GEORGE DURUY
L'Unisson. — 1887
En signalant l'Unisson, de M. George Duruy (chez Hachette), j'éprouve un grand regret, celui de ne pouvoir en citer qu'une page ; sans être prophète, e prédis à ce volume le succès des ouvrages qui représentent en ce moment le mouvement de réaction contre les ennuyeuses études ou les grossièretés voulues. Il s'agit d'un jeune ménage dont la lune de miel n'est guère qu'une lune rousse, et qui finalement, sans grands mouvements, sans dieu de la machine, s'aperçoit qu'il n'y a rien de mieux que de prendre le bonheur que le ciel nous met sous la main.
C'est une protestation élégante et éloquente con-
tre la sottise de la mondanité, contre les tendances de ces esprits inférieurs qui ne peuvent se suffire, qui n'ont de joie et de plaisir que par autrui et pour qui l'élément extérieur est la nourriture nécessaire. Rien ne venant d'eux, il faut qu'ils prennent aux autres ; impuissants, ils n'ont pas assez de forces naturelles en eux-mêmes pour lutter contre les épreuves de l'existence et ressentir le charme de la vie intime.
Le tout est raconté de la façon la plus séduisante; je prends au second chapitre ce joli tableau de genre :
Que, sous prétexte d'avoir été aumônier dans la marine, un curé de village loge au presbytère un perroquet et un singe, bétes — le singe surtout — médiocrement canoniques ; qu'il appelle l'un Bouddha, l'autre Brahma, et scandalise ses confrères par le spectacle peu édifiant de celte cohabitation d'un prêtre catholique avec des animaux baptisés de noms empruntés à des religions concurrentes ; que ce curé, industrieux comme un matelot, rapièce ses culottes et fasse son pot-au-feu lui-même ; qu'il fabrique au tour mille petits objets, rabote, plante des clous à ses moments perdus, bêche, sarcle, pioche dans son jardin en sifflotant sans y penser tantôt des airs d'Église et tantôt des refrains de gabiers, ce n'est pas cela, sans doute, non plus que son nez en l'air, son air obstinément jeune et gamin, qui empêchera l'abbé Papillon d'aller tout droit en paradis. Libre à lui, également, de faire chaque dimanche à ses paroissiens un bijou de sermon, — carilparle fort bien, — un sermon familier, plein de naturel, avec de brusques envolées de poésie et d'éloquence, puis, sa messe dite, de fumer une pipe sous
l'œil de l'Eternel... Mais tout habitué que je sois au façons un peu bizarres de cet excellent homme, qui est aussi un excellent prêtre, je n'ai pas laissé d'être surpris du spectacle qui s'est offert à moi, aujourd'hui, quand j'ai ouvert la porte de la cure. Sur les marches d'un petit perron exposé au soleil, trois vieilles femmes assises disaient les litanies de la sainte Vierge en épluchant des pommes de terre qu'elles jetaient ensuite dans un grand saladier posé à terre ; des pigeons roucoulaient sur le rebord du toit ; du haut de son perchoir, le perroquet regardait obliquement, de son œil rond et brillant comme du jais, le singe, qui faisait des gambades. Sur la plate-forme du perron, l'abbé raccommodait un pied de chaise avec de la colle forte. En me voyant paraître, les trois pauvresses cessèrent d'égrener de leur voix chevrotante les syllabes latines.
« Allons, voyons, — dit, en trempant son pinceau dans la colle, le curé, qui ne m'avait pas aperçu, — lasuite, donc..., Stella matutina!...
— Ora pro nobis ! » répondis-je.
Il se retourna, sa chaise d'une main, son pinceau de l'autre, et se mit à rire en m'apercevant.
< Vous voyez, dit-il gaiement, que je me conforme au précepte de saint Benoît en faisant alterner la prière et les œuvres... »
N'est-ce pas une trouvaille que cette scène charmamte de grâce et de naturel.