‹ La bataille littéraire (volume 4)Chapitre 46 sur 78 · ADOLPHE BELOT · texte numérisé non relu

ADOLPHE BELOT

Fleur de Crime

Le véritable nom de Fleur de Crime (chez Dentu) est Marguerite Méryem ; en réalité, elle n'a point de nom.

Elle est née d'un crime, d'une violence, d'un outrage dont sa mère, la comtesse de Viviane, a été victime.

La comtesse avait passé la nuit au bal et rentrait dans son hôtel de Passy, conduite par son cocher KasijUn Arménien depuis longtemps à son service, lorsque... voici le morceau :

Elle courait au grand trot de ses chevaux, seule maintenant, étendue, presque couchée au fond de son large coupé. Ses épaules, sa poitrine nues, débarrassées de la pèlerine qu'elle avait mise pour sortir du bal et qu'elle venait de re-

jeter, frissonnaient légèrement, et dlo en éproavnil nu grand bien-être, car sa tête était en feu, elle se sentait des rougeurs sur les joues, du sang aux yeux, aux lèvres. Elle avait tellement soufifert delà chaleur dans ces salons qu'elle venait de quitter!

Puis, sans qu'elle osât en convenir vis-à-vis d'elle-même, elle était plongée dans cette demi-ivresse, connue des femmes, des jolies femmes surtout, au sortir d'un bal. Le souper y est certainement pour quelque chose ; mais, ce qui les a surtout émues, énervées, disons le mol : grisées, c'est le bruit le mouvement, la musique, la danse, les compliments murmurés à leur oreille, les regards fixés sur elles, leur succès, leur triomphe, le parfum des fleurs, les feux des lus- Ires et des diamants, les effluves montant de la foule et tous ces rapprochements dans une chaude atmosphère, ce long contact de l'homme et de la femme.

Il fallait bien que la comtesse Berthe stibtt inconsciemment toutes ces influences, et que sa tête fût un peu troublée, car elle ne s'aperçut pas que son cocher, au lieu da rentrer à Passy par le chemin le plus court, prenait le plus long, c'est-ii-dire l'avenue de la Grande-Armée, la porte Maillot et le bois de Boulogne.

Bientôt, cependant, malgré ses rêveries, sa somnolence, son engourdissement, sa demi-léthargie, elle remarqua qu'il faisait plus sombre autour d'elle, que les lanternes de sa voiture jetaient des lueurs moins vives, que les chevaux ralentissaient leur marche et qu'elle se trouvait dans une allée étroite, entourée de futaies très épaisses, d'arbres qui se rejoignaient et cachaient le ciel.

Paresseusement, elle entr'oiivrit ses yeux à moitié fermés, se redressa un peu et étendit la main droite pour baisser une glace de la voiture et demander à son cocher où elle était, ce qui se passait.

Mais celui-ci, comme s'il devinait que sa maîtresse voulait

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lui parler, arnUa ses chevaux, les rangea dans la conlreallée, descendit de son siège et ouvrit la portière.

Puis, tout à coup, au moment où Bertlie do Viviane allaitl'interroger, il s'élança sur elle, lui prit la tète pour étoulTer ses cris et la rejeta dans le fond de la voiture.

M, Belot n'y va pas par quatre chemins, et on devine le reste.

Est-ce poussé par une passion invincible que Kasi, l'Arménien, a commis cet outrage ? Non. Il avait reçu de l'argent ; il obéissait à un nabab de son pays, le prince Polkine, qui voulait se venger des résistances, des dédains de la belle comtesse de Viviane.

A la suite de cet attentat, elle devient mère. Mère ! Et son mari qu'elle adore, consul à Téhéran, est séparé d'elle depuis plus d'une année. Mère ! Et la fille qu'elle vient de mettre au monde a pour père un misérable !

Elle se résout à cacher la naissance de cette enfant qui ne la connaîtra jamais.

Mais celle-ci devient une grande et belle jeune fille très parisienne, très artiste. Malgré ses succès, elle n'a qu'une pensée : connaître sa mère, la retrouver, être aimée d'elle. C'est là qu'est le roman.

Ces recherches nous transportent, pendant quelques pages, en Perse, où l'auteur nous donne un aperçu très curieux de l'intérieur des harems et de celles qui les habitent. Mais ils nous ramène bientôt à Paris, en pleines coulisses de la Porte-Saint- Martin, car Marguerite Mérvem s'est faite auteur

et artiste dramatique pour arriver à sou but. Mie l'atteint : la mère et la fille sont réunies.

Mais, lorsqu'elle apprend comment elle est née, de qui elle est née, qui a ordonné l'outrage, elle veut venger sa mère des souffrances qu'elle a endurées, se venger elle-même d'avoir été si longtemps orpheline. Elle frappera le prince Polkine, l'auteur de ses maux, dans toutes ses affections.

En effet, Polkine est atteint dans son amour sénile pour une fille de seize ans, surnommée la Couleuvre, ancienne pensionnaire d'une maison de correction. Il est atteint dans son amour paternel. Son fils, un de nos crevés pris sur le vif, se compromet dangereusement. Il est atteint dans son amour, dans son respect pour sa femme, une Géorgienne d'une grande beauté, dont Paris vante les vertus et qu'il croit une sainte.

Sur ce dernier point, la lumière jaillit d'une façon si nette et si circonstanciée, que nous devons renvoyer le lecteur au livre de M. Belot ; c'est du drame, il est vrai, mais les tableaux nous paraissent un peu trop crus pour être ébauchés ici ; la vengeance est égale à l'affront, c'est tout ce que nous pouvons dire.

Malheureusement ces restrictions ne sont pas nouvelles avec M. Belot, et l'on se rappelle assez les protestations soulevées par M"*^ Giraucl ma femme, la Femme de feu, la Bouche de M"""" X..., pour que ie n'aie pas à les rappeler.

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