humide.
Je restai seul avec les deux mourantes.
Mon chien Paf s'était couché devant la cheminée noire, et il me lit songer qu'un peu de feu serait utile à nous tous. Je ressortis donc pour chercher du bois et de la paille, el bientôt une grande tlambée éclaira jusqu'au fond de la pièce le lit do la petite, qui recommençait à haleter.
El je m'assis, tendant mes jambes vers le foyer.
La pluie battait les vilres; le vont secouait le toit; j'entendais l'haleine courte, dure, sifflante des deux femmes, et le souffle de mon chien qui soupirait de plaisir, roulé devant l'àtre clair.
La vie! la vie! qu'csl-ce que cela? Ces deux misérables qui avaient toujours dormi sur la paille, mangé du pain
noir, travaillé comme des bêtes, souffert toutes les misères de la terre, allaient mourir! Qu'avaient-elles fait? Le père était mort, le fils était mort. Ces gueux passaient pourtant pour de bonnes gens qu'on aimait et qu'on estimait, de simples et honnêtes gens !
Je regardais fumer mes bottes et dormir mon chien, et en moi entra soudain une joie sensuelle et honteuse en comparant mon sort à celui de ces forçais I
La petite fille se mit à râler, et tout à coup ce souffle rauque me devint intolérable; il me déchirait comme une pointe dont chaque coup m'entrait au cœur.
J'allai vers elle :
— Veux-tu boire? lui dis-je.
Elle remua la tête pour dire oui, et je lui versai dans la bouche un peu d'eau qui ne passa point.
Je passe la fin de ce navrant récit si impressionnant, parce que l'auteur a su voir, et dire ce qu'il avait vu, et je termine mes emprunts par une petite anecdote faite pour prouver qu'il y a un peu de tout dans les notes de M. de Maupassant. A l'hôtel, il se trouve à table près d'un groupe de commis voyageurs bien vivants, causant, eux aussi, de toutes choses, et finalement de l'émancipation des femmes, de leurs di^oits et de la place nouvelle qu'elles veulent prendre dans la société :
Les uns approuvaient, d'autres se fâchaient; le petit gros plaisantait sans repos, et termina en même temps ce déjeuner et la discussion par cette anecdote assez plaisante :
« Dernièrement, disait-il, un grand meeting avait eu lieu en Angleterre, où cette question avait été traitée. Gomme
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un orateur venait de développer de nombreux arguments en faveur des femmes et terminait par cette plirase :
" En résumé, messieurs, elle est bien petite la dilï'crence o qui dislingue l'homme de la femme. »
« Une voix forte, enthousiaste, convaincue, s'éleva dans la foule et cria :
« Hurrah pour la petite différence! »
Conclusion : Sur l'eau est un volume de notes exquises par leur simplicité et qui prendra place dans la riche collection des récits du premier de nos conteurs d'aujourd'hui.