PAUL BOURGET
André Cornélis. — 1887
C'est prodige de constater avec quelle rapidité un succès ou un insuccès se fait en matière de romans ou de pièces de théâtre. Avant même que certains livres signés de certains noms aient paru, les éditions se sont multipliées par commandes, et on est tout étonné, en lisant le roman d'hier publié par Lemerre, d'apprendre qu'il en est à sa dix-septième édition. C'est le cas d'André Cornélis, dont le succès était fait au lendemain de Crime d'amour. Aujourd'hui, M. Bourget est passé au budget des lecteurs, et je ne puis qu'en féliciter l'un et les autres.
En effet, il faut le dire, André Cornélis est l'œuvre maîtresse de M. Bourget, et j'ai le plaisir d'y trou-
ver, outre l'esprit d'analyse, la dissection des sentiments les plus ténus, un drame plein de vie, d'émotion, et qui, sans procéder selon Edgar Poë ou Alexandre Dumas dans VAffaire Clcmoiceau, reporte involontairement l'esprit sur l'intensité d'intérêt qui est la marque de ces maîtres. Bien d'autres ont déjà parlé et vont parler sur la thèse soutenue par l'auteur ; il essuiera probablement des contradictions sur le détail ; quant au fond, il n'aura que des louanges méritées pour la façon dont la fable, si c'en est une, est conduite et se poursuit jusqu'au bout du roman.
Résumons l'ouvrage en deux mots : André Cornélis est un jeune homme qui devine que son beaupère, celui qui a épousé sa mère en secondes noces, est l'assassin de son père. L'enquête, naturellement manquée par la justice, il la refait lui-même, et tue le criminel de sa main, sans que sa mère, veuve une seconde fois, sache qu'il y a eu châtiment. Sur cette donnée, M. Paul Bourget a trouvé de grands accents, et je ne puis que renvoyer au livre pour y admirer les tempêtes de doutes, de demi-certitudes qui envahiï:sent de leurs tortures le cœur et l'esprit du vengeur.
Il était quatre iieures de raprès-midi, le lendemain, lorsque je me présentai à Tliôtel du boulevard de Latour-Maubourg. Je savais que, selon toute probabilité, ma mère serait sortie pour quelques visites. Je pensais aussi que mon beau-père ne se serait pas senti mieux à la suite de
la course matinale qu'il avait faite, la veille, jusqu'au Grand' Hôtel. J'espérais donc le trouver au logis, peut-être couché. Ma mère, en eft'et, n'était pas là, et il était, lui, resté à la maison. Il se tenait dans ce cabinet de travail au plafond revêtu de sombres voussures de bois, aux murs garnis de cuir de Cordoue, couleur de feuille-morte et d'or, où nous avions eu notre première explication. Celle aue je venais provoquer était d'une autre importance, et cependant j'étais moins ému cette fcis-ci que l'autre. La certitude enfin possédée me procurait un calme singulier, au point que je me souviens d'avoir pu causer une minute avec le valet de pied qui m'introduisait et qui avait un enfant malade. Je me rappelle aussi que je remarquai pour la première fois, à travers une des fenêtres de l'escalier, un long et fumeux tuyau d'usine dressé, depuis cet hiver sans doute, par delà le petit jardin. La liberté de mon esprit était donc intacte — il faut bien que je le reconnaisse pour être sincère jusqu'au bout— à la minute où je pénétrai dans la vaste pièce. J'aperçus aussitôt mon beau-père qui, plongé dans un grand fauteuil au coin de la cheminée dont la trappe était baissée, coupait les pages d'un livre nouveau avec un poignard à lame large, courte et forte. II avait rapporté ce couteau d'Espagne, comme beaucoup d'autres armes qui traînaient un peu partout dans les diverses pièces où il habitait. Je comprenais maintenant à quel ordre d'idées se rattachait cette singulière manie. Il était habillé comme pour sortir, mais le caractère altéré de sa physionomie témoignait de l'intensité de la cise qu'il avait subie et qui pesait encore sur tout son être. Probablement mon visage, à moi, exprimait une résolution extraordinaire, car je reconnus à ses yeux, dès que nos regarda se furent rencontrés, qu'il venait de lire jusqu'au fond de ma pensée. Il me dit néanmoins un : « C'est toi, André, comme tu es aimable d'être venu... » qui me prouva, une fois de plus, le degré de son empire sur lui-même, et il me lendit une main que je ne
pris pas. Cet étrange refus opposé à son geste d'accueil, le silence que je gardai pendant les premières minutes, la contraction de mes traits sans doute et mes yeux menaçants achevèrent de Téclairor sur la disposition d'esprit dans laquelle je venais à lui. Tranquillement, il posa, sur la grande table qui tenait le milieu de la chambre et son livre et \o couteau espagnol dont il venait de se servir. Il se leva, s'adossa au marbre de la cheminée, et, croisant les bras, me regarda de cet air allier qu'il savait prendre, et dont il m'avait humilié tant de fois, durant toute ma jeunesse. Je lus le premier à rompre le silence ; je lui dis, répondant à sa phrase gracieuse sur un ton de rudesse et le regardant, moi aussi, bien en face :
— Le temps des mensonges est passé .. Vous avez deviné que je sais tout?...
Il fronça le sourcil comme cela lui arrivait quand il était en proie à une colère qu'il lui fallait dompter; ses yeux soutinrent les miens avec une invincible fierté.
— Je ne te comprends pas..., me répondit-il simplement.
— Vous ne me comprenez pas?... répliquai-je, soit; je vaiséclaircir vos idées... Ma voix tremblait en prononçant ces mots, car mon sang-froid commençait de s'en aller. La veille et dans ma conversation avec le frère, j'avais pu voir à plein l'infâme bassesse d'un drôle et d'un lâche. Tout au contraire, mon ennemi d'à présent, plus scélérat que l'autre cependant, trouvait le moyen de garder une espèce de supériorité morale, même à cette heure terrible où il sentait bien que son forfait allait se dresser devant lui. Oui, cet homme était un criminel, mais de grande race et sans vilenie. L'orgueil allumait toutes ses flammes sur ce front chargé de sinistres pensées, oij la peur n'apparaissait point, non plus le repentir. Dans ses yeux, tout semblables à ceux de son frère, résidait une résollilion farouche. Je sentis qu'il se défendrait jusqu'au bout. Il ne se rendrait qu'à l'évidence, et cette force d'âme déployée dans un pareil mo-
ment avait pour résultat dem'exaspérer. Le sang me montait à la tête et mon cœur battait plus vite, tandis que je continuais :
Je crus qu'il allait tomber mort devant moi. Son visage se décomposait à mesure que j'allais, j'allais, accumulant les faits précis, traquant son mensonge somme on traque un3 bête sauvage et lui prouvant que son frère s'était défendu, à sa manière, comme il se défendait lui-même. 11 prit sa tête dans ses mains, tandis que j'achevais de parler, afin de comprimer les affolantes pensées qui l'envahissaient; puis, me regardant de nouveau, mais cette fois avec des yeux oîi résidait un infini désespoir, il me dit, sans me tutoyer cette fois, précisément la phrase que m'avait dite son frère, mais avec quel autre visage, quel autre accent, quelle autre douleur !
— Cette heure aussi devait venir... Que voulez-vous de moi, maintenant?...
— Que vous vous fassiez justice, répondis-je... Vous avez vingt-quatre heures devant vous... Si demain, à pareil moment, vous ne vous êtes pas tué, je livre les lettres à ma mère...
Toutes sortes de sentiments se peignirent sur cette face livide, pendant que je lui jetais ce tragique ultimatum avec une voix raffermie et qui n'admettait plus de discussion. J étais debout, appuyé contre la grande table ; il s'avança vers moi avec une espèce de délire dans ses prunelles, qui cherchaient les miennes.
— Non, s'écria-t-il, non, André, pas encore!... Pitié, André, pitié!... Vois, je suis condamné, je n'en ai pas pour six mois à vivre... Ta vengeance, tu n'as pas eu besoin de t'en charger... Va, si j'ai commis une action lorrihh-, rrois-tu que je n'en ai pas été puni?... IWais, re-
garde-moi, je meurs de cet effroyable secret.. . C'est fini. Mes jours sont comptés. Ce peu qui me reste, ah! laisse-lemoi!... Comprends-le bien, je n'ai pas peur de mourir*, mais me tuer, m'en aller en léguant cette douleur à celle que tu aimes comme moi... C'est vrai que j"ai osé, pour la conquérir, un crime atroce; mais, depuis, est-ce qu'il s'e?t écoulé une heure, une minute, réponds, où je n'aie eu pour but son bonheur?... Et tu veux que je la quitte ainsi, que je lui inflige ce supplice de penser que, pouvant vieillir auprès d'elle, j'ai préféré partir, l'abandonner avant le temps ?. . . Non, André, cette dernière année, ah! laisse-la-moi! laissela-nous!... Puisque je te dis que je suis perdu, que je le sais, que les médecins ne me l'ont pas caché!... Dans quelques mois, fixe une dale... si la maladie ne m'a pas emporté, alors tu reviendras... Mais je serai mort... Elle me pleurera, sans l'horreur de celte idée que j'aie devancé mon heure, elle si pieuse! Tu seras là pour la consoler, pour l'aimer seul... Pitié pour elle, si ce n'est pour moi... Vois, je n'ai plus de fierié avec toi, je te supplie en son nom, au nom de son cœur dont tu connais la tendresse... Tu l'aimes, je le sais; je l'ai bien deviné, que tu lui cachais les soupçons pour lui -épargner une douleur... Je le le dis encore une fois : ma vie est un enfer, et je te la donnerais avec délice pour expier ce que j'ai fait; mais elle, André, mais elle, ta mère, et qui n'a jamais, jamais nourri une pensée qui ne fiît noblesse et pureté, non, ne lui impose pas celte torture...
— Des mots, des mots, répondis-je, remué malgré moi jusqu'au fond de l'âme par l'explosion de cette souffrance oîi j'étais bien forcé de reconnaître un accent sincère; c'est parce que ma mère est noble et pure que je ne veux pas qu'elle soit nn jour de plus la femme d'un ignoble assassin... Vous vous tuerez, ou elle saura tout...
— Ose-le donc! répliqua-t-il, rendu soudain à l'orgueil naturel de son caractère par la férocité de ma réponse,
ose-le donc !... Oui, elle est ma femme, oui, elle m'aime; va lui parler et l'assassiner toi-même avec celte parole... Tu le vois bien... Tu pâlis à cette seule pensée... Je t'ai bien laissé vivre, moi, à cause d'elle, et crois-tu que je ne te haïsse pas autant que tu me hais?... Je t'ai respecté pourtant, parce que tu lui étais cher, et il faudra bien que tu fasses de même avec moi; entends-tu, il le faudra bien... C'était lui qui commandait maintenant, lui qui menaçait. Comme il avait lu dans mon âme pour se tenir devant moi dans une attitude semblable!... Et la passion se déchaînait en moi, furieuse. J'apercevais la vérité de ma situation. Cet homme avait aimé ma mère assez follement pour l'acheter au prix du meurtre de son plus intime ami, et il l'aimait assez profondément, après tant d'années, pour ne pas vouloir perdre un seul des jours qu'il pouvait encore passer près d'elle. Et c'était vrai aussi que je ne trouverais jamais en moi l'énergie de révéler ce mystère affreux à la pauvre femme. Je me sentis soudain exalté par la colère, au point de perdi'e tout empire sur ma frénésie intérieure : <• Ah! m'écriai-je, puisque lu ne veux pas le faire justice toi-même, meurs donc tout de suite I... » J'étendis le bras, je saisis le poignard qu'il venait de poser sur la table. Il me regarda sans trembler, sans reculer, m'offrant sa poitrine pour mieux braver ma rage d'enfant... J'étais à sa gauche, ramassé sur moi-même et prêt à bondir. Je le vis sourire de mépris, et alors, de toute ma force, je le frappai avec le couteau dans la direction du cœur. La lame entra jusqu'à la garde. J'eus à peine fait cela que je reculai, fou de terreur devant ce que je venais d'oser. Il jeta un cri. Une angoisse terrible se peignit sur son visage, il porta la main droite sur sa blessure comme pour arracher le poignard. Il me regarda, paralysé par une insoutenable souffrance. Je vis qu'il voulait parler ; ses lèvres remuèrent, mais aucun son ne sortit de sa bouche. L'expression d'un suprême - effort passa dans ses yeux, il se tourna vers la table, il prit une plume qu'il eût encore l'énergie de
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plonger dans l'encrier, il traça deux lignes sur une feuille de papier à sa portée, il me regarda encore, ses lèvres remuèrent de nouveau, puis il tomba comme une masse.
Je le répète, le livre de M, P. Bourget est une œuvre de premier ordre et qui accentue définitivement la personnalité de l'auteui .