CATULLE MENDES
La Première Maîtresse. — 1887
J'ouvre un de ces aimables livres jaunes qui ont fait la joie d'une génération, un volume Charpentier, comme on disait et comme on dit encore. C'est làdedans que nous avons lu pour la première fois Musset, Mérimée, Théophile Gautier et tous ces grands écrivains à qui, malgré ses profonds dédains, l'école actuelle ne peut s'empêcher d'emprunter un peu de leur langage prétendu démodé, pour se présenter convenablement dans le monde des lecteurs.
Je ne veux pas dire que Catulle Mendès emprunte rien à personne, mais il est d'essence incontestablement romantique, et c'est justement parce qu'il a sur le front une lueur de la flamme poétique de ses IV 12
devanciers qu'il faut lui pardonner beaucoup. N'est pas sincèrement exagéré qui veut, et, pour mon compte, je n'aime pas ceux qui, en art, font profession de penser froid et de voir trop juste.
Ceci soit dit en faveur de M. Catulle Mondes, car ce n'est pas par la froide raison qu'il pèche, lui ! Mon préambule terminé, je prends le livre au beau milieu, et le hasard m'y fait trouver une douce, délicate et charmante idylle 'dont l'héroïne joint au charme provincial des jeunes filles de Balzac celui des créatures les plus poétiques de Musset.
Voici son portrait :
Elle ressemblait, entre les clémalites et les vigues vierges, à quelque chose de plus frais que les fleurs et les feuilles. Assise, elle semblait grande, le buste fier ; et son cou, qui se penchait — car elle cousait, très attentive, — avait la courbe longue et fine d'un roseau lourd de neige.
Adossé au mur, dans la rue solitaire, il la regarda très longtemps, sans qu'elle parût s'apercevoir de celte présence indiscrète.
Vingt ans, oui, vingt-deux ans peut-être. Si délicate et si frêle pourtant, elle n'avait plus, en sa grâce sérieuse, le charme puéril des petites filles à peine femmes. Dans la ligne directe de ses cheveux châtains, très lisses, en bandeaux, dans la pâleur saine de son visage un peu long, dans son regard, qu'elle levait parfois, et qui ressemblait, vers le ciel, à un soupir résigné, sur ses lèvres à peine roses, comme si l'espoir du baiser les avait déjà quittées, dans toute son attitude, il y avait une mélancolie sans amertume pourtant ; on devinait en elle le consentement paisible de voir s'écouler les jours, sans demander à demain plus que
hier ne donna. L'absence d'espérer n'est pas le désespoir. Cette jeune fille devait se complaire dans la continuité monotone des heures semblables à tant d'autres heures; elle ne gardait pas rancune au destin de l'avoir mise oîi elle était, de l'y laisser ; elle se jugeait heureuse de no pas l'être. Et elle vivait, dans la banlieue propre et claire de la petite ville, sans désirs, sans rêves, sereine.
L'âme et les yeux vers elle, Evelin s'imaginait toute l'existence de celte jeune demoiselle sérieuse et laborieuse, qui cousait à la fenêtre d'une maison de faubourg, en province.
Ce devait être la fille de quelque petit employé, ou de quelque professeur, ou d'un commerçant de la ville, retiré des affaires, pas riche. Avait-elle sa mère encore? Oui, peutêtre ; peut-être aussi grand-papa et grand'maman, de très vieilles personnes qu'il faut soigner, à qui, avant le dîner, on noue la serviette autour du cou, parce qu'ils sont très faibles, très enfants, avec des lèvres qui pendent. C'était elle maintenant qui dirigeait le ménage sans domestiques l^Ue avait bien vite reconnu que jamais elle ne pourrait se marier, pauvre comme elle était; puis, tant de monde à qui elle était nécessaire. Elle avait, avec une douceur presque pas triste, renoncé à sou propre bonheur pour faire le bonheur des autres.
Evelin Gerbier, le très triste héros du livre, relevé, à ce moment du récit, de ses avilissements, suit la jeune fille jusqu'à la limite d'un village où elle porte une aumône.
Félicie, pas une fois, ne s'était retournée. Il avait, de la suivre, le cœur tremblant ; lui parler, il ne l'oserait jamais. Elle marchait assez vite. II remarqua qu'elle portait d'une main quelque chose d'assez long, dans un papier. C'était
SOS r.A BATAILLE LITTERAIRE
un pain. 11 se souvint d'une vieille mendiante qui venait quelquefois chanter dans la vue offrant de petites feuilles roses ou bleues où la bonne aventure est écrite ; jamais Félicie ne manquait de jeter des sous à celte pauvresse. Il était possible qu'elle allât lui porter, dans l'un de ces logis misérables, l'aumône d'un pauvre repas.
Et la banalité un peu romanesque de suivre cette jeune fille tandis qu'elle allait faire la charité, — sujet médiocre de quelque keepsake, — charmait Kvelin ; je ne sais quel souvenir de poème élégiaqae et bourgeois lui chanta dans la mémoire. Il se sentait bercé en un attendrissement infini, pai'ce qu'elle était si bonne, parce qu'elle venait en aide aux malheureux. Cependant, il ne pouvait se décider à s'approcher d'elle, à lui adresser la parole. Ce fut seulement quand elle passa sous les arbres, près du banc, que, r.issemblant tout son courage et d'une voix si faible qu'elle devina les paroles plutôt qu'elle ne les entendit :
— Oh ! mademoiselle... mademoiselle! dit-il. Il se lut. Elle s'arrêta. Elle frissonnait toute.
Au bout de quelques minutes, Gerbier a dit à Félicie tout ce qui se passe dans son cœur :
Ils se taisaient tous deux, elle pleurante. Mais il vit, tombé dans l'herbe, hors de l'enveloppe, le pain qu'elle avait apporté.
— C'est pour ?... demanda-t-il, tendant la main, en un geste circulaire, les maisonnettes de terre et de planches, éparses dans le champ pierreux.
D'une inclinaison de tête, parmi ses sanglots, elle fit signe que oui, indiqua du regard une des pauvres masures. Alors il ramassa le pain, traversa la plaine en courant, entra dans la hutte, en ressortit presque aussitôt, l'aumône faite, revint près du banc, oîi Félicie était restée
assise. « Merci I » Merci ? Qui disait donc merci ? Etait-ce, par la bouche d'Evelin, la pauvre femme secourue, était-ce Evclin lui-même "?
La remerciail-on d'im pou de pain offm-t, ou de tant de bonheur donné ? L'attendrissement de Fêlicie redoubla, dans plus de sanglots et de larmes ; et, comme il s'était placé à coté d'elle, elle lui mil sa tète sur l'épaule, sans même la pensée qu'il n'eût pas fallu le faire, et les pleurs lui roulaient des yeux, plus nombreux, plus pressés, et c'était, près du cou d'Evelin, de petites secousses, sans paroles : alors, lui, en qui Huaient toutes les délices paradisiaques des tendresses partagées, triomphant comme un dieu et faible comme un petit enfant, il se mit à pleurer aussi, mélancoliquement et délicieusement.
Pourquoi le charme de ce l'écit exquis n'est-il pas la note dominante du livre^ et pourquoi l'impression produite par les pages qui le précèdent et celles qui le suivent vient-elle l'effacer presque complètement?
Faut-il encore répéter que les Liaisons dangereuses, écrites par Laclos, soi-disant pour moraliser la société, sont un livre absolument pernicieux et dont l'effet a été désastreux? M. Catulle Mendès, oubliant que les traités contre la peur n'auraient d'autres résultats que de rendre peureux les enfants qui les liraient, s'est livré, en faveur de la morale, à un luxe de détails absolument inquiétants. Insister sur les évolutions d'un vice, sur toutes les phases de son fonctionnement , quand il s'agit de l'amour bestial, c'est tenter une entreprise périlleuse. Le fameux docteur Tissot n'a été que fatal aux lycéens
à C[ui il voulait être utile. En résumé, si j'avais à enseigner à la jeune génération de la Roquette l'horreur du vol avec effraction, je me garderais bien de lui dire que les meilleures pinces et les monseigneurs les plus puissants se trouvent chez tel c[uincaillier, et surtout je ne soulignerais pas complaisamment à ces jeunes gens qu'une fois la serrure forcée il est mal de courir au secrétaire, d'y laisser les titres et de prendre l'or et les billets de banque avec lesquels on peut, d'une façon blâpiable, il est vrai, se procurer toutes les jouissances de la vie.
Leur intelligence aurait bien vite remis chaque chose à sa place, et nous compterions à leur sortie quelques malfaiteurs de plus.
Revenons à la Première Maîtresse :
Élevé par sa mère, veuve, le jeune Gerbier, demipoitrinaire, est pris par une bourgeoise, qui mêle à la corruption de Messaline la férocité de Marguerite de Bourgogne. Elle prend et jette des amants de son lit à la tombe, comme une petite fille ferait d'un bâton de sucre d'orge qui lui paraîtrait mé diocre, pour passer tout de suite à un autre. Nous avions la courtisane bourgeoise ; cette fois c'est la bourgeoise courtisane que nous offre M. Catulle Mendès. Naturellement ce vampire renvoie Gerbier mourant ; celui-ci se console dans les brasseries où il rencontre deux personnages dont les silhouettes
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sont admirablement dessinées : le superbe cabotin Straparole et Jean Morvieux, le haineux par plaisir de haïr, l'envieux de toutes les gloires, le déchireur de toutes réputations et en même temps le justicier de toutes les faiblesses.
C'est le récit détaillé des amours spéciales de j^mo (l'Arlemont et de Gerbier, où l'auteur s'est vraiment trop complu, qui forme la plus grande partie du livre. L'avilissement de ces deux personnages l'un par Tautre est-il suffisant pour l'intérêt du roman ? Voilà ce que dira le public qui fait le succès ; mais il appartient dès aujourd'hui à la critique de protester contre la tendance des écrivains du jour qui consiste à ne nous faire voir que des personnages dont la hideur constitue heureusement une exception dans la nature. C'est justement contre ce monde d'exception qu'il faut réagir, monde dangereux et pour le lecteur et pour celui qui l'exploite. On perd la vue d'ensemble, indispensable à toute création artistique, et on se plaît à ne nous montrer que des enfants à deux têtes, des veaux à cinq pattes et des gens sans cœur. Quelle étude a-t-on faite à l'examen de ces monstres et qui pensera à dire en les observant, comme on fait en suivant les personnages de Balzac, de Musset ; « — Oui, c'est bien moi, c'est vrai, voilà bien les désordres de la passion que j'ai éprouvée, voilà bien les cris qui me sont sortis du cœur !.. 0 messieurs les romanciers, donnez-nous donc enfin des gens faits comme tout le monde, et
n'oubliez pas que si vos héros ne nous touchent pas, c'est parce qu'ils ne parlent pas notre langue, et qu'on ne s'entend qu'avec les créatures de son espèce.
Quelles amours, et j'en appelle à ceux qui ont le plus souffert de passions folles, quelles amours ressemblent à celles de ces deux insensés ? Ce ne sont que morsures, égratignures, spasmes horribles. J'en trouve partout les effroyables descriptions. Notez que Gerbier est d'une étrange impressionnabilité ; il se promène et tombe en défaillance, pourquoi ?
Il dut se retenir, pour ne pas tomber, à la colonne de bronze d'un réverbère, parce que, dans une voiture, les stores mal baissés, deux amoureux s'étaient baisés sur la bouche. Et, quand il reprit sa promenade sur les trottoirs moins encombrés, vers la place de la Concorde, il était très pâle.
Je l'ai dit, il ne lui en faut pas beaucoup. Arrivons à la première séance :
Alors, fuyant les lèvres lourdes qui lui avalaient tout le souffle, il se déroba en criant ; mais les bras le ressaisirent» les doigts déchiraient, arrachaient, avec des fureurs et des adresses, ses vêtements, draps et toiles, et, dévêtu, renversé sous la pesée d'un corps qui bientôt glissa, Evelin, en pleurs, plein de transes et d'affres...
Et caetera !
Elle le tenait. Il était en la puissance d'Honorine coraree un oiselet entre deux mâchoires d'étau.
Après la nuit de sinistre ivresse, où il subit, tout à coup, tout entier, le supplice du Plaisir, après les pleurs qui demandent grâce cl les bégaiements qui implorent de nouvelles tortures, après sa virginité salie, mordue, arrachée, ensanglantée.
Et cîetera encore ! Le plaisir n'est pas fini :
Evelin, dans les bras, sous la bouche, sous les dents, sous les ongles d'Honorine, tremblait comme une faible proie qui saigne et qui a peur, et qui voudrait fuir, et qui succombe. Il râlait, elle riait tout bas. Sans doute, dans ces minutes où elle le voyait vaincu, sali, soumis, à jamais déchu des puretés premières, elle connaissait l'épouvantable ravissement d'un démon qui a conquis l'àme d'une vierge !
On dira : mais pourquoi diable revenait-il sachant bien la réception qui lui serait faite ?
A cause des nuits infâmes ! A cause des baisers qu'elle seule savait, qu'elle seule lui donnait, qu'il n'osait pas demander à d'autres ; à cause des suppliciants plaisirs qui l'avaient d'abord épouvanté, et dont, peu à peu, elle lui avait fait une exécrable et délicieuse habitude.
Ce n'est pas tout :
Il fallait qu'il souffrit, qu'il râlât, qu'il mourût sous la victoire acharnée et froide, jamais achevée ou toujours recommencée...
N'allez pas croire que M'"'= d'Arlemont garde toutes ses griffures pour ses amants ; elle pense aussi à sa sœur qui montre ses blessures à Gerbier :
Elle avait écarté sa pelisse, son peignoir ; il eut le temps de voir, sur le visage, au cou, sur les seins de la jeune femme, des marques rouges et bleuissantes, comme d'ongles qui se seraient enfoncés, comme de dents qui auraient mordu.
— Oh ! dit-il.
Le réverbère dépassé, l'ombre se reforma.
— Mon Dieu, mademoiselle, qui vous a fait ces blessures? Elle répondit dans un éclat de rire oîi il y avait de la
rage et de la menace :
— Tiens, ma sœur, donc l
Les plaisirs d'Antoinette ne s'arrêteront pas là ; sa sœur l'étranglera un soir de grande joie, dans une scène que je me refuse à analyser et qui la conduit à la réclusion. Gerbier loin d'elle, et bien qu'il se soit laissé conter fleurette devant le lit où gît le cadavre de sa mère, deviendra un brave bourgeois, rapportant à sa femme et à ses enfants un homard pour leur dîner, quitte à recommencer à mordre et à être mordu, à égratigner et à être égratigné, quand M™" d'Arlemont, « qui a fait son temps », aura repris le cours de ses passions, et lui dira le fameux : — Eh bien ! monsieur Gerbier, venez, je vous attends !
Impossible de suivre M. Catulle Mendès partout où il nous conduit. Dans le reste de ce roman si bien commencé, le héros et l'héroïne, à la recherche de débauches suprêmes, en inventent, paraît-il, une complètement inédite, cent fois plus enivrante
que les autres. Mais, hélas ! pendant que l'auteur terrifié crie : fi l'horreur ! à cette trouvaille, sans la préciser, les braves bourgeois, à qui le livre a pu tomber dans les mains, ne pensent plus qu'à la deviner ! Que peut être cette débauche pour qu'il n'ait pas osé la préciser, lui qui les a toutes détaillées, et dans une belle langue, hélas ! Jamais la police n'a cherché avec tant de soin certaine diligence égarée sur la route de Lyon ; les pauvres gens en ont la tête tournée, et Dieu sait ce qu'ils deviendront, eux les honnêtes, eux les purs, s'ils persistent dans leurs recherches !
J'ai dit à peu près tout ce que j'avais sur le cœur à un écrivain de grand talent qui ne veut pas sentir le danger qu'il y a à côtoyer certains précipices. Il ne faut pas, pour avoir voulu être un romancier moralisant, courir le risque de passer pour un conteur licencieux.
En résumé, si l'auteur a voulu, comme nous en sommes persuadés, écrire un livre moralisant, le but est manqué, car si le vice était aussi odieux et aussi douloureux qu'il nous est dépeint dans la Première Maîtresse, il ne prendrait et surtout ne garderait personne. Un garçon sensé ou insensé qui reviendrait pour la première fois égratigné, battu, mordu par une de ces redoutables « enchanteresses », ne retournerait pas lui demander une seconde séance. Il constaterait d'abord que les chats, comme les
ûie, LA BATAILLE LITTEIIAIRE
hommes, ont une façon d'aimer qui leur est propre et que ce qui est bon pour un matou est fort désagréable pour un électeur ; il penserait ensuite que si l'amour ressemblait à celui dont il vient de voir le tableau, ce petit dieu ne jouirait certainement pas de l'incontestable popularité qu'on lui accorde sur la terre.
MAURICE VAUCAIRE
Parcs et Boudoirs. — 1887
Moins épris de la nature que des rïiffinements du monde civilisé, un vrai poète, M. Maurice Vaucaire, nous donne (Lemerre, éditeur) un recueil intitulé : Parcs et Boudoirs, avec un charmant frontispice de Giacomelli; j'y trouve entre autres tableaux du xviii® siècle : la Chaise à jjorteurs, que je cite dans son entier :
Montant à sa chaise à porteurs, La marquise, en robe de moire, A l'air d'entrer dans une armoire, Pour échapper aux séducteurs, Ces Amours qui voltigent, roses^ A droite, à gauche, en haut, partout^ Qu'elle soit couchée ou debout, En lui chuchotant mille choses.
Montant à sa chaise à porteurs, Dont les vitres sont blasonnées Et de jolis cuivres ornées, La marquise, avec des pudeurs De jeune naïade surprise, Vite, se hâte d& s'asseoir Dans un flot de peluche grise.
Le Roi daigne dire : A ce soir!
Et les deux bons vieux domestiques, Aux mollets maigres et nerveux.
Portent l'objet de tant de vœux Comme on porterait des reliques.
Quel charmant tableau en quelques vers ; tout y est, et l'amateur de bibelots « de l'époque » leplus exigeant n'aurait rien à désirer.
G. DE CHERVILLE Au Village. —1887
A propos des protestations contre la vivisection et les vivisecteurs, je trouve dans un charmant volume de M. deCherville : Au Village, cette curieuse et touchante anecdote. Il s'agit d'un médecin qui se cachait soigneusement de sa fille pour faire des opérations :
Il va sans dire que sa fille était arrivée à l'âge de quatorze ans sans soupçonner le genre d'études auxquelles se livrait son père, dont elle attribuait les absences quotidiennes aux devoirs de son professorat. La révélation fut foudroyante. Un jour, Tenfant étant allée visitur une de ses petites amies, elle trouva celle-ci tout éplorée ; une levrette blanche qu'elle adorait était perdue, et, sa mère et son père étant absents, elle ne savait à quel saint se vouer pour retrouver la chienne . L'autre proposa à son amie d'aller à
l'Université trouver le docteur pour lui exposer leur embarras; elles s'y rendirent.
La tille du professeur s'étant nommée, un concierge imbécile les introduisit dans le laboratoire. Ce que virent les deux enfants les glaça d'épouvante : deux jeunes gens maintenaient sur une table de marbre un malheureux chien dans les flancs duquel le docteur, les mains sanglantes, promenait le scalpel ; l'animal avait cessé de se débattre et de gémir, il en était à ce souffle rauque qui est le prélude de l'agonie.
Cependant, malgré son trouble, malgré le sang qui souillait la pauvre bête, l'amie avait reconnu la chienne qu'elle cherchait. Etouffant d'émotion, elle murmura ce nom: « Lédt, » et s'enfuit en poussant des cris déchirants. Au son de cette voix amie, la levrette était parvenue à échapper aux deux aides, qui' eux-mêmes relevaient la tète; elle tomba de la table, essaya, sans y réussir, de se mettre sur ses pattes, et resta râlante sur les dalles.
Quant à la fille du professeur, elle n'avait pas fait un mouvement, elle n'avait pas prononcé une parole ; plus pâle qu'un spectre, chancelante, les yeux démesurément ouverts, elle regardait sans voir, elle agitait convulsivement ses lèvres sans articuler aucun son. Le docteur était tellement absorbé par ses observations, qu'il n'avait rien vu du début de cette scène ; mais au cri de la petite amie, il avait aperçu sa fille, immobile, comme pétrifiée par l'épouvante ; il s'était élancé vers elle; il arriva pour la recevoir évanouie entre ses bras.
Le lendemain, elle était en proie à une fièvre nerveuse qui mit longtemps ses jours en danger ; elle dut la vie au dévouement autant qu'à la science de son père, mais celui-ci eut le désespoir de ne pas l'avoir sauvée tout entière : sa raison avait sombré dans cette effroyable secousse; elle l'esta sinon folle, au moins monomane.
Cette effroyable anecdote, si bien racontée, est suivie et précédée de beaucoup d'autres qui ne sont pas d'un moindre intérêt. La science est, hélas! bien souvent et bien inutilement cruelle, et je ne me rappelle pas sans horreur ce fait qui s'est passé à Paris il y a quelques années. Un vivisecteur très connu, trop connu, avait imaginé de martyriser son chien en lui coupant tels et tels nerfs les uns après les autres pour voir à quel moment la vie, je voudrais pouvoir dire : l'âme, s'échapperait définitivement de son pauvre corps. A chaque appel que le maître faisait de son nom, la pauvre bête rouvrait les yeux, d'abord tout grands, puis à demi, au quart, puis vint le moment où elle ne les ouvrit plus du tout. Alors le savant prit une note! En quoi pourrat-elle bien servir à l'humanité ?