‹ La bataille littéraire (volume 4)Chapitre 4 sur 78 · EMILE ZOLA · texte numérisé non relu

EMILE ZOLA

La Terre. — 1887

Assez embarrassé pour rendre compte de la Terre, le roman que publie Charpentier, le hasard me fit rencontrer Emile Zola vendredi dernier, flânant boulevard Malesherbes, à quelques pas de la statue d'Alexandre Dumas. J'allai à lui ; il sortit de sa rêverie et nous nous serrâmes la main en gens qui se connaissent depuis vingt ans. Je lui expliquai mes scrupules ; il en fut sincèrement étonné, et la conversation, devenue bientôt une discussion amicale, s'engagea entre nous. Je la reproduis ici presque toute, par demandes et par réponses, un peu à la façon de certains entretiens devenus classiques ; mais sans me réserver, comme la plupart de ceux qui les rapportent, des triomphes faciles en faisant

REALISTES ET NATURALISTES 47

dire des Ijourdes à leur interlocuteur pour avoir le plaisir de les réfuter. Voici notre dialogue, aussi fidèlement que ma mémoire me le rappelle :

— Mais enfin, me dit Zola avec un peu d'impatience, que me reproche-t-on de nouveau, et en quoi la Terre a-t-elle pu effaroucher tant de pudeurs à la fois ?

— Voyons, réfléchissez avant de protester. J'ouvre votre livre aux premières pages et qu'est-ce que j'y vois? l'éternelle petite fille de l'école naturaliste conduisant la vache au taureau.

— Qu'importe si je l'y mène à ma façon ; oui, je refais ce qui a été fait, mais avec mes observations personnelles et sans me préoccuper des autres !

— Entendons-nous ; vous savez très bien que ce n'est pas au point de vue littéraire qu'on peut vous attaquer. Le lecteur, le bourgeois, comme les auteurs, nous appellent dédaigneusement quand nous ne sommes pasdeleur avis, jugent qu'il est certains tableaux qui doivent ou ne pas être faits, ou rester retournés contre la muraille. En un mot, je trouve que vous insistez trop, beaucoup trop, sur l'acte de la génération. Liriez-vous jamais à haute voix, devant des femmes, une page comme celle que je vous cite?

— Certainement, non!

— Eh bien?

— Si un roman doit être écrit uniquement pour

la société dans laquelle on vit, s'il doit se conformer à ses règles, ne blesser aucune des convenances admises, j'ai tort. Mais, si un roman est une œuvre de science et d'art s'adressant à l'humanité tout entière, au-dessus du moment et du code social, visant à un absolu de vérité, j'ai raison. Les convenances n'existant pas pour moi, jamais je ne tiens compte du pacte mondain du public, parce que l'œuvre lui est supérieure et le dépasse.

— Est-ce une raison pour donner tant de détails sur cet acte dont la description n'appartient qu'à des livres de science qu'on tient enfermés dans sa bibliothèque?

— Mais on y tient enfermés aussi les contes de La Fontaine, les confessions de Jean-Jacques, RabelaiSjMontaigne, Voltaire; qu'importentles tableaux si la question d'art y domine? Quant à cet épisode de la vache et du taureau qui vous offusque, je l'ai pris à un bas-relief antique!

— Ce que vous n'avez pas pris au bas-relief antique, qui d'ailleurs figurerait mal dans un salon, ce sont vos descriptions des horribles amoui^s de vos paysans, disciples repoussants de Malthus. C'est votre précision dans le détail qui a soulevé contre vous cette tempête. Et puis, franchement, n'est-ce pas un spectacle, triste, écœurant, avilissant pour la nature humaine que ce double accouchement de la femme et de la vache, côte à côte?

— J'ai souvent déclaré que je ne comprenais pq,s,

REALISTES ET NATURALISTES 49

en art, la honte qui s'attache à l'acte de la génération. Aussi ai-je le parti pris d'en parler librement, simplement comme du grand acte qui fait la vie ; et je défie qu'on trouve dans mes livres une excitation au libertinage! C'est comme pour l'accouchement que vous me reprochez, j'estime qu'il y a là un drame aussi saisissant que celui de la mort.

Nous avons cent morts célèbres en littérature. Je m'étais promis de tenter trois accouchements : les couches criminelles et clandestines d'Adèle, dans Pot-Bouille, les couches tragiques de Louise, dans la Joie de vivre ; et je viens, dans la Terre, de donner les couches gaies de Lise, la naissance au milieu des éclats de rire. Ceux qui m'ont accusé de salir la maternité n'ont rien compris à mes inventions. Oui, le paysan, si sa femme et sa vache sont grosses en même temps, s'inquiétera plus peut-être de la vache. Allez -y voir! Quant à l'acte de la génération, j'ai au contraire cherché à le relever en le traitant d'une façon simple et biblique. Comme tout ce qui est vrai, j'ai voulu, je le répète, le faire entrer dans la littérature.

— Un roman est un livre qui peut et qui doit tomber sans danger entre les mains de tous.

— Si vous le trouvez dangereux, ce que je conteste, mette-le dans votre bibliothèque avec les ouvrages que je vous disais tout à l'heure; mais quels livres ferait-on, si on s'arrêtait à toutes ces considérations, quels tableaux, quelles statues? Cqm-

ment! vous admettez la nudité au Salon, dans les parcs, et vous ne la permettriez pas dans les livrés?

— Nous avons la feuille de vigne dans les parcs.

— Je ne la veux pas dans un livre ; elle ne fait que souligner ce qu'on cherche à cacher... et puis, où voyez- vous du mal à...

— Autre chose, s'il vous plaît. Vous venez de faire de moi un accusateur public, j'accepte le rôle et je continue. Eh bien! je vous accuse d'insister justement beaucoup trop sur des passages qui devraient être esquivés ; vous avez dans votre roman une maison de prostitution, qu'on ne voit d'ailleurs pas, mais qui est faite pour effaroucher les moins bégueules.

— Mais ce n'est qu'une plaisanterie, et en dessinant ce petit personnage de jeune fille, soi-disant ignorante de tout, et qui veut relever la maison, je n'ai voulu qu'égayer un peu ce coin du roman. Le fait n'est d'ailleurs pas inventé complètement, et je me souviens que Flaubert me racontait qu'avec Bouilhet ils avaient vu un brave homme de paysan, escorté d'une charmante jeune fille de seize ans, la sienne, venir demander à la sous-préfecture la permission d'ouvrir une maison de tolérance !

— Mais tout ce qui est vrai n'est pas beau à montrer, et il est des gens qui aiment mieux ce qui est agréable que ce qui est repoussant.

— La question d'art domine tout.

— Ah! par exemple, luidis-je en riant, vous n'ai-

REALISTES ET NATURALISTES 51

lez pas me soutenir que dans votre personnage de Jésus-Christ, qui, comme vous le dites, « était très venteux », et passe sa vie à p..., il y ait une question d'art !

Ici Zola ne put s'empêcher de sourire, malgré la gravité du débat.

— Pardon, je vous ai dit que je n'avais rien inventé. Remarquez d'abord que ce mot, qui vous choque et qui ne représente qu'un acte naturel, n'est écrit qu'une seule fois dans le livre.

— Qu'importe, si la chose est partout!

— Je ne l'ai point inventée !

— Je l'espère bien!

— Mais il n'y a pas un mot sur ce sujet que je n'aie entendu, pas une plaisanterie que je fasse autre chose que rapporter ! Tous les paysans trouvent là leur plus grande gaité, et nos vieux auteurs ne se gênent pas pour en parler. L'antiquité égyptienne, l'antiquité romaine avaient des autels pour les divinités qui représentaient ce que vous appelez une incongruité, et, outre les ouvrages spéciaux, il existe en France cinquante sociétés diplômées de francs-p...! Saint- Augustin lui-même...

J'arrêtai Zola sur cette pente dangereuse et changeai de sujet :

— Avouez dvi moins que vos paysans sont des exceptions, et que vous avez accumulé pour les représenter tous les crimes que collectionne la Gazette des tribunaux !

Sur ce point encore, Zola ne voulut point céder.

— Je ne dis pas que mon esprit ne me porte pas à voir la nature en noir, mais je vous affirme qu'à part quelques exagérations nécessaires à mon roman le paysan est bien comme je l'ai fait, et qu'il puise dans son amour pour la terre tous les mauvais sentiments; prenez un à un mes personnages, ils ne naissent pas criminels, ils le deviennent, et tout cela par avidité, pour posséder une parcelle de cette terre qui est l'éternelle convoitise de leur vie. Je n'ai du reste pas mis que des paysans dans mon roman, et le Jésus-Christ est un ex-troupier d'Afrique, un rouleur de villes, un braconnier, un maraudeur ; si c'est un paysan, c'est un paysan déclassé. De même pour Jean... Vous me reprochez de ne lui pas faire venger sa femme, qu'il sait assassinée par son beau-frère et sa sœur ; mais il ne se tait que pour obéir justement à sa femme qui, comme les autres paysans, entendait qu'on lave son linge sale en famille. Jean, quoique son mari, est un étranger, et jamais à la campagne on ne se trahit devant l'étranger ! les deux petits enfants qui ont vu brûler leur grandpère ne souffleront pas mot ! ils savent déjà qu'on ne dit rien de ce qui se passe dans la famille des paysans.

— Mais pourquoi ne nous présenter que des monstres !

— Ce ne sont pas des monstres, ils sont comme cela ; il n'y a pas d'êtres parfaits, pas plus à la ville

• REALISTES ET NATURALISTES 03

que dans les champs, à moins qu'on ne les fabrique, ce que je ne pourrais pas faire. Je sais que je ne suis pas consolant, mais je n'ai pas fait mon roman pour être consolant ; je ne sers que la vérité, et je ne me soucie pas de satisfaire ou de reposer. Je suis pessimiste, soit ; mais est-ce ma faute ?

Ici, Zola cessa de parler, puis, après un moment de silence dans lequel je devinais bien des impatiences et des révoltes :

— Voyons, me dit-il avec un peu d'amertume d'abord et d'émotion ensuite, il faut que je sois bien naïf, bien innocent, car je suis toujours étonné quand j'entends les critiques qui me sont faites; je dépeins la vie comme je la vois, mais je ne croyais pas la faire si noire. Je croyais avoir fait autre chose!... Comment arrive-t-ilque ce que je travaille avec tant de soin, tant de souci de la vérité, se transforme dans mes mains ! ^lais pour écrire ce roman, j'ai fait un monde de recherches, et sur la terre et sur la propriété, sur ses origines; j'ai vécu avec des socialistes, avec des anarchistes ; je les ai consultés sur tous les points, j'ai lu tout ce qui est relatif à la politique des campagnes, j'ai étudié Malthus à fond, et tout cela passe inaperçu, et je n'ai écrit que des « cochonneries »! Mais enfin, quelqu'un doit le constater, il doit bien rester dans mon livre la trace de mes intentions!

Devant cette émotion sincère d'un grand écrivain,

d'un homme de haute conscience, il faut le dire, je dus arrêter mon espèce d'interrogatoire. Je me sentais devenu involontairement cruel en regardant Emile Zola qui, comme il arrive à tous les grands artistes, se trouvait en proie à ce supplice, le plus pénible, à douter, ne fût-ce qu'un instant, de luimême.

— Comment, lui dis-je, l'homme qui, dans la Terre, a écrit ces merveilleuses et puissantes pages des semailles, celui qui a peint ce tableau de maître où l'on voit un enfant conduisant le vieux paysan Fouan, ce grand roi Lear des plaines de la Beauce, la scène si étonnamment vraie de la cession des biens chez le notaire, l'orage de grêle, et vingt passages de ce livre, dont le moindre suffirait à la gloire d'un romancier, comment peut-il ne pas accorder qu'il s'est trompé en insistant sur certains points qui offensent le goût du lecteur ? Pour être vraies, toutes choses ne sont pas bonnes à être reproduites.

La nature a voulu que notre vue, nos oreilles, notre goût, notre odorat aient leurs exigences, et vous ne nierez pas qu'elle ait créé les choses qui les charment et celles qui leur répugnent. Une mélodie, un parfum, un mets savoureux vous attirent et vous retiennent ; mais si naturelles qu'elles soient, si le hasard nous mène à une cacophonie, à une puanteur, nous nous éloignons d'instinct. Pourquoi voulez-vous nous peindre toutes les laideurs, les

REALISTES ET NATURALISTES 55

infirmités morales et physiques, vous qui savez si bien nous montrer, quand vous voulez, le ciel bleu, les plaines qui roulent sous le vent des vagues de blés d'or ?

Certes, il faut se défier du charme quand même, et tout ne doit pas être rose et sucré dans la nature ; mais les oppositions sont également dans la nature, et le noir n'existerait pas si le blanc n'était pas inventé. Et puis, pour vous dire le fin mot, une école qui, à votre corps défendant, j'en suis certain, s'est formée autour de vous et qui n'a pris que vos défauts, a trop maladroitement souligné cet amour du laid qu'on vous reproche, en ne voyant que lui dans votre œuvre, et en l'exagérant encore.

Si je vous dis ces choses, c'est que, comme tout le monde, je vous place dans les forts et dans les grands, et que je comprends mieux le géant de Victor Hugo, se dressant pour prendre des aigles dans les airs, que se baissant pour étudier des mouches sur des vilenies au pied des murs. Et pour bien vous résumer ma pensée, voyez ce que vous aurez à souffrir comme écrivain si le succès incontestable que va avoir La Terre était dû plutôt à quelques pages qui froissent brutalement les convenances sociales qu'à ces qualités indiscutables qui ont fait de vous un des plus grands romanciers français.

Sur quoi, nous nous quittâmes bons amis et sans

nous être fait l'un à l'autre la moindre concession. Nous nous étions seulement renforcés dans nos opinions, comme il arrive toujours depuis qu'on a inventé les discussions, qu'elles soient politiques ou littéraires.

Un mot personnel, avant de finir avec M. Zola. Dès le lendemain du jour où a paru l'article qui précède j'ai reçu, je dois l'avouer, un assez grand nombre de lettres où l'on me reprochait d'avoir traité trop doucement M. Emile Zola. Je me contente, pour ce grief, de renvoyer mes correspondants à mon article, en les priant de prendre la peine de constater que tout ce qu'ils disent je l'ai dit avant eux. Mais j'avouerai cependant que ma critique s'arrête toujours à un certain point et que je ne puis m'empêclier de saluer une belle peinture dans quelque cadre qu'elle se présente. J'oublie parfois, devant le talent, mon métier de critique, comme un chasseur qui, trouvant au bout de son fusil une perdrix ou une caille, se met à admirer la beauté de son vol, à écouter la joie de sa chanson, sans penser à tirer dessus.

Page 1