JEAN RAMEAU
Le Satyre. — 1887
Dans le Satyre, que Jean Rameau vient de publier chez Ollendorff, je trouve un peu de tout, et surtout de la poésie, bien que le livre soit un roman écrit en vile pro&e. Malgré lui, M. Jean Rameau chante quand il veut parler, et c'est tant mieux, ses accents n'en sont que plus pénétrants ; en parcourant le Satyre, je trouve ce petit tableau pris dans un coin de cour d'assises :
Il ne put trouver une place. Il dut se tenir debout, près de la porte, eatre deux jeunes gens coiffés de toques. Et une voix s'entendait, venant il ne savait d'oîi, une voix sévère et stridente, dont les éclats rejaillissaient sur les murailles comme un fracas de verre brisé. Et elle disait des choses horribles, cette voix; elle mugissait, elle tempêtait, elle envoyait des phrases formidables dans lesquelles Du-
prat saisissait des mots lugubres l'oulant dans la salle comme des coups de tonnerre : « morale — société — sécurité publique — forfait odieux — châtiment suprême! etc.»
Et Duprat tremblait à chacune de ces détonations du réquisitoire — car c'était le réquisitoire — et cherchait déjà, mentalement, dans quel coin de Garonne il se jetterait en revenant.
Mais une grande explosion d'éloquence se produisit soudain: les murailles tremblèrent, comme secouées par des salves d'artillerie ; toutes les bouches s'ouvrirent, tous les cheveux se hérissèrent , toutes les poitrines haletèrent comme à l'approche d'un cataclysme, et tout à coup, après quelques mots tragiques raclés sur un ton lugubre ainsi que des notes basses de violoncelle, un grand murmure de soulagement se produisit; toutes les têtes, toutes les poitrines, toutes les bouches se mirent en mouvement, et l'assistance grouilla, comme un mille-pattes engourdi qu'on réveille.
Mais les bouches, les tètes, les poitrines, les bras s'arrêtèrent aussitôt, tournés dans une autre direction. Et une voix nouvelle monta, douce, insinuante, nasillarde, cajoleuse comme un son de flûte. C'était la défense qui commençait.
Ce qui prouve que les poètes peuvent fort ])ien écrire en prose.