‹ La bataille littéraire (volume 4)Chapitre 41 sur 78 · VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO

Toute la Lyre. — 1888

Le grand poète a très justement intitulé : Toute la Lyre, ce magnifique recueil dont chaque partie le fait l'égal de ses aînés. Ce sont, en effet, toutes les cordes de sa lyre, depuis celle qui a vibré dans Odes et Ballades jusqu'à celle qui a résonné dans la Légende des siècles, que nous allons entendre aujourd'hui. Les amis qui, avec un soin pieux, ont mis en ordre les pièces qui composent ces deux volumes ont divisé les sept cordes en sept chapitres, contenant chacun les morceaux qui chantent la nature, l'humanité, la pensée philosophique, l'art, la pensée intime, l'amour, la fantaisie. Restait une partie de ces poèmes plus sévère que les autres ; empruntant le titre au vers célèbre du poète, MM. Vacquerie et

Meurice les ont appelés : la Corde cVairain. Il m'est impossible de faire le dénombrement des beautés de premier ordre qui surgissent partout de ce livre paru chez Quantin et contenant, à la fois, tout ce que le poète avait de grandeur et de charme; je ne puis que former une sorte de bouquet de toutes ces fleurs, fleurs de printemps, d'été ou d'automne, et donner ainsi une faible idée de la puissance et de la délicatesse de leur parfum et de leur couleur.

Je cueille un peu au hasard, suivant à peu près l'ordre des divisions du livre. Dans la première par tie je trouve ce morceau exquis sous ce titre : Quatre heures du matin :

Hommes! voici mon Dieu qui sourit. L'aube éveille Le ciron, la fourmi, la ûeur des prés, Tabeille,

Les nids chuchotants, les hameaux, La forêt aux profonds branchages, les campagnes, L'Océan, le soleil derrière les montagnes.

Mon âme derrière les maux.

Mon rêve. Il construit le lys dans le mystère ; Son doigt aide la taupe à faire un trou sous terre ;

Il peint les beaux rosiers vermeils ; Toute l'immensité, sur son œuvre courbée, Contemple ; il fait, avec l'aile d'un scarabée.

L'admiration des soleils.

Vos énormes vaisseaux, qui vont sous les étoiles, Embarrassant les vents dans leurs gouffres de voiles. Monstres que Phomme impose aux mers,

Fatiguant de leur poids la bise exténuée, Et traînant dans leurs flancs chacun une nuée Pleine de foudres et d'éclairs;

V'os canons, vos soldats, dont la marche olympique D'un coin do terre obscur fait une plaine épique;

Vos drapeaux aux plis arrogants, Vos batailles broyant les moissons, vos tueries, Vos carnages, vos chocs et vos cavaleries,

Aigles de ces noirs ouragans;

Vos régiments pareils à l'hydre qui serpente, Vos Austerlitz tonnants, vos Lutzen, vos Lépante,

Vos léna sonnant du clairon.

Vos camps pleins de tambours que la mort pâle éveille. Passent pendant qu'il songe et font à son oreille

Le même bruit qu'un moucheron.

Et ces touchantes épitaphes d'enfants qui semblent prises à l'anthologie grecque :

Enfant, que je te porte envie!

Ta barque neuve échoue au port.

Qu'as-tu donc fait pour que ta vie Ait sitôt mérité la mort?

Entre au ciel. La porte est la tomb Le sombre avenir des humains, Comme un jouet trop lourd qui tombe, Échappe à tes petites mains.

Qu'est devenu l'enfant? La mère Pleure, et l'oiseau rit, chantre a La mère croit qu'il est sous terre, L'oiseau sait qu'il s'est envolé.

A côté de la belle pièce inspirée par la mort de Théophile Gautier, et dont nous citerons plus loin une partie, je trouve ces vers pleins de délicatesse, et qui rappellent à la fois la grâce de Voltaire et le charme d'Anacréon :

Horace, et toi, vieux La Fontaine, Vous avez dit : Il est un jour Où le cœur qui palpite à peine Sent comme une chanson lointaine Mourir la joie et fuir l'amour.

0 poètes, l'amour réclame Quand vous dites : « Nous n'aimons plus. Nous pleurons, nous n'avons plus d'àme, Nous cachons dans nos cœurs sans flamme Cupidon goutteux et perclus. »

Le temps d'aimer jamais ne passe *, Non, jamais le cœur n'est fermé!

Ilclas ! vieux Jean, ce qui s'efface, Ce qui s'en va, mon doux Horace, C'est le temps où l'on est aimé.

Voici une partie des vers dédiés à la mémoire de Théophile Gautier :

Ami, poète, esprit, tu fuis notre nuit noire, Tu sors de nos rumeurs pour entrer dans la gloire, Et désormais ton nom rayonne aux purs sommets. Moi qui l'ai connu jeune et beau, moi qui t'aimais. Moi qui, plus d'une fois, dans nos altiers coups d'aile. Éperdu m'appuyai sur ton âme fidèle;

Moi, blanclii par les jours sur ma lêle neigeant,

Je me souviens des temps écoul(îs, et, songeant

A ce jeune passé qui Ait nos deux aurores,

A la lutte, à l'orage, aux arènes sonores,

A l'art nouveau qui s'offre, au peuple criant : oui,

J'écoute ce grand vent sublime évanoui.

Je te salue au seuil sévère du tombeau ! V'a chercher le vrai, toi qui sus trouver le beau. Monte l'âpre escalier. Du haut des sombres marches. Du noir pont de l'abîme on entrevoit les arches ; Val meurs! la dernière heure est le dernier degré!

Dans la cinquième partie, je trouve cette pièce, dont la première partie résume la grandeur, et dont la dernière strophe contient toute la philosophie et le charme du poète :

La France, ô mes enfaiits, reine aux tours tleuroniiées, Posait, sous l'emijcreur que votre aïeul suivait, Le bras droit sur le Rhin, le gauche aux Pyrénées, Et ses pieds et sa tète avaient, ô destinées! L'Océan pour lion, les Alpes pour chevet;

Auslerlitz, léna, Friedland, météores.

Rayonnaient ; un seul homme enflammait tous les yeux ; Sa gloire, grandissant à toutes les aurores. Se composait du bruit des trompettes sonores Et des tambours joyeux ;

Et l'Europe voyait briller, vaincue et flère.

Dans ce camp, d'oîi sortaient la guerre et ses terreurs,

Autour de cette France en tous lieux la première,

Gomme des moucherons autour d'une lumière.

Un groupe humilié de rois et d'empereurs.

Ces choses se passaient quand mou âme innocente S'ouvrait, comme la vôtre, au soleil réchauffant; Le Léopard anglais rôdait, gueule béante ; Paris était debout, la France était géante, Lorsque j'étais enfant;

Lorsque j'étais enfant, envié par les mères, Libre dans les jardins et libre dans les bois, Et que je m'amusais, errant près des chaumières, A prendre des bourdons dans les roses trémières En fermant brusquement la fleur avec mes doigts .

Un tableau charmant, pris dans un cimetière :

Je priais, recueilli dans ma pensée intime. Le cimetière est doux au deuil silencieux A cette heure oii le soir ineffable et sublime Vient à la paix des morts mêler la paix des cieux.

J'entendis qu'on marchait, je levai les paupières; Le vent remuait l'herbe autour des crucifix, Et je vis à pas lents venir parmi les pierres Un aïeul par la main menant son petit-fils.

Ému, j'interrompis mes funèbres extases, Pour les suivre des yeux et tout bas les bénir. — Un vieillard ! un enfant ! ô mystérieux vases I L'un rempli du passé, l'autre de l'avenir!

Cette petite main dans cette main débile Me rappelait des jours enfouis, des jours meilleurs. Le vieillard, par moments, s'arrètant, immobile. Regardait les tombeaux; l'enfant cherchait des fleurs.

En avançant dans le volume, je trouve ces déli-

cieuses strophes que le grand-père écrit pour sa chère petite Jeanne :

Je suis triste, le sort esl dur; tout meurt, tout passe ; Les êtres innocents marchent dans de la nuit ; Tu n'en sais rien ; tu ris d'écouter dans l'espace Ce qui chante et de voir ce qui s'épanouit ;

Toi, tu ne connais pas le destin ; tu chuchotes On ne sait quoi devant l'Ignoré ; tu souris Devant Teffaremenl des sombres don Quicholtes Et devant la sueur des pâles Jésus-Christs.

Tu ne sais pas pourquoi je songe, pourquoi tombe Kesler à Guernesey, Ribeyrolle au Brésil ; Jeanne, tu ne sais pas ce que c'est que la tombe ; Jeanne, tu ne sais pas ce que c'est que l'exil.

Certes, si je pensais que j'assombris ton àme, Je ne te dirais point toutes ces choses-là ; Mais, vois-tu, bien qu'avril dore à sa pure flamme Ton front, que Dieu pour moi tout exprès étoila;

Quoique le ciel ait l'aube et mon cœur ton sourire, Jeanne, la vie est morne, et l'on gémit parfois ; Puisque tu n'as qu'un an, je puis bien tout te dire, Tu comprends seulement la douceur de ma voix.

Je m'arrête à regret, mais je veux terminer par cette belle et patriotique page où. le poète, indigné, prend le vers des Châtiments pour flageller à leur tour ceux qui, pendant la folie des jours de la Commune, avaient, sous les regards et à la joie de l'ennemi, brisé sur le pavé la colonne de la place Vendôme :

Semblable au moissonneur foulant des gerbes mûres Cette colonne avait pour socle un tas d'armures. Elle offensait les rois et non les nations. Afin qu'on put juger les pas que nous faisions Elle fixait le point d'où nos pères partirent ; Elle indiquait le lieu d'où les flots se retirent Et rattachait aux jours nouveaux les jours anciens : Après les grands soldats, place aux grands citoyens ! Elle était, dans Paris que le soleil inonde. Comme un stèle au milieu de ce cadran du monde Et son ombre y marquait les heures du progrès. Les rois n'osaient venir la regarder de près.

Hier elle tomba, la grande solitaire.

On a pu mesurer, quand on l'a vue à terre, Tout ce qu'on peut ôter d'orgueil en un instant Au siècle le plus sombre et le plus éclatant.

Ceux qui sur ce débris collèrent leur oreille Entendirent dans l'ombre une rumeur pareille A l'Océan qui parle et se plaint sous les cicux.

Voici ce que disait ce bruit mystérieux :

— Vous vous êtes trompés comme se trompait Rome. Ce que vous avez pris pour la gloire d'un homme, C'est la gloire d'un peuple, et c'est la vôtre, hélas ! Peuple, quels sont mes torts ? les trônes en éclats, [/Europe labourée en tous sens par la France, La bataille achevée en vaste délivrance, Le moyen âge mort, les préjugés proscrits. Que me reprochez-vous? le sang, les pleurs, les cris, Les deuils et les trop grands coups d'aile des victoires D'être une cime où luit l'éclair dans les nuits noires. De vivre et d'attester que vos pères ont mis Leur àme dans l'airain des canons ennemis ?

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Mon crime, c'est la luKe allièro des épées,

Le choc des escadrons, les cuirasses frappées,

Les échelles au mur, les clairons, les assauts.

Les lions sont haïs par tous les lionceaux.

Votre enfance n'a pu supporter ma vieillesse ;

Soit. Je pars avec Ulm et Wagram. Je vous laisse

Avec Sedan. Adieu, je gêne. Je m'en vais.

J'aime encor mieux ma guerre, hélas ! que votre paix.

Bien d'autres magnifiques pièces que je ne puis seulement citer suffiraient pour le succès de l'ensemble de cette œuvre, une des plus belles de Victor Hugo, dont, je le répète, elle résume peutêtre le mieux le génie. En les lisant, aujourd'hui que le poète est mort, je ne puis m'empêcher de me rappeler cette caricature d'André Gill le montrant au soir, descendant dans la mer ; sa tête, environnée de rayons, resplendit et disparaît en partie de l'horizon ; ce n'était, à vrai dire, pas précisément une caricature, et ce dessin crayonné devient aujourd'hui quelque chose comme une prophétie réalisée. Le soleil est tombé derrière l'Océan, mais ses derniers rayons montrent assez quelle était sa grandeur et, pour la gloire des lettres françaises, luiront encore longtemps sur le monde.

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