‹ La bataille littéraire (volume 4)Chapitre 20 sur 78 · JULES JOUY · texte numérisé non relu

JULES JOUY

Les Chansons de l'année. — 1888

Je ne parlerai que d'un chansonnier, mais d'un chansonnier de race, de M. Jules Jouy, dont les succès ont commencé dans cette officine artistique qui s'appelle le petit théâtre de la rue Victor-Masse, et qui a produit les Caran d'Ache, Willette, Mac- Nab, Oscar Méténier, et tant d'autres que le Chat noir revendique justement comme ses nourrissons.

M. Jules Jouy a beau dire dans un refrain :

Les vieux, les vieux

Sont bien ennuyeux.

Qu'ils s'aiment entre eux !

A bas les vieux !

il est de leur race, car ces vieux s'appellent : Dé'

saugiers, Déranger, Charles Gille, Pierre Dupont, Darcier, et j'ajoute : Auguste Barbier. Comme eux il a le trait, comme eux il est Français, éloquent, homme d'esprit, patriote et poète. Peut-être sa muse a-t-elle un peu trop sacrifié à la politique et l'accusera-t-on d'aller un tantinet vers les mécontents quand même, mais elle sait être variée et prendre ses impressions un peu partout. Le recueil intitulé : les Chansoiis de l'année est une sorte de journal chanté, où chaque sottise publique et privée est lestement rimée.

Sous la légèreté de sa forme, avec un rare bon sens, M. Jules Jouy sait faire passer les choses les plus graves, les plus sinistres même; témoin : les Deux Échafauds.

Autrefois réchafaud, minisire D'un grandiose châtiment.

Dessinait, sa forme sinistre Sur l'horizon clair, hardiment.

Mais aujourd'hui l'échafaud tremble, Tapi dans quelque endroit perdu.

Tout prêt à s'enfouir il semble Frissonner du sang répandu.

Gais tueurs aux âmes sensibles, Le dilemme est claii- et parfait :

Dressez des échafauds terribles, Ou supprimez-les tout à fait.

On voit que le chansonnier n'est pas dénué de logique; la logique, c'est, je le répète, sa qualité maîtresse; je lis dans Le 14 Juillet d'un vagabond ces vers qui, sans en avoir la prétention, disent tant de choses :

Ça m'étourdit, tout' celt' cohue!

Ils m'enauient, tous ces gens lieuroux

Qui se balladent dans la rue

En poussant un tas décris joyeux!

Ben, moi, je n'cri' rien et pour cause.

Car, bien que j'soy^ républicain,

C'est tannant d'crier " Viv' » quéqu'chose,

Lorsque, soi-même, on crèv' de faim!

Je pourrais citer bien d'autres passages des deux cents chansons qui viennent de paraître dans ce recueil publié par Bourbier et Lamoureux; mais, si petit qu'il soit, j'ai tenu à donner cet échantillon de la manière et du poète et du chansonnier. Bien d'autres que M. Jules Jouy ont rimé depuis nombre d'années; mais j'ai dû le signaler comme celui qui, aujourd'hui que tout le monde a un peu ou beaucoup de talent, a apporté la seule chose rare, une note personnelle, qu'il s'agisse de « grand art » ou de chansons.

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