SULLY PRUDHOMME
Le Bonheur. — 1888
Le voyageur, avant de descendre dans la merveilleuse vallée de Chamounix, n'admire, ne veut admirer qu'une chose, le géant des montagnes de l'Europe, le Mont-Blanc. Plus on monte, plus le colosse s'élève, et c'est à peine si l'œil s'arrête sur les sommets qui l'entourent; le soleil lui-même semble éclairer plus complaisamment ses plaines de neige, et toute la chaîne des Alpes se réduit près de lui au modeste rôle de contrefort. Les autres monts peuvent sinon l'égaler, du moins s'élever à de respectables hauteurs ; mais la nature les a mis au second plan, derrière lui, et ce n'est que le touriste, l'explorateur amant de la montagne qui découvrira leurs beautés.
SPIIUTUALISTES ET ROMANTIQUES 25^
Le rang de Victor Hugo parmi nos poètes n'estil pas un peu celui du Mont-Blanc parmi les sommets qui l'environnent et lui servent de fond? Certes, M. Sully Prudhomme, de l'Académie, est loin d'être un inconnu ; mais combien de Français et de Françaises se sont contentés d'admirer le charme du Fccse brisé, récité plus ou moins bien par quelque diseuse de salons, sans s'inquiéter du reste de l'œuvre du poète ! C'est là un grand tort, et le nouvel ouvrage de M. Sully Prudhomme le j^rouvera du reste. Le Bonheur, son dernier livre qui vient de paraître chez Lemerre, sera-t-il une œuvre populaire? je ne saurais le dire; mais c'est à coup sûr celle d'un grand esprit, d'un philosophe à hautes spéculations, d'un poète châtié qui a soin d'écarter de son vers tout mot clinquant, toute cette fabrication de verroteries employées pour éblouir et couvrir l'absence de la pensée. La pensée, elle est partout dans le Bonheur, pensée assez forte d'aile pour nous conduire, sans effort, à travers les espaces infinis, au plus loin de notre monde limité,
Faustus vient de mourir, et son âme envolée dans un autre monde retrouve celle de Stella. Loin des misères de la terre, les deux purs esprits, libres d'entraves matérielles, rêvent le bonheur absolu et veulent redescendre sur notre planète pour en chasser la douleur, l'injustice, le mal et jusqu'à la Mort. Je n'insiste pas sur le plan de l'ouvrage, l'es-
2f.4 LA BATAILLE LITTERAIRE
pace me manquerait pour l'analyser comme il convient. Une pareille donnée semblerait ne pouvoir être développée que dans un sens mystique ou philosophique ; elle l'est en effet, mais sans l'aridité qu'on pourrait croire inévitable, et c'est là qu'éclate l'éloquence poétique de M. Sully Prudhomme.
De quelque crédit qu'on honore un critique, rien ne vaut dans son plaidoyer, pour ou contre, un exemple tiré de l'œuvre qu'il veut louer ou blâmer. C'est pourquoi je prends ces quelques pages qui me semblent le mieux résumer l'impression que doit donner le Bonheur. D'abord ces vers délicats :
Ils s'étaient dès l'enfance, avant l'âge où l'on aime, Rencontrés, reconnus, promis, à l'instant même. Oh ! ne sourions pas de leur précoce émoi : La graine sent frémir toute la plante en soi ; Il n'en pointe qu'un brin sur sa tunique rase ; Mais qui la foule aux pieds ne sait ce qu'il écrase : Dans ce germe est écrite et vit déjà la fleur, Et ce que l'aube y verse est déjà la chaleur.
Stella explique à Faustus le monde nouveau où la Mort vient de le conduire :
Reviens de la surprise oîi mon retour te plonge : Je vis 1 Faustus, je vis ! tu ne fais pas un songe. Ta chair comme la mienne a traversé la mort, La tempête est passée, et je t'accueille au port.
Pourquoi dans l'intini plein d'innombrables flammes^ Parmi tant de globes mouvants.
N'en serait-il qu'un seul visité par des âmes Et peuplé par des corps vivants ?
Pourquoi seule la terre, obscure et si petite,
Aurait-elle entre tous l'honneur De porter une argile où la pensée habite,
Oîi veille un souffle apte au bonheur?
La tombe ferme un ciel pour en ouvrir un autr»
Sur un astre meilleur ! Ici Nul être dans la fange et le sang ne se vautre :
La vie humaine a réussi !
Faustus rappelle à Stella les choses de la terre qu'il vient de quitter en ces vers charmants :
Pour ta grâce, qui s'y devine, Je me souviens que je cueillais De préférence les œillets, Dont l'âme est si fraîche et si fine.
Quand ton cher cœur s'est envolé.
Cette tleur a semblé comprendre Et me parfumer pour te rendre A mon amour inconsolé ;
Car son essence est ton essence, Et, dès que je la respirais.
Je sentais dormir mes regrets Et m' environner ta présence»
Et plus loin :
Non, le bien-être qui m'inonde»
Cette quiétude profonde.
N'est pas le sommeil oublieux I Ah ! si j'oubliais la souffrance, Sentirais-je ma délivrance Et l'aménité de ces lieux?
L'oiseau pris auquel on fait grâce Un moment plane dans l'espace Comme étonné du ciel rendu.
Tel mon cœur, assurant son aile,.
Devant sa carrière éternelle Demeure un moment suspendu.
Adieu I monde impur, traître monde, Où la fleur cache un ver immonde, Oiî point l'orage à rhorizon Dès qu'en haut l'azur se déploie.
Où l'espoir dans les fleurs se noie, Où nul plaisir n'est sans poison !
Adieu ! roule dans ton orbite, Avec l'engeance qui t'habite I Roule tes vices, tes forfaits, Tes misères et tes supplices !
Moi, j'ai vidé tous les calices, Maintenant tranquille à jamais
Je terminerai, en les changeant de place, avec ces belles strophes qui sont au commencement du livre :
Qu'il fait bon devant soi marcher à l'aventure,
Affranchi de tous soins.
Par la terre qu'on foule assuré, sans culture,
Contre tous les besoins I
Qu'il fait bon ne plus voir pendre à la boucherie
Des cadavres ouverts, Pour que l'humaine chair par d'autres chairs nourrie
Nourrisse un jour les vers !
Qu'il fait bon dans les champs, que le ciel seul féconde,
Jouir de la saveur Sans qu'une aveugle faim sur une table immonde
Paye cette faveur !
Pourtant ces fruits parfaits que nous tend chaque branche,
La parfaite liqueur Que pour nous ce rocher dans les herbes épanche,
Parlent moins à mon cœur ;
Ils lui rappellent moins ses émotions chères
Par leur suave goût Que ne le font ces fleurs par leurs senteurs légères,
La dernière surtout !
Je m'arrête, regrettant de ne pouvoir citer les pages les plus éloquentes et d'avoir été obligé de n'indiquer que les parties qui permettent de suivre para peu près la route que suitFaustus. Je ne puis que me résumer en disant que ce livre, un des plus développés qu'ait écrits M. Sully Prudhomme, restera pour moi comme une des étapes les plus significatives de sa vie de poète; que je ne sais pas s'il sera lu avec l'ardeur qu'on met à dévorer un roman, mais qu'il sera lu par tous les esprits justement inquiets de « l'au delà », et surtout beaucoup relu.