JULES CLARETIE
CaDdidat! — 1887
La Comédie-Française, en gagnant en M. Jules Claretie un habile administrateur, avait fait perdre à la littérature un de nos écrivains les plus estimés; tout au moins était-ce à craindre. Heureusement, entre les répétitions et les mille travaux qui renaissent chaque jour dans un théâtre, M. Jules Claretie, par un prodige d'activité, a pu remettre en ordre les pages d'un roman des plus intéressants, publié il y a deux ans dans V Illustration. Le livre vient de paraître chez Dentu sous le titre de Candidat ! On devine que, sous une action romanesque, l'auteur a réuni une suite d'observations d'études du monde et des pratiques de la politique. Je trouve au cours de ma lecture ce croquis si vrai du distri-
REALISTES ET NATURALISTES 67
buteur de journaux et de bulletins de vote à la veille et au jour d'une élection.
Le candidat, un ancien officier, rencontre un de ses soldats d'autrefois vendant un journal contenant des calomnies horribles sur son caractère.
Verdier regardait dans bs prunelles Poniche très embarrassé.
— On te paye cher pour ce métier-là?
L'ancien soldat ne répondait pas
— Voyons, Poniche, dit le commandant, lu sais bien qu'il n'y a pas un mot de vrai dans tout ce que ce petit papier raconte contre moi?
Poniche eut \m sourire de mépris en regardant les journaux qu'il portait.
— Pas un mot, mon commandant. A qui le dites-vous? Il faut être des galvaudeux comme ceux qui écrivassent cns machines-là pour inventer des balivernes, pareilles sur voire compte... On me chanterait ça aux oreilles, à moi, que je les enverrais promener un peu proprement, je vous en donne mon billet.
— Et tu les distribues, les... balivernes?... Et tu les vends ?
— Heu! je les distribue... Je les distribue sans les distribuer... je ne contrecigne pas tout ça moi... je débite ça, mais je proleste... Aussi, c'est la faute à M. Guéuaut!
— M. Guénaut ?
— Le vétérinaire de Chailly. Oui !
— Qu'est-ce qu'il a fait, M. Guénaut ?
— Ce qu'il a fait! Je lui ai demandé de distribuer vos bulletins quand le moment serait venu... Alors il m'a répondu (jue j'étais ivrogne; le fait est que j'avais du raisin cassé dans la tête quand je lui demandais ça, à M. Guénaut! Tout
de même je me suis senti vexé... Et j'ai dit: « Ah ! tu me refuses les bulletins du commandant, toi ? Eh bien I je prendrai ceux de Garousse. » Et comme Garousse a fait un journal... alors quoi! je vends le journal! Mais ce n'est pas coutre vous, mon commandant, que j'ai fait ça. Je me moque de Garousse comme d'une guigne et m'^me, je vais vous dire^ mon commandant, et même il ne serait pas nommé, Garousse^ je serais encore dans ceux qui seraient enchantés.
Le commandant était désarmé par cette stupéfiante inconscience. 11 n'avait plus ni rancune contre Poniche. ni colère même contre les rédacteurs deV Anguille. Tout cela lui paraissait quelque chose comme une ironique bouffonnerie dont il n'avait qu'à se moquer! Ahl politique!
Il haussa les épaules et tourna les talons, re répondant pas à l'ancien artilleur, qui lui disait de sa voixd'elcoolique:
— M'en voulez pas, au moins, mon commandant ! Si m'en vouliez, je flanquerais le paquet de journaux dans la Seine ! M'en vouiez pas, dites?... Canaille de Garous&e, va!...
Et, comme s'il continuait à parler à Verdier :
— Demandez! Demandez les journaux de Paris I... Les journaux de Melun I Demandez YA7iguille, la sacrée Angiiille, la sale Anguillel Demandez V Anguille.
Toute la politicjue tient là dedans.