HECTOR MALOT
Conscience. — 1888
Partant de ce principe que le crime, besoin naturel pour l'homme primitif, est une monstruosité pour l'homme civilisé, M. Hector Malot prend un fils de paysans assez près encore de lanaturepour subir le besoin du crime, mais assez cultivé aussi par son éducation scientifique et philosophique pour être certain que s'il commet ce crime habilement il n'aura rien à craindre: ni de la loi, dont il se jouera; ni de lui-même, puisqu'il sait que la conscience n'existe pas.
Telle est la thèse intéressante du nouveau roman que l'auteur de bien des livres à succès défend et fait triompher aujourd'hui. Non pas qu'il nie la conscience, au contraire; mais il reconnaît avec
Montaigne que « les lois de la conscience naissent, non pas de la nature, mais de la coutume, ('hacun ayant en vénération intime les opinions et mœurs approuvées et reçues autour de lui, ne peut s'en déprendre sans remords... Elle nous fait accuser et combattre nous-mêmes, et à faute de témoins étrangers, elle nous produit contre nous ».
Tout le roman de M. Malot, toute son étude psychologique, tiennent dans ces trois phrases. Sans entrer dans plus de détails, ce nouveau livre, qui a suscité tant d'objections dès qu'il a commencé à paraître dans le Temps, se résume, comme action, à ceci : Dans une réunion de jeunes ambitieux, avocats, écrivains, l'un d'eux, Saniel, un médecin de grand talent, soutient, en s'appuyant sur la science, que la conscience n'existe pas. Les fatalités d'une vie de misère le placent dans cette alternative de commettre ou un assassinat ou une bassesse. Il repousse la bassesse, qui blesserait son orgueil, et se résout au crime, qui ne gêne pas ses principes .
La fortune lui arrive, les succès, les honneurs ; il n'a plus qu'à jouir de la vie. Cependant, il éprouve des phénomènes qui troublent sa tranquillité. Sans doute, il est matériellement malade, sa science médicale le guérira. Elle ne le guérit pas. Dans son désarroi, il n'éprouve un peu de calme qu'auprès d'une femme qui l'aime. Mais le repos qu'il espé-
rait trouver dans l'amour lui manque aussi. Rien à craindre cependant : la loi, le monde, ne lui demandent pas de cpmptes, puisqu'un autre, un innocent, a payé pour lui. Mais, par une aberration qui le domine malgré sa volonté, il va réveiller les morts qu'il a faits, son esprit les évoque de la tombe d'où personne ne songe à les tirer et en fait des spectres qu'il est seul à voir, seul à entendre.
Alors cette conscience à laquelle il ne croyait pas le somme, le torture, s'impose à lui avec une force irrésistible. Là est le roman avec les scènes dramatiques ou touchantes que la situation commande.
J'ai dit que, pendant la publication de Conscience, cette donnée avait soulevé beaucoup de discussions parmi les gens les plus considérables en France et à l'étranger, au pointde vue philosophique et sentimental. On a voulu voir des similitudes entre l'idée développée par H. Malot et Crime et châtiment de Dostoiewsky; il suffit de se rappeler la fable et surtout le dénouement du roman russe pour que cette accusation tombe d'elle-même. La vraisemblance a été aussi discutée; on a été jusqu'à critiquer sérieusement le hasard qui faisait trouver dans la rue un couteau de boucher par Saniel juste au moment où le crime était arrêté dans son esprit. La simple lecture de la Gazette des tribunaux donnera satisfaction aux plus exigeants, et l'on y verra
chaque jour de ces hasards qui semblent venir à souhait pour dépister la police et faire trébucher la justice.
Les uns ont reproché à l'auteur son matérialisme, d'autres son idéalisme. Si insensée que soit la réunion de ces accusations, il faut reconnaître pourtant que la valeur littéraire de M. Malot tient tout entière dans ces deux mots. Idéaliste et matérialiste, il est l'un et l'autre, et je crois qu'on ne peut exister intellectuellement qu'à cette condition.
La nouvelle école (s'il en est une) paraît traiter M. Malot comme un antimatérialiste et un antianalyste, et veut le ranger hors le naturalisme, sans lequel il n'est, disent-ils, pas de salut. Je ne discuterai pas; mais je crois, chemin faisant, au salut littéraire de Victor Hugo, Mérimée, Chateaubriand, Musset, Feuillet, George Sand, A. Dumas, et tant d'autres qu'on accuse de ne. pas être modernes. Ceci n'est qu'une opinion personnelle, et je reviens à Hector Malot. Oui, l'auteur de Conscience eèt aussi un analyste et doit être accepté comme tel. Je n'en veux pour preuve que son brevet, que je copie ici: «Le romancier analyste, par exemple, M. Hector Malot, un fils indépendant de Balzac, passe le tablier blanc de l'anatomiste et dissèque fibre par fibre la bête humaine étendue toute nue sur la dalle de l'amphithéâtre. Et ici la bête humaine est vivante ; ce ne sont pas les organes morts qu'interroge le savant, c'est la vie elle-même, ce sont
l'âme et la chair dans leur activité. Sur la dalle, au lieu du cadavre troué par le scalpel, est couché un homme chaud et palpitant de passion, livrant les secrets de son être par chacun de ses gestes et chacune de ses paroles. »
Ce brevet, précieux aujourd'hui, est signé Emile Zola et a paru dans le Figaro en 1866; on voit que M. Malot n'est pas un analyste d'hier, et les Jeunes, comme ils s'appellent modestement, peuvent sans crainte le saluer comme un ancien. Le plus curieux, c'est que cette qualité, que quelques-uns lui refusent présentement, lui fut imputée à crime, lors de son premier succès : les Victimes d'amour. Un seul eut alors (je parle de 1865) le courage de son opinion : ce fut M. Taine, qui écrivit dans le Journal des débats : « J'éprouve aujourd'hui un plaisir vif et neuf pour un critique : celui de saluer un talent précoce, original et solide, dans un homme que je ne connais i^as et que je n'ai jamais vu. »
M. Hector Malot fut justement fier de cette phrase et il lui en a parfois coûté assez cher ; l'innocent a cru que tous les critiques auraient aussi plaisir à parler d'un homme qu'ils n'auraient jamais vu ; il a vécu loin d'eux, est resté tranquillement à travailler et ne les a, pour la plupart, tirés de leur silence que quand le bruit d'un de ses succès les forçait à se tourner de son côté.
Belle et rare tenue, mais qui exige une certaine force de volonté et de travail. Aujourd'hui M. Hector
Malot continue la voie qu'il s'est si brillamment tracée, sans se soucier de savoir dans quelle école on l'a classé ; son talent ne s'en porte que mieux ; libre de cette préoccupation un peu humiliante qui consiste à travailler pour plaire à la coterie de Jacques ou à celle de Pierre, réfugié avec d'amples provisions d'observation dans une retraite calme et respectée, l'auteur de Conscience élabore toujours quelque idée philosophique ou sociale, et, quand vient le jour de la jeter dans le moule d'un roman, il sait la montrer sous la forme claire, précise et vigoureuse qui est la marque de son talent.
L'éclatant succès de Conscience, qui a paru chez Charpentier, en est une preuve nouvelle.