‹ La bataille littéraire (volume 4)Chapitre 37 sur 78 · HECTOR MALOT · texte numérisé non relu

HECTOR MALOT

Vices français. — 1887

J'emprunte à la préface de M. Hector Malot, placée en tête de son grand roman : Vices français, qui vient de paraître chez Charpentier, les lignes suivantes :

Quand, loin de Paris, en province, à l'étranger, on lii les statistiques que publie le Laboratoire municipal, et qu'on voit la liste des substances falsifiées et qu'il a analysées, on est disposé à se dire :

— Ces Parisiens, tous empoisonnés !

Quand, dans les mêmes pays, on lit les romans décorés de l'étiquette : « Mœurs parisiennes, » on est sûr que Paris est, de toutes les villes du monde, la plus corrompue :

— Ces Parisiens, tous débauchés I Comment en serait-il autrement ?

De même que le Laboratoire municipal ne recherche que

les falsifications, la plupart des romanciers cpii travaillent dans les « mœurs parisiennes » n'étudient que les mauvaises; les bonnes, il semble que cela manque d'intérêt ou qu'il soit inutile d'en parler sur la couverture ; c'est pour les mauvaises seules qu'on a des complaisances et une patience d'analyse que rien ne rebute.

Quand, à Paris, nous lisons ces romans, c'est surtout le talent de leurs auteurs que nous cherchons, et c'est à lui que nous sommes sensibles ; « Bien étudié. Bien rendu. » C'est pour nous le point essentiel. Celte intensité du rendu, que ne fait-elle pas accepter ?

Mais en province et à l'étranger, c'est par le fond même beaucoup plus que par la forme qu'on est touché; le mot qui vient au.\ lèvres, la pensée qui reste dans l'esprit, ce n'est plus : u Bien rendu, » c'est : « Bien observé; » et comme le talent force même les croyances, on se prend à plaindre ou mépriser ceux qui semblent avoir posé pour ces tableaux.

Ces mauvaises mœurs parisiennes, la corruption, l'adultère et ladébauche, dont on nous charge si complaisamment, nous appartiennent-elles donc en propre, et en avons-nous le monopole"?

C'est la réponse à cette question, au point de vue de l'Angleterre, que nous donne le livre de M. Hector Malot. D'une cause célèbre au delà du détroit, il a tiré un roman qui n'est autre chose que la vérité de faits qui ont passionné la société anglaise ; les personnages ne sont pas difficiles à deviner sous la transparence des masques que l'auteur a dû leur appliquer. Il est parti d'un fait vrai : l'aventure de Charles Dilke, car s'il s'en était tenu à l'imagination

pure, la critique anglaise eût affirmé que de pareilles aventures ne se passent pas en Angleterre, le pays par excellence de l'innocence et de la vertu ; c'est en France qu'il y a des femmes adultères, ce n'est pas en Angleterre; quand il y a des vices en Angleterre, ils sont français.

Cependant, la part du roman n'en est pas moins considérable, comme la part du- romancier n'en est pas moins originale ; ce sont elles qui donnent une action véritablement curieuse avec des péripéties encadrées dans des scènes bouffonnes ou cruelles. Mais la vérité est entière et fidèle dans la peinture du milieu où se déroule cette action : c'est celle des mœurs réelles de l'Angleterre.

Je n'insiste pas sur l'ensemble du roman, mais je crois devoir citer ce passage curieux : c'est la visite que le porte-parole de l'archevêque fait à Mostyn, qui se croit abandonné de tout le monde:

Le lendemain matin, comme il allait partir pour se rendre à l'audience, et se trouvait dans la salle à manger devant son déjeuner, auquel il n'avait guère touché, l'un des valets entra et lui annonça qu'un monsieur demandait à le voir.

— Quel monsieur?

— 11 n'a pas dit son nom.

— Je ne peux pas recevoir.

— C'est ce que j'ai dit, mais il insiste.

— Enfin quel est-il, ce monsieur?

— Il a la tournure d'un homme d'Église : vêtu de noir, les cheveux plats, le visage rasé, des bas noii's, des souliers lacés.

— Faites enlrer.

Et presque aussitôt Mostyn vit entrer ce « monsieur », qui avait bien réellement la tournure d'un homme d'Église, des pieds à la tôte, dans son allure hésitante, son regard timide, son parler onctueux.

Il salua tout bas avec une sorte de génuflexion.

— Monsieur? demanda Mostyn.

— Oh ! mon nom ne dirait rien à Monsieur, c'est celui d'un pauvre homme qui n'a d'autre but que d'accomplir auprès de vous la mission dont on m'a chargé.

— Quelle mission? demanda Mostyn, intrigué malgré sa préoccupation.

— Monsieur se rappelle qu'il y a trois ans nos bonnes Sœurs de Nazareth furent en butte à la persécution, pour une épidémie qui avait éclaté dans notre maison mère, parmi les enfants que nous recueillons.

— En effet.

— Mais Monsieur a sans doute oublié que, par sa toutepuissante intervention, il empêcha cette persécution d'aller jusqu'où certaines gens voulaient la pousser dans leur intolérance aveugle. Nos bonnes sœurs, elles, ne l'ont point oublié. Et je suis chargé de dire à Monsieur que depuis le commencement de ce procès intenté par l'iniquité toutes les maisons de Nazareth prient pour Monsieur, et que dans notre maison mère il y a pi'ière perpétuelle devant l'autel de la très sainte Vierge pour que le Saint-Esprit éclaire la justice des hommes.

En tout autre temps, ce singulier ambassadeur eût amené un sourire sur les lèvres de Mostyn; il amena une larme dans ses yeux.

— J'ai aussi à dire à Monsieur que, ce matin. Son Eminence Monseigneur le cardinal-archevêque a célébré la très sainte messe et qu'il a communié à son intention.

Il n'était donc pas seul, il n'était donc pas abandonné

de tous, comme il avait ou la faiblesse de le croire : des amis inconnus, d'honnêtes gens pensaient à lui et le soutenaient .

Déjà trois jours auparavant un pasteur en renom cliez les congréganistes dissidents qui descendent des anciens puritains et conservent la tradition de l'Eglise organisée démocratiquement avait fait faire auprès de lui une démarche de ce genre, en l'avertissant que, dans sa congrégation, on priait pour celui qui était persécuté et pour le triomphe de la vérité.

Quel contraste avec ces membres de l'Eglise anglicane qui l'accablaient de leurs malédictions, quand ils ne se détournaient pas de lui avec mépris ou avec crainte.

Le livre a tout l'intérêt d'un procès et ne sera certes pas un des moindres succès du romancier.

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