‹ La bataille littéraire (volume 4)Chapitre 5 sur 78 · ABEL HERMANT · texte numérisé non relu

ABEL HERMANT

Le Cavalier Miserey. — 1887

Voici un livre qui fait en ce moment sensation, il est intitulé : Le Cavalier Miserey, 21® chasseurs. Auteur, M. Abel Hermant (Charpentier, éditeur). C'est une des meilleures études sur les mœurs militaires contemporaines qui aient paru jusqu'à ce jour.

Le roman, qui sert à mettre en scène toutes les phases de la vie du soldat, est des plus intéressants ; il faut avoir vécu de la vie militaire pour arriver à ce point de vérité : le pauvre Miserey est un soldat comme les autres, un peu plus faible ; il aime, il est trop aimé ; il boit, on le dégrade ; rien de plus poignant que la scène de la dégradation ; il y a là des pages écrites de main de maître.

Nous croyons être agréable à nos lecteurs en leur donnant un extrait de ce livre vigoureusement et sincèrement écrit : La mort du cheval. -^

Il faisait tout noir dans la cliambrée. Miserey chercha son ht a tâtons, posa au petit bonheur son shako sur la planche, déborda la couverture, accrocha son sabre bruvamment.

Son voisin l'appela tout bas : «Brigadier!... Brigadier Miserey!... » °

— Qu'est-ce que tu parles ?

— C'est Dallas... Le vétérinaire, il a dit que, pour celte lois, il est perdu...

— Allons!...

— Oui... On l'a mené à l'infirmerie... Même que le garde-ecurie ne voulait pas le mener, parce qu'il tombait par terre tous les dix pas... Alors M. Gresset a dit comme ça que je le mené, moi, puisque vous n'étiez pas présenta 1 appel, et que vous paierez toujours bien le café... Seulement, un sale truc, c'est qu'on ne peut pas quitter d'une minute Faut le promener, faut le frotter, faut le prome- ^ ner... Ya un homme qui est après.... Je crois bien que 1 c est Claveyrolas... C'est malheureux, un homme de la classe

qui ecope une corvée comme ça I... Mais M. Gresset a dit comme ça que vous lui paierez bien aussi le café

Miserey dit : » J'y vais. »

Dans l'obscurité, il ne put mettre la main sur sa calotte et sur son bourgeron. Il prit son képi, son dolman qu'il venait d enlever, et descendit l'escalier en se boutonnant. Il traversa la cour, pas gymnastique.

La nuit était fraîche, mais très pure. Miserey sauta le talus de la petite carrière, devant le manège, et marcha plus ienement, péniblement, dans la terre labourée. Il sauta le lalus de 1 autre côté, se trouva devant laporte grande ouverte

de l'infirmerie des chevaux. 11 vit la silhouette noire de Dallas flageolant sur ses hautes jambes. Le cheval marchait à pas raccourcis derrière, l'homme, en balançant la tête. Comme il s'était roulé encore dans la stalle, il avait du fumier jusque sur l'épine du dos.

Les plaies de Tavant-veille, aux hanches, aux jarrets, à la pointe de toutes les saillies d'ôs, s'étaient rouvertes et suppuraient. Les plaies fraîches qu'il s'était faites ce soir saignaient, et les poils se collaient en mèches sur son ventre et sur ses flancs. Mais ce qu'il y avait de plus atroce à voir, c'était le hérissement de sa crinière, l'embroussaillement de sa queue, et l'affreuse douleur qui dilatait son gros œil rond, à fleur de tête.

Miserey prit le bout du bridon, dit à Claveyrolas : « Vat'en », et resta seul avec son cheval qui allait mourir.

Alors il commença une interminable promenade. Il marchait le nez en avant, dormant debout, les mains croisées derrière le dos, et retenant à peine l'extrémité du bridon qui flollait. La cour de l'infirmerie était carrée, vide, sauf les deux abreuvoirs, parefls aux auges de la cour d'honneur. Le mur qui la bornait d'un côté était le mur même du quartier; par-dessus, on voyait les toits de la place des Chartreux, et uij bouquet d'arbres tout noirs, sans feuilles, derrière lesquels une lune énorme et rousse montait lentement.

Les constructions basses qui achevaient d'enclore le carré de la cour s'enveloppaient dans la paix profonde des hôpitaux et des couvents. Une odeur de pharmacie flottait tout autour. Une lumière indiquait la fenêtre du sous-officier attaché à l'infirmerie des chevaux. Cette lumière s'éteignit.

Miserey fit halte devant la porte de l'écurie. 11 palpa Dallas, le trouva moins frissonnant et moins fiévreux. Alors il le fit rentrer, et le bouchonna. Dallas tressaillait d'aise et secouait sur son grand corps toute sa peau mobile. Puis

il se coucha, la têle allongée sur la jambe gauche, et ne bougea plus. Miserey s'assit dans la litière à côté de lui ; mais comme Dallas ne paraissait plus souffrir, malgré la tristesse de son altitude et de son regard, il sortit un instant, pour respirer l'air pur, hors de cette atmosphère alourdie par la fièvre des chevaux. Il alla s'accouder au parapet du gué oîi l'on baignait les chevaux fourbus derrière l'écurie : un canal court, droit, où l'eau, qui reflétait les étoiles, s'approfondissait, entre ses deux rives de pierre, de toute la hauteur du ciel reavei'sé.

Après, il rentra : Dallas n'avait pas remué. Il se fit un lit dans une stalle vide, et ferma les yeux; mais il lui fut impossible de dormir, et il se leva, se. promena.

En face de la rangée de trois stalles oîi Dallas était couché, il y avait trois boxes. Dans celui du milieu, le travail. Miserey examina les chaînes, les pouhes, tout le système ingénieux qui sert à suspendre les chevaux.

Une jument qui avait appartenu au capitaine Weber, occupait le boxe, soutenue par une large sangle sous le ventre, le bout des sabots touchant le sol, mais ne portait pas le poids du corps. Elle avait reçu un coup de pied au bras, un coup de pied terrible qui avait brisé l'humérus au-dessus de l'articulation, fendu les muscles, mis l'os à nu.

Et maintenant, elle se tenait immobile, raide, comme un modèle de cheval en bois, grandeur nature, dans la boutique d'un sellier. Elle pouvait cependant avancer et reculer, car les chaînes qui supportaient toute la machine étaient fixées à des roues qui glissaient sur des rails. Et parfois Miserey voyait la jument se mouvoir tout d'une pièce, sans plier les genoux et sans lever les jambes.

Les roues bien graissées ne faisaient pas de bruit. Un filet d'eau, conduit par un tube de caoutchouc, baignait la blessure béante nuit et jour, et la bête jetait des regards peureux sur la mare qui s'élargissait et qui s'écoulait à ses pieds.

REALISTES ET NATURALISTES 61

Mi.^erey revint s'asseoir à côlé de Dallas, le caressa très doucement, puis se coucha, sa tète appuyée contre l'épaule du cheval.

Comme ses yeux se fermaient déjà, il sentit tout le corps de l'animal agonisant trembler contre lui. Il n'eut aue le temps de se relever : Dallas tendait ses jambes, envoyait des coups de pied convulsifs dans le vide. Puis, il se dressa deux fois et roula sur le flanc. Et par un dernier etfort, il se mil deboui. Puis, il resta ainsi, paralysé, l'encolure longue, hideux, héri-sc de pailles.

Vraiment, il avait maigri de moitié depuis unt heure. Miserey eut peur, tout seul avec cet Atre souffrant, dans la nuit, près de l'autre jument suspendue par les sangles du travail, et glissant co.nme une ombre, sans aucun bruit. Il recula ju-;qu'au fond de l'écurie, s'appuya contre le mur.

Dallas poussa un aflveux gémissoraent, comme pour l'appeler. 11 s'approcha en murmurant : « Oh ! mon Dieu ! Oh ! mon Dieu! » Et ne sachant que faire pour le soulager, il prit une poignée de paille, le frotta encore. Ses tlancs creux, ou la peau flasque était comme décollée, avaient les mouvements réguliers et puissants d'un soufllet de forge. Miserey lui parla. Il répondait par des han lugubres, du fond de la poitrine. Après cela, son essoufflement se calma. Miserey ouvrit la porte de l'écurie et le tira dehors. ' "

Comme la nuit était fraîche et comme il y avait des étoiles! L'horloge sonna un seul coup. Miserey eut la curiosité de savoir l'heure, et se hasarda hors de l'infirmerie. Décidément Dallas était mieux. Il allait lentement, mais sans buter. Jusqu'à la petite carrière, le voyage fut très long. Mais sur le terrain mou, le cheval marcha plus commodément. Puis il s'arrêta, fatigué. Il se coucha un instant, se releva, et repartit de lui-même, en tirant sur le bridon, (omme pour faire entendre à son maître que cette promenade lui plaisait et qu'il voulait aller plus loin.

Enfin ils arrivèrent à la grande cour. Miserev s'avança

Oa LA BATAILLE LITTERAIRE

jusqu'au milieu, s'arrêta eu face de l'horloge et regarda fixement. Ses yeux finirent par distinguer les aiguilles il lut une heure et quart. Il ramena ensuite le cheval à récurie, le fit rentrer dans la stalle et le frictionna de nouveau.

Dallas le reconnaissait. 11 se frottait à lui.

Tout à Coup il se laissa tomber comme une masse. Et il resta inerte, tout tnste, sentant les approches de la crise. Il poussa des hennissements prolongés. Miserey se recula. Et dès qu'il ne sentit plus Miserey contre lui, il se roula, se tordit, battit les bas-tlancs et le m.ur de sa tête et de ses pieds. Puis, il s'allongea encore, prostré, tournant vers Miscrey son œil souffrant et doux, toute la langue tirée hors de ia bouciie, avec de l'écume aux lèvres.

Miserey était fou. Il ne savait que faire, oîi aller. Il parlait à son cheval sur un ton de prière et lui demandait : « Qu'est-ce qu'il le faut?... Qu'est-ce que tu veux?... » Il lui jetait ses bras autour de l'encolure avec l'instinctif mouvement de le retenir et de l'empêcher de mourir sous ses yeux. Et ensuite/ il lui criait : « Mais ne reste donc pas couché comme ça ! » El il lui donnait des coups de pied dans la croupe, le tirait par la queue. Le cheval reposait sa tête sur la litière et se laissait traîner par terre passivement".

Les douleurs sourdes qui lui torturaient le ventre s'apaisèrent. Il se releva de lui-même avec une gaîté de convalescent; il alla vers la porte, voulut sortir. Et Miserey, comme ceux qui n'osent plus rien refuser à un malade désespéré, prit le bout du bridon, l'emmena dans la cour.

Ils tournèrent tout autour de l'infirmerie. Dallas voulut boire aux abreuvoirs, mais Miserey l'empêcha, craignant de réveiller ses coliques; puis il descendit vers le gué, mouilla la pince de ses sabots, eut peur de son image réfléchie par l'eau calme, et recula vivement, faillit s'abattre. Miserey se hasarda de nouveau hors de l'infirmerie, fit

tout le tour de la carrière, passa devant le manège, derrière les écuries du deuxième, traversa la cour d'honneur en biais. Dallas marchait avec des tremblemenls; on eût dit qu'il ne pouvait plus supporter le pcids de son encolure longue et maigre. Il flairait, comme un chien, le sable, avant d'y poser ses pieds. Souvent il s'arrêtait, comme pour trembler tout à son aise, et avant de reparlir, il dressait le cou, aspirait une grande bouffée d'air, faisait les premiers pas maladroitement. Ses yeux s'injectaient de sang, son regard était féroce comme celui d'un animal enragé qui va mordre.

Miserey ne faisait plus attention à lui. Il allait toujours tout droit, sans réfléchir, vers les cantines. Si bien qu'il faillit tomber dans le rond de voltige. Et au même instant il sentit un poids au bout du bndon qu'il tenait négligemment; il se retourna : Dallas venait de s'abattre.

Une rage le prit. Il eut un accès de colère brutale. Il tapa dans le cheval en criant : «-Mais, foutre! il faut pourtant bien que je te reconduise jusque là-bas! » El il regarda du côté de l'infirmerie qu'on ne distinguait point dans les ténèbres. Il fut effrayé du chemin qu'il avait à faire pour ramener son cheval mourir dans l'écurie.

— Allons!... Un peu de poil, ma vieille!... Debout. Bideli...

Et il essaya de le ranimer par des caresses. Dallas se remit debout, résigné, fit un effort pour marcher. Ses jambes de devant se croisèrent. Il s'arrêta. Puis il repartit, battant avec sa tète la mesure de son pas rythmé.

Mais, au beau milieu de la cour, Miserey fut cloue sur place par la résistance du bridon qu'il tirait. Dallas était arc-bouté sur ses jambes, l'œil sanglant, la crinière échevelée, immobile et comme pétrifié. Miserey donna des saccades, des coups de sonnette, mais le cheval retrouvait au dernier instant, pour résister à l'action des rênes, la du-

reté de ses barres insensibles et l'indocilité de sa bouche de fer.

Bientôt, ce fut lui qui secoua la tète et qui fit des efforts pour arracher le bridon des mains de Miserey. Parfois toutes ses forces s'évanouissaient, il vacillait sur place, Miserey reprenait l'avantage, mais lorsqu'il voulait attirer le cheval à lui, il ne parvenait pas à le faire avancer, il ne réussissait qu'à l'agenouiller par terre.

Et enfin, ce fui le cheval qui triompha. Les rênes échappèrent aux doigts crispés de Miserey. Dallas pointa de toute sa hauteur, fantastique dans la nuit. Mais comme ses reins étaient brisé-î, ses jarrets amollis, il manqua du derrière, s'abatiit à la renverse, et roula sur le ilanc gauche. Miserey s'était jelé de côté. Il courut vers le cheval en criant : « Oh! oh! » malgré lui. Dallas était raide, les quatre jambes droites comme des poteaux. Puis il geignit; coût son corps frissonna plusieurs minutes, comme une gelée inconsistante. Et il creva.

Presque aussitôt deux heures sonnèrent. Miserey, hébété, se demandait comment cette idée folle avait pu lui venir d'amener son cheval agonisant si loin de 1 infirmerie. Il eut l'idée plus folle encore de le tirer par terre sur les cailloux. Mais il y renonça. Et il resta debout près du cadavre, sans songer à rien.

Puis, il entendit dans les écuries voisines le grincement des chaînes, le piétinement des chevaux que l'approche du premier repas réveillait trois heures d'avance ; et il pensa que jamais plus son cheval ne s'impatienterait ainsi, que jamais il ne plongerait ses naseaux dans la mangeoire pleine d'avoine, que jamais plus il ne tirerait brin par brin les tiges luisantes du foin sec et les longues pailles dorées. Alors il ne sentit plus que le désespoir de l'avoir perdu, et il souffrit de tout son cœur, comme si la bêle couchée là était une personne, comme si de cette charogne une âme venait de s'envoler.

REALISTES ET NATUHALISTES 65

Il s'assit sur la croupe maigre, il caressa les muscles raidis, les côtes détachées de la chair, le chapelet douloureux dos vertèbres. Il se pencha vers l'oreille racornie et appela son cheval à voix basse. Il pleurait, avec de violents sanglots qui communiquaient leur tremblement à celte dépouille tiède.

Et lorsque ses larmes ne coulèrent plus, il resta encore assis sur la croupe de Dallas, accoadé à sa poitrine, la tète renversée, regardant les étoiles du ciel. Il se fit en lui une clarté. Un tlot d'idées lui monta au cerveau. Cette vision de la mort le tira de sa songerie animale d'homme du peuple, l'éleva bien au-dessus de lui-même; et pour la première fois peut-être, il rêva

Je n'ai pas voulu interrompre par une seule réflexion ce beau récit fait de vérité et de sensibilité. M. Abel Hermant est parmi les jeunes un de ceux sur qui on doit compter, s'il consent à ne pas se laisser entraîner dans l'église d'analyste s outranciers analysant jusqu'à leurs analyses, et qui appellent à grands cris des fidèles.

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